À Arles, les responsables d’écoles de conduite sont à la recherche de la meilleure solution pour inscrire leur entreprise dans l’avenir. Les uns sont devenus des entrepreneurs et ont choisi la voie de la croissance externe ; les autres préfèrent travailler en solo en étant très attentifs au recrutement de leur clientèle.
Arles doit sa renommée autant à sa double inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco pour ses monuments romains et romans qu’à ses Rencontres de la photographie, qui attirent tous les étés plus de 175 000 visiteurs. Luma Arles, son campus créatif interdisciplinaire dédié à la création contemporaine, dont la Tour, imaginée par Maja Hoffmann avec l’architecte Frank Gehry, est le symbole, ainsi que son centre international de la culture et de la photographie, sont devenus des références. Dans ce contexte si particulier, l’IUT d’Arles propose des formations tournées vers les métiers de l’informatique, du multimédia et de l’image, une réelle opportunité pour les étudiants. Ces derniers, qui ne viennent pas uniquement de la région, permettent à Arles et à ses 52 000 habitants de connaître une évolution démographique favorable, avec même un léger ralentissement de son vieillissement global. Les plus jeunes sont accueillis dans six collèges et cinq lycées qui constituent, pour au moins deux de ces établissements, la première clientèle des agences de l’école de conduite Phœnix en centre-ville, Pasquet et Montmajour. Phœnix est aussi implantée à Saint-Martin-de-Crau, dans les Bouches-du-Rhône, à Fourques, dans le Gard, et vient d’ouvrir une nouvelle agence à Saint-Rémy-de-Provence, à nouveau dans les Bouches-du-Rhône, ce qui a nécessité le recrutement d’une nouvelle enseignante. À sa tête, Stéphanie Voglimacci. Elle obtient son Bepecaser en 2015. Elle travaille alors dans le petit groupe que constitue l’auto-école Phœnix quand son propriétaire lui propose, en 2018, de la racheter pour en prendre la gérance. « Je n’ai pas hésité, dit-elle. Cela rentrait en quelque sorte dans mon projet, moi qui avais découvert le monde des écoles de conduite à l’occasion d’une reconversion professionnelle. » Stéphanie Voglimacci est rejointe, en 2021, au lendemain de la crise sanitaire, par son compagnon, Florent Château, qui devient son associé et prend en charge la fonction de responsable pédagogique. « Même si nous sommes de la même promotion, mon parcours est différent, raconte-t-il. Je me suis décidé à devenir enseignant après avoir accompagné un membre de ma famille qui souhaitait passer son permis de conduire au terme d’un apprentissage anticipé de la conduite. Cette personne m’a convaincu que c’était un métier pour moi et il est vrai que la pédagogie, la transmission, m’intéressent énormément. »
Une organisation à la fois souple et rigoureuse
L’auto-école Phœnix a mis en place une organisation à la fois souple et rigoureuse. « Nous pouvons compter sur une secrétaire dédiée à RdvPermis, qui gère à la perfection le calendrier des examens pratiques, et nous avons fait le choix d’un seul planning commun à tous les enseignants, explique Stéphanie Voglimacci. Ils sont « mobiles », c’est-à-dire qu’ils peuvent passer d’une agence à l’autre et que les élèves n’ont pas de référent unique. » Cela n’est possible que parce que les salariés sont présents depuis longtemps et que, par un véritable tour de force, Stéphanie Voglimacci et Florent Château ont pu éviter le turn-over qui frappe très souvent les écoles de conduite. « Nous avons fait de la cohésion de l’équipe une priorité. Cela passe par des méthodes de travail unifiées et revues régulièrement en groupe, des trames que nous suivons tous et qui tiennent compte des disponibilités des élèves », affirme Florent Château. « Cela passe aussi par un management de l’équipe où l’humain prime, tient à préciser Stéphanie Voglimacci. Et le management, c’est mon truc ! Nous sommes accessibles et toujours à l’écoute ; nous cherchons des solutions à tous les problèmes qui se posent. Nous laissons beaucoup de liberté à nos enseignants, qui n’hésitent jamais à s’investir. Dans les faits, nous sommes aussi enseignants et, parce que nous connaissons les difficultés auxquelles ils sont confrontés – la fatigue, les parents mécontents, les élèves difficiles –, nous avons une reconnaissance réciproque. » Visiblement, l’équilibre recherché entre employeurs et salariés a été trouvé et chacun apprécie de travailler ensemble. « Chez nous, poursuit Stéphanie Voglimacci, c’est nous qui décidons quand l’élève est prêt à passer l’examen pratique. Pas question de céder aux parents qui veulent que tout aille toujours plus vite ou aux élèves qui en font la demande mais ont du mal à évaluer où ils en sont. » Cela fait aussi partie de la bonne gestion d’une entreprise que ses responsables souhaitent encore développer. En attendant, Stéphanie et Florent partent fermer la piste qu’ils ont acquise à Fourques afin qu’elle ne soit pas envahie par des quidams et qu’elle ne puisse pas servir de terrain de rodéo.
