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map Vie des régions — Mai 2026

Var - Des enseignants mobilisés pour toujours plus de sécurité sur la route

Malgré les difficultés que rencontre cette profession en pleine mutation, les professionnels rencontrés à Toulon et ses environs restent confiants en l’avenir et surtout conservent l’amour du métier.


Port d’attache du porte-avions Charles de Gaulle et de six sous-marins nucléaires d'attaque, Toulon est la première base n’avale d’Europe. La préfecture du département du Var doit son dynamisme aux startups qui, dans cet environnement militaro-industriel, sont venues s’y établir. En grande partie tournées vers la recherche de nouvelles voies dans le numérique, ces entreprises peuvent bénéficier des aides financières que Toulon, labelisée « French Tech », peut leur accorder. Cette image de ville qui sait innover, souffre cependant du vieillissement de sa population. Mais est-ce un véritable handicap quand on sait que, soleil oblige, elle voit arriver depuis ces dernières années, une population de retraités au pouvoir d’achat élevé ?


Le métier, c’est l’humain et cela va largement au-delà du permis
« Ce qui est certain, assure Christophe Guignabodet, c’est que Toulon est une ville en pleine mutation et que cela ne nous facilite pas la vie ! ». Son auto-école éponyme est située en plein centre-ville, derrière le mythique stade Maillol, celui du Rugby club toulonnais, et se garer est une galère. Titulaire du Bepecaser, Christophe Guignabodet reprend en 2000 l’auto-école qui l’avait embauché quelques mois plus tôt. Son nom est connu : sa famille est toulonnaise de longue date et le magasin de motos de son oncle est le rendez-vous de tous les amoureux des deux-roues motorisés. Il faut à Christophe se faire un prénom et il s’y emploie. Sa « petite entreprise » se développe avec pour premier salarié un enseignant qui avait passé le « monitorat » en même temps que lui et qui est toujours là. L’aventure prend cependant vraiment corps en 2004 quand l’auto-école devient aussi une moto-école. « Si je conduisais la voiture de mes parents bien avant d’avoir passé le permis, je faisais de la moto depuis l’âge de 5-6 ans, confie Christophe Guignabodet. J’ai été définitivement convaincu qu’apprendre à conduire aux autres était le métier que je voulais exercer lorsque j’ai pris mes premières leçons de conduite. » Il avoue qu’il avait alors une vision un peu primaire de la profession. « Je me suis basé sur ce que j’avais vécu et cela paraissait si facile, s’amuse-t-il. Une fois que tu franchis le pas, tu en découvres d’autres facettes. Cela m’a appris beaucoup sociologiquement : le métier, c’est l’humain et cela va largement au-delà du permis ». Pour Christophe Guignabodet, ce qui compte, c’est d’être au plus près de ses élèves.


Des leçons de deux heures en binôme
« Nous sommes à côté d’un lycée et nous avons de plus en plus de jeunes qui s’inscrivent à 16 ans pour passer leur permis dès 17 ans. Notre rôle peut consister à les orienter vers le B78 et la passerelle, une façon plus apaisée et plus intelligente d’apprendre à conduire une voiture à boîte mécanique. Nous devons aussi attirer leur attention sur les tarifs des assurances », explique Christophe Guignabodet pour qui l’importance d’orienter les candidats et leurs parents vers la conduite accompagnée ou supervisée reste fondamentale. Pour cela, avec son équipe, il souhaite les impliquer en leur demandant de venir assister plusieurs fois aux leçons de conduite. Ils peuvent ainsi se rendre compte non seulement du travail effectué, mais également du niveau de compréhension et d’évolution de leurs enfants. « C’est encore la meilleure manière de leur faire mieux comprendre leur futur rôle d’accompagnateur en cas de conduite accompagnée ou supervisée », précise Christophe Guignabodet qui constate que les enfants ne s’intéressent plus à la route quand ils sont en voiture avec leurs parents. « Cela fait une différence importante entre les élèves des années 2000 et ceux des années 2026 et pour pallier cet inconvénient, nous proposons à nos élèves des modules de 2 heures de leçon en binôme. Ils prennent le volant à tour de rôle pour 30 minutes. Cela permet à chacun de réaliser ce que c’est que la route. Ils s’aperçoivent aussi qu’ils font tous les mêmes erreurs… ce qui les décomplexe. » Chaque élève a deux enseignants attitrés. « Nous pouvons le faire parce que nous avons des enseignants qui acceptent de suivre la trame, définie en commun, sur le contenu de la formation, la façon d’expliquer et les lieux d’exercice, se réjouit Christophe Guignabodet. Pour en arriver là, il faut que l’équipe soit stable et que nous accordions à chaque enseignant de la considération, même si l’on n’est jamais assez bon sur ce point, afin qu’il arrive de bonne humeur au travail. »


