Paris, intra-muros comptabilise environ 200 auto-écoles. Si le potentiel « clients » est vaste, il reste difficile de se démarquer de la concurrence. Les quatre auto-écoles rencontrées ont su tirer leur épingle du jeu.Rue de Bobillot, dans le 13
ème arrondissement de Paris. Cette artère de la capitale, connectée à la place d’Italie, est le territoire de la famille Augé ! Certes, le quartier de Bobillot abrite aussi d’autres auto-écoles. L’arrondissement compte même 15 établissements. Mais depuis que la maman de Philippe Augé – l’actuel gérant de la structure – a ouvert l’auto-école en 1969, le CER Bobillot a traversé les décennies, avec une faculté d’adaptation et un souci du développement remarquable.
« Ma mère était quelqu’un d’extrêmement courageux », se souvient Philippe Augé. « Elle est venue dans le monde des auto-écoles, par amour de la voiture ». C’est au début des années
1970 que notre interlocuteur se lance lui aussi dans l’aventure de la formation à la conduite, « un peu par accident ». Mais, très vite, ce passionné de moto se prend au jeu. « L’appétit est venu en mangeant », en plaisante-t-il maintenant.
Moto, remorque ou encore formation pour les handicapés, Philippe Augé est un touche-à-tout ! Manque le permis bateau. « J’ai passé mon permis bateau, mais ça ne me passionne pas. Un de mes moniteurs, qui devait assurer les cours de bateau, est lui parti du jour au lendemain en Nouvelle-Calédonie ! »
À noter que le fils de Philippe Augé a également « attrapé » le virus auto-école : « Mon fils, ça fait 10 ans qu’il bosse ici. Au départ, il était seulement venu pour un remplacement ponctuel ! »
UN PILIER DES CERPhilippe Augé vient d’agrandir son auto-école. C’est la première fois depuis 20 ans.
« On voulait une salle de formation beaucoup plus grande, révèle-t-il, avec un centre psychotechnique intégré à l’établissement, ainsi qu’un nouveau bureau ». Seule fausse note, un aquarium géant… vide, trône dans une des salles. « C’était pour tranquilliser les clients », s’amuse-t-il, « mais il prend beaucoup trop de place ! »
Volontaire dans le développement de sa structure, Philippe Augé est aussi impliqué dans un groupement, les CER, dont il est le vice-président. « Je suis le n°28 », sourit-il, en référence au numéro d’attribution des adhérents par ordre d’arrivée. Peu séduit par les syndicats, il s’est tout de suite montré intéressé par les formations et stages proposés par les CER, à une époque où la profession n’était pas aussi réglementée. « CER a démarré avec 12 personnes », explique-t-il.
« Aujourd’hui, l’association compte 450 bureaux et 320 gérants. » Une réussite qui tient, selon lui, au fonctionnement du groupement. « En général, on est trop individualiste dans la profession. Chez CER, les adhérents sont écoutés. Attention, le pouvoir n’est pas l’exclusivité des adhérents, mais notre groupement est à l’écoute de chacun. »
Quarante ans d’ancienneté dans la profession, cela forge un homme ! Philippe Augé jette un coup d’œil dans le rétroviseur. « Les auto-écoles sont devenues plus professionnelles. C’est l’évolution de la société qui veut ça. Le monde est devenu beaucoup plus exigeant. En revanche, je pense qu’auparavant il y avait plus de passion chez les moniteurs ».
Sur sa lancée, le gérant regrette le manque d’ambition de la « série de réformettes ». Philippe Augé espère davantage une « refonte » de l’approche du permis de conduire. « Le permis de conduire ne doit plus être considéré comme une fin en soi. Au contraire, il doit être considéré comme le début de quelque chose, de la vie d’un automobiliste. Les vraies questions de fond ne sont pas assez poussées. »
ENTRE PARIS ET LA SEINE-SAINT-DENISDirection le nord de la capitale, au croisement du boulevard Ney et de l’avenue de la Porte de Montmartre, dans le 18ème arrondissement. C’est dans ce secteur hautement concurrentiel, à la lisière de la Seine-Saint-Denis, que Lamine Koné a créé l’auto-école Montmartre, il y a 10 ans.
« Ici, on est dans une cité, on fait beaucoup de social », explique le gérant. Le quartier est populaire et mêle différentes origines. « On reçoit beaucoup d’élèves issus de l’immigration. Il y a aussi des étrangers qui souhaitent obtenir une équivalence pour leur permis de conduire », confirme le gérant. L’auto-école Montmartre attire également une clientèle issue du département voisin de la Seine-Saint-Denis. « On a un contrat avec le conseil général du 93 qui nous envoie beaucoup de rmistes ».
