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map Vie des régions — Décembre 2025

Gard - Des structures hors des grands réseaux gérées par des professionnels combatifs

D’un côté du Rhône, on trouve le département du Gard en Occitanie et de l’autre côté du fleuve, le département des Bouches-du-Rhône en Région Sud-Provence-Alpes-Côte-d’Azur. Quelle que soit la rive, rencontre avec des écoles de conduite qui veulent vivre sans rejoindre les grands réseaux nationaux et qui se battent pour faire au mieux leur métier.


Oublions le centre des grandes villes et partons à la rencontre de ces enseignants qui tissent la toile du réseau des auto-écoles de proximité en France. Installée en péri-urbain, à Marguerittes, dans une zone d’activités où les Nîmois ont à leur disposition plusieurs grandes surfaces, ­l’­­­­a­uto-école Europa est l’une des 4 agences du groupe Axess Permis. Ce groupe est issu d’une auto-école créée il y a une trentaine d’années par la mère de José Guillem, le propriétaire actuel. Elle avait su donner à son entreprise suffisamment d’ampleur pour que cette dernière soit pérenne. On comprend dès lors que José Guillem ait eu à cœur de reprendre l’auto-école familiale en 2018. Il décide alors de renforcer et de rajeunir les équipes avant d’en confier la gestion à un binôme, Olivier Zerlini et Gwenaëlle Guechi, tout en restant président de la Société par actions simplifiées unipersonnelle (SASU). Olivier Zerlini a donc intégré le groupe Axess Permis en avril 2023. Il s’est vu confier la direction opérationnelle. « En pleine reconversion professionnelle, j’ai saisi une opportunité, explique-t-il. Je ne suis pas enseignant et mon rôle est de superviser et d’organiser le fonctionnement des quatre établissements qui constituent notre groupe. » Gwenaëlle Guechi l’avait précédé de quelques mois : elle est aujourd’hui directrice administrative et pédagogique. « Je suis titulaire d’un Bepecaser depuis 2015 et après avoir exercé comme enseignante dans diverses écoles de conduite, dans la Drôme notamment, je me suis installée à Nîmes, dit-elle. Je regrette de ne plus avoir le temps de monter en voiture et de donner des leçons sauf pour donner un coup de main quand cela est nécessaire, mais j’ai des responsabilités qui sont largement épanouissantes. »

Des délais d’obtention de places d’examen beaucoup trop longs
Olivier Zerlini et Gwenaëlle Guechi qui ouvrent 500 dossiers permis B par an, travaillent main dans la main. C’est d’une même voix qu’ils confient apprécier la diversité de chacune des quatre entités. « Elles ont chacune leur propre profil, expliquent-ils. Trois d’entre elles sont situées à des points stratégiques à Nîmes et drainent majoritairement une clientèle de lycéens. Quant à la quatrième, celle de Marguerittes, basée juste en face d’un centre de formation d'apprentis (CFA), elle accueille un public assez différent. » Ce qui a changé depuis quelques mois, c’est la demande de la clientèle. Les deux gestionnaires constatent que les jeunes de 17 ans représentent une part importante de leurs élèves et que l'apprentissage anticipé de la conduite n’a plus vraiment la cote. « Les problèmes sont cependant ailleurs, note Olivier. Ils tiennent d’abord au nombre de places que nous obtenons à l’examen pratique. » Gwenaëlle Guechi jette un œil sur son ordinateur et, ex abrupto, annonce qu’avec le système d’attribution mis en place en septembre 2024, Axess Permis a perdu la moitié de ses places. « C’est galère », tonne Olivier Zerlini. Nous sommes à deux mois après le Code pour le premier passage du permis B, mais en cas d’échec, il faut compter huit mois ! » « Et si l’on arrive en pleine été, enchaîne Gwenaëlle, cela repousse un peu plus les dates de passage d’examen. »

Un turn-over entre les auto-écoles pour obtenir des délais de repassage raisonnables
Pour pallier le manque de places à Nîmes, il est parfois possible d’obtenir quelques places à Arles ou plus loin encore, à Montélimar. C’est cependant une solution insatisfaisante à plus d’un titre puisque cela mobilise des enseignants et surtout parce que ce sont les élèves qui doivent mettre la main à la poche. « Ces délais d’attente sont devenus insupportables, assure Olivier Zerlini, et la satisfaction-client chute drastiquement. » Toutes les auto-écoles étant confrontées à cette situation, il existe entre elles un véritable turnover des clientèles. Les élèves quittent l’école de conduite où ils ont fait leurs premières armes et vont frapper à d’autres portes. « C’est presque rentré dans la routine, concède le directeur opérationnel de l’auto-école Europa. Pour notre part, nous proposons un forfait spécifique pour ceux qui viennent des autres auto-écoles. Nous leur garantissons un délai de repassage raisonnable en mettant de côté un mini-contingent de places. »
Le recrutement d’enseignant : une mission impossible ?