Une exigence de qualité pour l’enseignement et… un amour de la mécanique
Cette « bonne humeur au travail », c’est peut-être ce qui caractérise le mieux Xavier Henry le « boss » de AMB83 installée à Carqueiranne, une commune du bord de mer située à une vingtaine de kilomètres du centre de Toulon. « Pendant longtemps, j’ai refusé de suivre le conseil ou l’injonction de mon père et je n’ai passé mon Bepecaser que tardivement, raconte Xavier Henry. J’avais commencé à travailler comme attaché commercial dans une entreprise de transmission numérique de données. Elle a été rachetée et le climat y est devenu délétère. » Il en démissionne et vient aider son père d’abord comme moniteur « bateau » puis, après avoir obtenu le diplôme ad hoc comme moniteur « auto ». Nous sommes en 1997. Huit années plus tard, son envie d’indépendance est la plus forte et il reprend une auto-école au Pradet. Il la fermera en 2017 non sans avoir, entretemps, créé une nouvelle école de conduite à Hyères qui fonctionnera de 2012 à 2024 et repris l’affaire familiale de Carqueiranne en 2012 avec Florence, son épouse. « Cette auto-école reste le cœur de mon activité à un moment où j’ai décidé de réduire la voilure. C’est bien beau de faire du chiffre d’affaires, mais si c’est pour se tuer au travail, c’est non ! » À 60 ans tout juste, celui qui a été réélu en avril 2026 Président départemental de Mobilians-ESR, veut désormais prendre aussi du temps pour lui et pour les siens… ce qui fait sourire Florence. « Tout est une question d’organisation, reprend Xavier Henry. C’est ce que j’ai appris de mon père qui a su gérer le problème des cours pour la moto en créant un GIE. Cela lui a permis de mutualiser les moyens pour goudronner une piste qui aujourd’hui fait le bonheur des élèves de 5 écoles. Pour ma part, les permis moto représentent une soixantaine de dossiers par an avec un taux de réussite de 82 %. On compte également une centaine de dossiers pour le permis B avec un taux de réussite de 68 % ». Ces excellents résultats, il les doit sans doute à son exigence de qualité technique et son amour de la mécanique.


Consulter davantage la profession
Paradoxalement peut-être, Xavier Henry se veut optimiste pour l’avenir de la profession. Il n’est pourtant pas sans s’inquiéter de la voir évoluer dans un sens qui n’est pas, à ses yeux, le meilleur. « Les jeunes qui se lancent, vont devoir prendre un virage à angle droit, analyse-t-il. Leur formation n’est qu’en partie adaptée à ce qu’est la pratique. Je m’en rends compte quand je parle avec eux lors de nos rencontres, des rencontres qui me permettent de rester près du terrain même si je pense à prendre du recul. » Ce qu’il souhaite ? Sur le modèle de la succession qu’il a connue, trouver un repreneur pour l’auto et la moto et garder quelques temps encore le bateau. En attendant, il veut faire avancer les choses. Il aimerait que l’ANTS soit moins psychorigide et que l’on demande aux professionnels leur avis quant aux évolutions de RdvPermis, par exemple. Il voudrait également que soient rendus obligatoires pour les jeunes de 14 ans qui vont prendre la route en quadricycle avec un permis AM en poche, une formation au code et un apprentissage de la conduite avec un professionnel. « Ce serait un pas en avant pour améliorer globalement la sécurité sur nos routes », juge Xavier Henry. Un avis que partage son collègue, Patrice Bessone.


Un amour du métier qui n’a pas pris une ride !
Succédant à son père, le président national de Mobilians-ESR dirige depuis 35 ans une école de conduite à La Seyne, la deuxième ville du Var après Toulon, dont elle est mitoyenne. Il est toujours tout feu, tout flamme : son amour du métier n’a pas pris une ride ! Malgré un emploi du temps surchargé du fait de ses obligations nationales, il continue à enseigner, aidé dans le fonctionnement au quotidien de son entreprise par Jacqueline, son épouse, et rejoint aujourd’hui par Laura, sa fille aînée. Titulaire d’un Titre Pro ECSR, cette dernière vient en appui quand elle ne participe pas à l’expérimentation mise en place par la préfecture du Var dans le cadre d’une convention avec la Carsat Sud-Est, Mobilians Paca et l’Anper et qui a pour but de « mieux appréhender les écarts de perception entre management et salariés sur le risque routier et sa prévention pour faire émerger des plans de prévention plus réalistes, plus efficaces et plus faciles à mettre en œuvre. »


