À première vue, voilà une auto-école comme les autres. Installée dans le centre de Nice, sa vitrine est presque banale. Et même en poussant la porte, il est difficile de voir la différence. Et pourtant !
« Si l’on en croit l’Unesco, nous sommes la plus vieille auto-école du monde, s’enorgueillit Jean-Marc Dossios, le directeur de l’auto-école J-CERJ. Le Petit Niçois (ndlr : le journal des petites annonces légales de l’époque) en témoigne, elle existe depuis les 12 mars 1907. » En ce début de 20e siècle, on est en pleine révolution automobile. En 1900, la France ne compte que 2 400 conducteurs officiellement répertoriés et les voitures à moteur doivent partager la chaussée avec les calèches. Le permis de conduire s’appelle encore « Certificat de capacité, valable pour la conduite de voitures automobiles » et devient obligatoire sur tout le territoire national en 1899. Le décret du 10 mars 1899 portant règlement relatif à la circulation des automobiles prévoit notamment que « nul ne pourra conduire une automobile s'il n'est porteur d'un certificat de capacité délivré par le préfet du département de sa résidence, sur l'avis favorable du service des mines ». Le même décret prévoit également la possibilité de se voir retirer ce certificat par arrêté préfectoral « après deux contraventions dans l'année » !
Mistinguett et Jojo le chimpanzé comme ambassadeurs !
À Nice, les conducteurs – et en particulier les chauffeurs de maître – viennent donc suivre des cours pratiques et des cours théoriques qui portent essentiellement sur la mécanique à un moment où les véhicules sont encore faits à la main par des artistes chaudronniers capables de donner des formes magiques au métal. L’histoire de l’auto-école J-CERJ située à quelques pas de la Promenade des Anglais, a commencé avec Alexandre-Jack Dossios un peu avant la première guerre mondiale. Mais c’est dans les années 1920 que
l’auto-école qu’il a fondée prend son envol. Communicant hors-pair, il acquiert une certaine notoriété en s’affichant aux côtés de Mistinguett et en n’hésitant pas à donner des cours de code sur la rue Beaulieu. « Mon grand-père avait un sens inné de la publicité, s’amuse Jean-Marc Dossios. Un jour, l’un de ses amis lui avait confié Jojo, son chimpanzé. Il l’a installé au volant et, grâce à la double commande, a circulé en ville avec un message des plus simples : « Si je suis capable d’apprendre à conduire à Jojo, pourquoi pas à vous ? ». Et cela a marché ! L’auto-école s’est développée avec pour clientèle tous ceux qui venaient passer l’hiver sur la Côte d’Azur », dont certaines célébrités comme l’acteur américain Errol Flynn, immortalisé dans le film Robin des Bois de 1938, dans lequel il interprète le rôle de Robin de Locksley.
Un simulateur de conduite dès les années 1950
Le père de Jean-Marc, Jack et ses deux frères, travaillent avec Alexandre-Jack au lendemain de la seconde guerre mondiale. Dans les années 1950, l’auto-école se dote d’un simulateur de conduite conçu et réalisé dans les locaux même de l’entreprise. « C’était un outil rudimentaire », témoigne Jean-Marc Dossios qui rejoint alors son grand-père, son père et ses oncles tout en se lançant dans des études de kinésithérapeute.
La passion de la moto et de la vitesse
De ses premiers pas de « moniteur », il garde des souvenirs incroyables comme celui de ce colonel de l’armée russe en exil qui, quand il rentrait dans une intersection, saluait d’un très sonore « Bonjour Madame ou Bonjour Monsieur » les automobilistes qu’il croisait. Pourtant, très vite, il comprend que sa vraie vocation, c’est le deux-roues motorisé. Il rêve devant les vitrines des concessionnaires Norton ou BMW. Cette passion va lui permettre de lier de solides amitiés notamment avec Alain Renouf. « Alain est un champion qui allait très vite et qui quatre fois par semaine me proposait de faire un tour à moto. En réalité, c’était comme des courses de côte en duo. Avec le recul, je pense qu’on était complètement fous et inconscients et on aurait pu mourir une centaine de fois. Il m’a donné le goût de la vitesse et des compétitions », raconte encore Jean-Marc Dossios. Alain Renouf trouvera la mort le 17 mars 1974 au Castellet, alors qu’il essayait sa nouvelle Yamaha TZ 350. Mais il aura eu le temps de transmettre la passion de la moto à Jean-Marc Dossios qui décide alors de se rapprocher de ce monde fantastique que sont les courses de moto. À partir de ce moment, sa vie sera guidée par une série d'événements extraordinaires. Dans ce monde, il aura commencé tout petit, comme kinésithérapeute pour Ducati endurance avant de former toute une génération de pilotes dont un champion qui vient du ski et qui connaîtra sur circuit d’abord, puis dans la vie publique plus tard, une belle carrière : Christian Estrosi, longtemps maire de Nice.