Ces délais d’obtention de places d’examen risquent-ils de remettre en question la rentabilité de l’entreprise ? « Oui, répond Olivier Zerlini, c’est clairement un problème, mais il me semble qu’il y a tout aussi grave et urgent à résoudre : recruter des enseignants est devenu mission impossible. Or, pour faire face à la demande, nous aurions besoin d’embaucher deux enseignants de plus. Cela nous empêche aussi de répondre favorablement à tous les clients qui voudraient utiliser leur CPF pour financer leur formation au permis et nous ne pouvons que le regretter. »
Le constat est amer. Et si Gwenaëlle Guechi ne balaie pas d’un revers de main ces difficultés, elle tient à mettre l’accent sur ce qui est la force du groupe : avoir une équipe soudée. « Des réunions régulières, le respect de la vie de chacun et de leurs contraintes, sont des points d’ancrage essentiels, affirme-t-elle. Nous nous adaptons autant que faire se peut et les enseignants nous le rendent bien même s’ils doivent, de temps en temps, sortir de leur zone de confort, c’est-à-dire travailler à des heures ou dans des conditions inhabituelles. »

Une reconversion professionnelle réussie

On peut raisonnablement penser que Marie Correa n’a aucune idée de ce qu’est sa « zone de confort ». La gérante de l’auto-école Apprendre à Conduire en Sécurité (ACS) a un mini-bureau à deux pas de la mairie de Bouillargues. Cette commune de 6 300 habitants sur le territoire des Costières de Nîmes a connu une histoire agitée du temps des guerres de religions, puis sous la Révolution française, mais c’est désormais un bourg tranquille à proximité immédiate de Nîmes. « Un peu trop tranquille même, insiste Marie Correa, car bénéficiant du réseau de transport routier de Nîmes Métropole, Bouillargues est devenue, en quelques années, une ville-dortoir. Résultat : les jeunes de la commune poursuivent leurs études à Nîmes et moi, j’ai perdu une partie de ma clientèle. Il est devenu indispensable, pour moi, de suivre les évolutions de la société pour faire vivre mon entreprise. » Marie Correa a d’abord été comptable dans une entreprise marseillaise, jusqu’à ce qu’elle souhaite changer de métier. Elle tombe alors par hasard sur une annonce parlant de la formation de moniteur d’auto-école, téléphone, prend rendez-vous et se lance. Elle obtient son Bepecaser en 2000, est enseignante salariée jusqu’en 2014, année où elle s’installe dans la maison familiale qu’elle rénove à Nîmes et où elle reprend l’auto-école de Bouillargues. « Avoir ma propre entreprise a été une libération même si j’ai dû et dois toujours travailler dur. »

Une « monitrice » à l’ancienne à laquelle les parents font 100% confiance
D’origine indienne – sa famille était établie à Pondichéry, l’un des comptoirs de la Compagnie française des Indes orientales –, elle est née, au gré des postes de son militaire de père, en Guyane. Cette histoire familiale explique sans aucun doute son ouverture d’esprit et son amour de l’autre. C’est une « monitrice » à l’ancienne, proche de ses élèves qu’elle va souvent chercher à Nîmes. « Aujourd’hui, j’ai un point de rendez-vous près de la gare et c’est là que je retrouve mes clients. Ce sont essentiellement des jeunes lycéens, mais j’ai aussi quelques femmes, un peu plus âgées et parfois étrangères », explique-t-elle. Comme ses collègues, elle se plaint du manque de places à l’examen pratique. « Les inspecteurs ne sont pas assez nombreux et ils n’ont pas que le permis B à faire passer, dit Marie Correa. Pour un petit bureau comme le mien, c’est compliqué car je ne peux avoir des places qu’en fin de mois. Il faut par conséquent jongler avec les plannings et déterminer la date de début des cours en fonction des possibilités offertes pour passer l’examen. » Maria râle beaucoup sans jamais se mettre en colère estimant que l’outil de gestion Klaxo dont elle s’est dotée et qu’elle a appris à maîtriser, lui permet de travailler dans des conditions optimales. Elle explique faire passer en priorité ceux qui travaillent ou ceux qui ont besoin de leur permis pour leurs études. « Oui, je joue les mamans, mais c’est aussi cela notre métier ! », s’amuse-t-elle avant d’ajouter : « Les parents me font 100% confiance et c’est une de mes grandes fiertés. » Et comme elle n’a pas les deux pieds dans le même sabot, Marie Correa a de nouveaux projets pour 2026. Son objectif : mieux coller à la demande et notamment aux demandes de permis B78. Jusqu’ici, elle partage avec un collègue une voiture à boîte automatique ; une mutualisation des moyens qui est dans l’air du temps pour les mini-structure. « C’est une obligation aujourd’hui, analyse Marie Correa. Même si mes élèves choisissent toujours majoritairement de passer un permis B parce qu’ils peuvent acquérir à petit prix une voiture à boîte manuelle de deuxième main. Je sens bien que nous sommes dans une période bascule. L’arrivée de véhicules hybrides automatiques sur le marché de la voiture d’occasion, change tout ou presque. »