Une profession en régression
« Depuis 2018, année de notre dernier congrès de Mobilians ECSR à Toulon, les choses ont bien changé, note d’emblée Patrice Bessone. Notre profession a régressé. » Le diagnostic tombe, brutal, le ton est grave. « Les lois Macron de 2015 ont fait du permis de conduire un objet marchand, soutient-il. Elles ont permis l’instauration d’une concurrence sauvage avec des prix d’appel qui n’ont aucune réalité économique et qui, à la sortie, représentent parfois, pour le candidat au permis, un budget 4 à 5 fois plus élevé. Toute la profession a été décrédibilisée et cependant nous n’avons pas baissé les bras. Grâce au système numérique mis en place pour les places d’examen, une distinction s’est opérée entre les auto-écoles en ligne et les auto-écoles de proximité. Le bilan est simple : les premières ont été rejetées et à Toulon par exemple, ne représentent pas plus que 7 % des dossiers de permis B. » Ce qui inquiète plus Patrice Bessone qui récupère des jeunes très déçus parce qu’ils ont payé, parfois très cher, leur permis sans l’obtenir, c’est le développement du travail dissimulé. « Nous constatons qu’il existe de plus en plus d’enseignants sans diplôme ou avec des diplômes non conformes, que certains offrent des prestations pour lesquelles ils n’ont aucune compétence. Il faut absolument que chez nous le préfet ordonne que soient effectués des contrôles inopinés aux abords des centres d’examens comme cela s’est fait dans d’autres départements ».


Rendre obligatoire les cours théoriques sur le risque routier et développer le post-permis
Patrice Bessone ne se départ pas de sa casquette syndicale quand il affirme qu’il faut revoir toute la pédagogie et que sa « petite école » varoise est (un peu) un laboratoire. « Les pouvoirs publics refusent de mettre en place ce qui existe dans d’autres pays européens, témoigne-t-il. Il est urgent de faire revenir les élèves en salle et de rendre obligatoire les cours théoriques sur le risque routier. Il faut également développer le post-permis. Les expériences étrangères en apportent la preuve : cela marche et les nouveaux conducteurs sont bien meilleurs… ailleurs. La France qui occupe la 16e place sur 27 pour la mortalité routière, a reculé de 5 places dans les classements internationaux européens entre 2023 et 2024 », se fâche-t-il.


CPF : les restrictions d’accès impactent les auto-écoles varoises
Revenant à sa pratique quotidienne, Patrice Bessone s’alarme des difficultés de plus en plus grandes pour obtenir des financements pour la mobilité dans le Var. Selon lui, les collectivités territoriales ne font pratiquement plus rien. « Le CPF venait corriger ce manque de financement locaux, explique-t-il. Aujourd’hui, il ne peut plus être utilisé que par les seuls chômeurs ou, par les salariés en entreprise, à condition que cette dernière abonde et qu’elle satisfasse à des éléments techniques particulièrement complexes. Dans mon auto-école, 10 à 15 % de nos clients finançaient leur permis grâce à leur CPF. Depuis les nouvelles dispositions prises dans le cadre de la loi de Finances 2026, c’est moins de 5 % ». Cela engendre des problèmes pour les écoles de conduite varoises déjà en difficulté. Certaines ont, à Toulon et dans les communes de l’agglomération, été contraintes de fermer leurs portes. « Nous avons pourtant des conditions d’exercice plutôt bonnes », témoigne Patrice Bessone, rendant hommage aux inspecteurs qui, depuis quelques mois et dans l’attente de l’arrivée de leur nouvelle déléguée du pôle Éducation routière de la préfecture, Laurence Astier, se sont parfaitement autogérés grâce au délégué adjoint, Sébastien Griffo, appuyé par Frédéric Gillodes, chef du Bureau de la qualité et de la modernisation des examens à la sous-direction de l'Éducation routière et du permis de conduire. « Notre force, c’est notre adaptabilité pour ne pas dire notre résilience », résume et conclut Patrice Bessone. La phrase résonne comme une victoire sur tous les mauvais vents qui soufflent sur la profession d’enseignant de la conduite depuis une dizaine d’années. 


Marc Horwitz


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