Lamine Koné redouble d’efforts en terme de pédagogie. Il faut, par exemple, savoir raisonner cet élève qui vient s’inscrire à l’auto-école… au volant de sa voiture ! Ou expliquer à cette jeune asiatique, depuis peu en France, qu’il n’est pas recommandé de tendre une enveloppe à l’examinateur pendant l’examen !
Les formations se déroulent de manière optimale et les élèves se montrent satisfaits. C’est d’ailleurs « le bouche à oreille » qui assure le succès de l’établissement, selon le gérant. Si l’auto-école Montmartre a su faire son trou, ce n’était pas gagné d’avance puisque le 18ème est l’arrondissement qui compte le plus d’auto-écoles (22) à Paris !
PRINCIPALE DIFFICULTÉ, LES PLACES D’EXAMENÀ l’occasion de la visite de
La Tribune des Auto-Écoles, une jeune femme s’est plaint auprès du gérant de ne pouvoir repasser son permis dans l’immédiat. Le discours est classique ! Après un quart d’heure de discussion, s’apercevant que la cliente, un brin virulente, reste insensible à ses arguments, Lamine Koné l’informe qu’elle peut se prendre en main, aller dans une société de véhicules à doubles commandes et se présenter en candidate libre. « Notre rôle est de former les élèves, on n’est pas responsable du manque d’inspecteurs », explique-t-il, avant de préciser sa pensée : « les clients qui se disent lassés des auto-écoles sont tentés par les sociétés de véhicules à doubles commandes. Mais, très vite, ils s’aperçoivent que cette option n’est pas la bonne et ils reviennent vers nous ».
Pour autant, les sociétés de véhicules à doubles commandes font tout de même grincer des dents dans le 18ème. « Des plaintes ont été formulées », confirme Lamine Koné. L’administration a tenu à rassurer les gérants, à la suite d’une réunion en Seine-Saint-Denis, en affirmant qu’elle se montrait « vigilante » quant aux agissements de ces sociétés.
L’auto-école Montmartre, qui possède l’agrément pour la récupération de points, envisage de se lancer prochainement dans le permis moto. L’auto-école est par ailleurs adhérente du CFR Européen. Lamine Koné regrette quelque peu les difficultés rencontrées ces dernières années par le groupement. Mais il se montre optimiste d’autant que l’arrivée du nouveau président (voir p.9) pourrait insuffler un nouveau départ à la structure.
UN PARCOURS ATYPIQUEChangement de décor avec ce rendez-vous dans un quartier haussmannien de la capitale, à quelques pas du parc Monceau, dans le 17
ème arrondissement. Marc Gasman est le jeune co-gérant atypique de Nat auto-école, où il est venu remplacer progressivement son père, il y a 4 ans. Si Marc Gasman est « atypique » dans le « paysage » des auto-écoles, il le doit autant à son look – cool – qu’à son parcours professionnel, qui l’a notamment fait transiter du quartier du Marais (4ème) aux États-Unis, plusieurs années, en tant qu’entrepreneur dans… les baskets !
S’il a apprécié son séjour aux « States », Marc Gasman se refuse à faire la comparaison entre les formations américaines et françaises des conducteurs. « Aux États-Unis, on n’est pas dans la même logique. Le candidat arrive à l’examen avec son véhicule, cela veut tout dire. Et puis la conduite est différente, les villes américaines sont articulées autour de grandes artères. » Sur le permis français, Marc Gasman est catégorique.
« Comparons avec les autres pays européens. Le permis français est un très bon permis. Un Français qui a son permis peut conduire n’importe où ! » La vision de la sécurité routière est également différente entre les deux pays. « Je considère que si on est sérieux, aujourd’hui, on ne perd pas son permis. Il faut savoir qu’aux États-Unis, on ne rigole pas avec ça. En cas d’infraction, c’est la prison direct ! »
UNE RÉCIPROCITÉ DANS L’EXIGENCEDe retour au bercail, Marc Gasman a donc suivi les traces de son père. Et il s’est pris au jeu ! Avec maintenant quelques années d’expérience, il dresse un premier constat. « La première chose que j’ai remarqué, c’est le manque de motivation chez certains élèves. S’il manque d’assiduité sur le Code, cela laisse présager de son niveau sur la conduite », remarque-t-il. « Et il y a bien entendu les problèmes au niveau des places d’examens. Il y a un manque d’inspecteurs flagrant… Dommage que les citoyens ne râlent pas davantage auprès de l’administration. Ils paient pourtant leurs impôts ! Au lieu de ça, ils préfèrent pester contre le prix du permis… »
Incompréhensible, selon lui, de reprocher le coût de la formation aux auto-écoles ! « Enseigner la conduite à un élève qui n’a jamais tenu un volant de sa vie, ce n’est pas un métier facile ! Il faut que le moniteur ait un salaire convenable, donc les prix pratiqués par les auto-écoles sont normaux. »
Franc et direct, Marc Gasman se montre exigeant avec ses élèves. Quitte à perdre des clients !