Une extraordinaire carrière internationale
« Le deux-roues m’a ouvert les portes d’un nouveau monde. Mon meilleur ami, c’est Virginio Ferrari, il me présente à Takazumi Katayama, le pilote japonais qui après avoir couru sur Yamaha, choisit Honda. Je vais le suivre et être le manager du Honda Racing pendant une dizaine d’années avant de rejoindre Suzuki, Ducati, Bimota puis Kawasaki ». Jean-Marc Dossios aura ainsi consacré 40 années de sa vie à la moto et aura ''fait'' 9 champions du monde. « Le Grec » comme l’appellent ses amis passe son temps sur les circuits et est aussi de tous les « vrais » Paris-Dakar, ceux qui partent de la capitale française et rallient la capitale du Sénégal. Son fantastique bagage technique fait qu’il est recherché par toutes les équipes, tous les pilotes. « En réalité, j’ai toujours jonglé entre mes trois savoir-faire, ceux d’enseignant de la conduite, de thérapeute et de coach. J’ai pris plaisir à accompagner, c’est-à-dire à être le laveur de carénage, le conducteur de camion et le kinésithérapeute de pilotes comme Olivier Chevallier ou Raymond Roche, champion du monde d’endurance en 1981. Sur les pistes de l’auto-école, je forme encore des jeunes gens et des jeunes filles dont certains seront peut-être des champions à l’image de Fabio Quartararo, le premier Français rookie à être champion du monde en moto GP en 2021 en suivant l’exemple des Jacques Sarron ou Raymond Roche. » L’histoire semble ne plus devoir en finir, son prochain champion du monde c’est Toprak Razgatlıoğlu, le Turc, triple champion du monde de Superbike (2021, 2024 et 2025) qui rejoint le MotoGP 2026.
Quand la médecine chinoise traditionnelle s’immisce dans la pédagogie
Mais ce qui rend cependant le plus fier Jean-Marc Dossios qui a formé plus d’une centaine d’enseignants, c’est tout autant de faire vivre son auto-école que d’obtenir les meilleurs résultats possibles à l’examen pratique. « Cinquante ans après avoir passé mon diplôme, je continue à aimer mon métier d’enseignant par-dessus tout. Et entouré d’une équipe fantastique comme je le suis, on peut tout réussir. Ce qui m’intéresse toujours, c’est de me servir de ce que j’ai appris en médecine chinoise traditionnelle pour trouver les outils qui vont permettre à un élève de progresser. Soyons clair, dit dans un éclat de rire Jean-Marc Dossios, 60 % des universitaires que l’on met derrière un volant ont… deux mains gauches et un cerveau qui contrôle tout ! Résultat : ce sont de bien piètres apprenants ; la conduite, ils n’y arrivent pas… sauf à leur donner des clés pour retrouver une main droite et déconnecter quand il le faut, leur cerveau. Et c’est ce que j’essaie de faire. » La réussite est au bout de ce chemin et fait la réputation de l’école de conduite J-CERJ dont l’avenir semble bien assuré. Le fils de Jean-Marc Dossios, Nicolas, est titulaire d’un Bepecaser et si sa sœur Lois n’a pas franchi le Rubicon préférant préparer et obtenir un doctorat en droit, elle n’est pas la dernière à s’intéresser à l’histoire d’une auto-école qui fêtera l’an prochain, ses 120 ans. L’histoire continue.
Marc Horwitz