« Tombé dedans », tel Obélix !
Les incivilités agacent aussi Axel Cherri, D-g du groupe ECF Cherri, dont les bureaux et l’un de ses deux centres de formation professionnelle sont un peu excentrés, au nord de la ville. Le chemin pour y parvenir est quelque peu cabossé et Axel Cherri s’en explique : « Il faut à tout prix éviter que nos clients, nos élèves et nos stagiaires arrivent à grande vitesse sur le site. » Voilà qui est dit sans colère, mais avec la conviction de quelqu’un qui prend ses responsabilités. « On ne peut pas, à la fois, former à la conduite, à la sécurité routière ou aux métiers du transport, et laisser faire n’importe quoi. » Axel Cherri, tel Obélix, est « tombé dedans » dès sa plus tendre enfance. Pourtant, lorsqu’il termine ses études, il commence par être acheteur textile pour de grands groupes. « Je n’avais pas renoncé à monter ma propre entreprise, dit-il. Aussi, quand ma belle-mère, Maryline Cherri, a décidé de prendre du recul, nous nous sommes dit que c’était l’occasion pour moi de faire le grand saut. Encore fallait-il que le monde de l’auto-école me plaise réellement ! » Pendant trois ans, Axel Cherri occupe un poste de consultant auprès de la directrice générale. Il observe, analyse et, finalement, rachète le groupe ECF Cherri.
Amener à la mobilité les populations, notamment celles qui vivent en milieu rural
« Notre présence sur le territoire se justifie par notre volonté d’amener à la mobilité l’ensemble des populations, notamment celles qui vivent en milieu rural, explique Axel Cherri, ou les personnes en situation de handicap. Pour cela, nous nous devons d’aller vers elles, de les inciter à passer le permis de conduire ou à se former aux métiers du transport et de la logistique. » Aujourd’hui, ECF Cherri, qui annonce son retour à Beaucaire avec l’ouverture d’une nouvelle agence, dispose d’écoles de conduite dans le centre-ville d’Arles ainsi que dans chacun de ses instituts de formation professionnelle, à Arles et à Châteaurenard. « Mon principal souci dans la gestion du groupe est celui de la rentabilité de l’entreprise, confie Axel Cherri. Le business des écoles de conduite est très fébrile du fait de marges opérationnelles extrêmement faibles. À titre d’exemple, lorsque les prix du carburant ont atteint des sommets, cela nous a fait perdre jusqu’à 1,22 euro sur chaque heure de conduite. Dans le même temps, le prix des voitures et celui des assurances augmentaient également. Nous avons naturellement maintenu le prix de nos contrats, ce qui n’a pas été sans conséquences sur nos résultats financiers. »
Pour une meilleure reconnaissance de la profession d’enseignant de la conduite
Membre du conseil national du groupe ECF et adhérent à l’UNIDEC, Axel Cherri souhaite que les pouvoirs publics reconnaissent davantage la profession d’enseignant de la conduite et de la sécurité routière. « La qualité de leur travail n’est pas assez valorisée, argumente-t-il. Quand on sait que nous dépendons de la même convention collective que les garagistes – la Convention collective nationale des services de l’automobile – et que ces derniers peuvent facturer leur heure entre 90 et 125 euros, il est légitime de se poser des questions. Il faut retrouver un cercle vertueux : le métier qu’exercent les enseignants est un métier de passion qui doit rester attractif. Si les enseignants étaient mieux rémunérés, le recrutement serait sans doute plus facile et ce serait, pour nous, chefs d’entreprise, une difficulté de moins. » Quand on demande à Axel Cherri s’il existe des « portes de sortie » pour que les écoles de conduite ne soient plus en permanence sur la corde raide, il n’hésite pas un instant. Il fustige l’ubérisation de l’examen théorique et les nouvelles conditions dans lesquelles il est possible d’utiliser son CPF. « Nos sessions de Code avec un enseignant sont moins suivies et c’est un vrai problème, explique-t-il. Pour deux raisons. La première tient au fait qu’avant de se présenter à l’examen du Code, les candidats bachotent. Ils n’ont reçu aucune véritable formation et présentent de telles lacunes que les enseignants doivent tout leur apprendre pendant les heures de conduite… qui ne sont pas faites pour cela ! La seconde est la conséquence directe de la première : il faut davantage d’heures de conduite aux candidats pour qu’ils soient prêts à passer l’examen pratique, ce qui renchérit le coût du permis alors même que les pouvoirs publics souhaiteraient le voir diminuer. À un moment où l’on constate une baisse de l’apprentissage anticipé de la conduite, cannibalisé par le permis à 17 ans, alors que le groupe ECF demande de pouvoir commencer l’AAC à 14 ans au lieu de 15, il y a de quoi s’inquiéter. »