« On est honnête. L’auto-école ne vend pas du rêve, on est là pour les former », précise-t-il. En retour, le gérant s’investit totalement dans sa mission. Il tient ainsi à accompagner personnellement ses élèves au Code. Par ailleurs, il achète chaque année un véhicule supplémentaire, qui peut servir de mulet en cas de panne inopinée.
En installant cette réciprocité d’exigence avec ses élèves, Marc Gasman entend faire perdurer la structure que son père a crée avec succès, il y a maintenant 17 ans. « Mon père a toujours voulu faire du qualitatif », précise-t-il. Alors que le quartier comptait environ une trentaine d’auto-écoles, il y a 20 ans, il n’en reste plus qu’une douzaine aujourd’hui !
PAS DE PUB, JUSTE LE BOUCHE À OREILLELe 11ème arrondissement, qui compte 17 auto-écoles, est également un secteur où la concurrence est omniprésente. « Mais il y a du travail pour tout le monde »
tempère Frédérique Cheyrouse, gérante de Campus Permis. Situé en plein cœur du 11ème, face au métro Oberkampf, cette auto-école – 10 ans d’ancienneté – dispose d’un emplacement idéal. « On a une belle visibilité », confirme la gérante, qui a entrepris une rénovation des locaux dernièrement. Le résultat est très flatteur, avec une belle façade extérieure, qui aguiche l’œil, et un intérieur au design branché. « Le changement était tel que certains habitants du quartier se sont demandés si on était nouveau dans le coin », s’amuse-t-elle. Seul inconvénient, Campus Permis est situé au cœur de l’axe République-Nation-Bastille, réputé comme étant « le triangle des manifestations ». Plutôt ennuyeux lorsque le moniteur doit s’extirper du centre de Paris pour faire sa leçon !
L’auto-école tient sa réputation du « sérieux » de la formation proposée. « On ne prend jamais de publicité, les élèves viennent grâce au bouche-à-oreille des anciens élèves », explique Frédérique Cheyrouse. « Chez nous, ce n’est pas l’usine ! On est considéré comme des gens sérieux. On a un vrai suivi des élèves ».
Par exemple, en fin de formation, l’auto-école conseille à chacun de ses élèves, avant de passer l’épreuve pratique, de prendre une leçon avec un moniteur tiers pour anticiper les conditions de l’examen. « Pour gérer son stress, c’est mieux que l’élève conduise au moins une fois avec quelqu’un d’extérieur »,
justifie Frédérique Cheyrouse. Suivant la même logique, l’auto-école encadre au maximum les élèves qui suivent la conduite supervisée. « On ne les lâche pas dans la nature, il y un vrai suivi. On s’assure aussi que l’élève ne finisse pas par conduire comme papa ou maman, sinon ça ne passera pas à l’examen ! »
AFFILIÉE À L’UNICFrédérique Cheyrouse a ses convictions pédagogiques bien en tête. Mais c’est aussi une battante. Auparavant secrétaire d’auto-école, elle a lancé son bureau avec ses associés, puis un deuxième, à Neuilly-sur-Seine (92), quelques années après. Enfin, elle a tenu à passer son Bepecaser pour « être prise au sérieux ».
Impliquée dans la vie des auto-écoles, elle a souhaité rejoindre le syndicat Unic, dont elle pense le plus grand bien. « L’Unic a véritablement des projets, on sent qu’ils font avancer les choses, ils se battent vraiment pour les écoles de conduite », témoigne-t-elle.
Campus Formation est une structure qui tend à se développer encore et encore. Prochaine étape, obtenir l’agrément pour les récupérations de points. L’auto-école s’est par ailleurs lancée dans les cours d’initiation au scooter, pour les automobilistes qui ont obtenu le permis B avant le mois de janvier 2007.
« Cette formation se déroule tous les samedis et on a jusqu’à 6 élèves par cours », se réjouit la gérante. De quoi donner des idées à d’autres auto-écoles ?
H. R.