Un plaidoyer pour la boîte automatique et les véhicules électriques
Parce que, dans son entreprise, tous les postes budgétaires sont passés au peigne fin, Axel Cherri ne peut s’empêcher de plaider pour la boîte automatique et les véhicules électriques. « Nous sommes dans une période de transition, souligne-t-il. La demande de permis sur boîte automatique, avec une passerelle ensuite vers la boîte manuelle, est en augmentation. Il existe toujours une différence notable entre milieu urbain et milieu rural, mais elle tend à s’estomper. On assiste par ailleurs à une explosion de la demande de permis AM et nous avons fait le choix de voiturettes électriques. Pour nous, le véhicule électrique représente également un certain confort grâce à l’indépendance qu’il procure en cas de nouvelle crise des carburants. Il est vertueux, en phase avec les directives européennes, et nous visons un parc 100 % électrique à un horizon proche. »
Quand le hasard fait bien les choses
Se projeter dans l’avenir avec de vraies perspectives n’est pas si courant dans le monde de l’auto-école. C’est généralement le fait de groupes, petits ou grands. Mais qu’en est-il des mini-structures, comme l’auto-école Pont-de-Crau, à la sortie sud-est d’Arles, que gère Mathilde Debouzy ? « J’aime ce métier, répond-elle. Je l’exerce avec bonheur et, depuis que j’ai créé mon entreprise, où je travaille seule après avoir eu, périodiquement, des salariées, je suis une entrepreneuse et une enseignante heureuse. » Et cela se voit. Mathilde Debouzy a arrêté ses études après le Baccalauréat. Elle savait pourtant qu’enseigner, transmettre, lui plaisait. « Je voulais être professeure de couture, confie-t-elle. Le hasard a voulu qu’après avoir travaillé dans la restauration, on me propose une formation au métier d’enseignante de la conduite. J’ai accepté et je ne le regrette pas. »
Être seule oblige à se ménager pour éviter le burn-out
Titulaire du Bepecaser, elle est salariée pendant plusieurs années au CER de Beaucaire, aux côtés de Christine Roze. « J’y ai tout appris et je lui en suis reconnaissante », dit Mathilde Debouzy, qui s’installe à Arles en 2017. « Cela a démarré relativement vite, puis il y a eu la crise sanitaire, se souvient-elle. Je l’ai traversée sans trop de soucis et, à la reprise, c’est reparti sur les chapeaux de roue. J’ai fait des journées de douze heures sans discontinuer. Cela a été très dur, mais cela reste un bon souvenir et une expérience unique. » De cette période hors du commun, elle a tiré plusieurs enseignements. « Être seule oblige à se ménager, explique-t-elle. Le risque de burn-out est élevé et je limite, par conséquent, mon nombre d’élèves. Pour que je les accepte, ils doivent démontrer leur motivation. Je choisis de préférence ceux qui souhaitent étudier le Code avec moi. Pourtant, au fil du temps, je m’aperçois que, comme ils ont confiance en moi, c’est moi qui m’adapte à eux-mêmes, même si je considère que je ne suis pas entièrement à leur service. C’est cependant la meilleure façon de les comprendre et de les faire progresser. » Mathilde Debouzy est, pour reprendre une expression de ses élèves, une enseignante « cool » qui sait les amener à l’examen pratique au bon moment. Ses résultats en témoignent. « Le système global est loin d’être parfait, observe-t-elle. RdvPermis fonctionne plutôt bien et je ne suis que rarement en désaccord avec les décisions des inspecteurs, car je les trouve, dans tous les cas, très objectifs. Peut-être ne sont-ils pas assez nombreux, ce qui nous pénalise lorsque des écoles de conduite éloignées, dont les taux de réussite sont plus faibles que les nôtres, obtiennent des places qui nous auraient été utiles. » Elle ne se plaint pas ; elle souhaite seulement témoigner. Pour elle, ce qui compte avant tout, c’est d’apprendre à ses élèves à conduire en toute sécurité. Et, à les écouter, ce n’est pas une sinécure. Amère, elle constate en effet que les automobilistes prennent de plus en plus de risques. « Je n’ai pas droit à l’erreur, je dois rester concentrée. Pendant les leçons, les cyclistes stressent les élèves et les autres usagers de la route ne respectent pas les distances de sécurité ; ils doublent dans des conditions parfois acrobatiques. Ils sont sans pitié et semblent avoir perdu toute notion d’éducation routière », regrette Mathilde Debouzy, qui espère que les élèves qu’elle forme ne deviendront jamais comme cela.
Marc Horwitz