Quatre associés pour trois agences de part et d’autre du Rhône
S’adapter au marché qui est en pleine évolution, c’est aussi ce que recherchent Karen Schein et ses trois associés. L’ECPA, l’école de conduite Provence Alpilles, est implantée dans le Gard à Fourques et Saint-Martin-de-Crau, mais aussi sur la rive gauche du Rhône, à Tarascon. Elle couvre ainsi un large territoire autour du pays d’Arles, Nîmes et la plaine de Beaucaire. « Avec Nicolas Huillet, Benjamin Bertelot et Frédéric Casado, nous avons racheté deux premières agences à Tarascon et Saint-Martin-de-Crau en 2014, raconte Karen Schein. Les quatre enseignants travaillaient ensemble et ils se sont dit qu’unis ils seraient plus forts et pourraient plus facilement développer leur école de conduite. En 2019, ils acquièrent une agence à Fourques, une « ville frontière » avec Arles sur le bord du Rhône. « Nous restons des écoles de conduite de proximité, insiste Karen Schein qui est titulaire d’un Bepecaser depuis 2009. L’enseignement, la transmission, sont au cœur de ce métier qui nous passionne et que nous tentons de pratiquer dans les meilleures conditions possibles pour nous comme pour nos clients. » Pour autant, le quotidien ne va pas de soi. Les centres d’examen de Arles et de Beaucaire sont surbookés, celui de Tarascon aussi et ce manque de places chronique est une sacrée épine dans le pied des auto-écoles. « Nous cherchons à ce que les élèves qui arrivent avec le Code, partent en conduite accompagnée ou en conduite supervisée, explique Karen Schein. Ce sont des solutions qu’il faudrait généraliser. Nous qui nous appuyons sur les dernières approches pédagogiques, sur la psychopédagogie, les mécanismes cérébraux d’apprentissage, la gestion des émotions, etc., pour faire progresser nos élèves, sommes persuadés que leur permettre de rouler deux mois au moins avant que nous puissions les positionner pour une date d’examen, est un plus indéniable. Les résultats à l’examen pratique sont là pour le prouver. » À l’ECPA, le maître-mot semble être « aller de l’avant ». Mieux encore : on prend Boileau au mot : « Vingt fois sur le métier, remettez l’ouvrage, polissez-le et le repolissez », disait le poète du 17ème siècle. « Nous cheminons projet après projet, explique Karen Schein, avec toujours la même philosophie : ne pas rester une école de conduite qui vivote, mais bien être une petite entreprise dynamique et reconnue comme telle. C’est une démarche volontariste qu’il n’est pas aisée à mettre en œuvre. » Les obstacles ne semblent pas insurmontables et Karen Schein et ses associés ne manquent pas d’idées pour donner une autre dimension à l’ECPA. « La prochaine étape, confie Karen Schein, c’est de s’équiper pour pouvoir proposer les permis BE et B96. Nous avons la chance de louer deux pistes pour les permis deux-roues, nous allons en profiter. »

Le 100% électrique est à l’ordre du jour mais pas encore d’actualité
Mais après être passé à l’hybride auto-rechargeable et à la boîte automatique, peut-on regarder l’avenir sans penser 100% électrique ? Karen Schein sourit et se redresse dans son fauteuil. « Non, répond-elle très clairement. C’est à l’ordre du jour et cependant, ce n’est pas d’actualité. Autrement dit, quand nous nous projetons à 5 ans, nous sommes bien obligés de nous dire qu’il faudra y penser. L’offre est déjà là, l’argument sur l’autonomie a tendance à ne plus en être un, mais il reste beaucoup de difficultés à surmonter et en premier lieu, celle de la recharge. Le 100% électrique n’est par conséquent pas une priorité, mais il est certain que nous y arriverons. » Le ton est déterminé et cette vision du futur signe l’engagement de cette enseignante et de ses associés, syndiqués à l’UNIC, à poursuivre sur la voie d’un enseignement de la conduite et de la sécurité routière meilleur encore. 





Passer son permis en prison
L’ECPA se veut aussi une entreprise d’utilité sociale. Si les enseignants de cette école de conduite peuvent déjà prendre en charge des élèves « DYS » et continuent à se former pour acquérir des compétences dans ce domaine, ils sont également engagés dans un autre projet : permettre à des détenus de passer leur permis de conduire dans le cadre d’un projet d’insertion ou de réinsertion professionnelle. « Nous travaillons avec les centres de détention de Tarascon et de Salon-de-Provence, ainsi que la maison d’arrêt de Arles, dit Karen Schein. Nous organisons des stages de Code de 3 jours et des heures de conduite sont proposées aux détenus éligibles que nous prenons en charge pour suivre ces cours, sous certaines conditions de sécurité. » Pour ces détenus qui sont en fin de peine ou en régime de semi-liberté, l’organisation logistique est adaptée au contexte carcéral, mais ils passent l’examen théorique selon les mêmes modalités qu’à l’extérieur. Une redevance de 30 euros leur est demandée. Dans les établissements où intervient l’ECPA, ils assurent l’intégralité de leur formation pratique. Dans d’autres établissements, ils peuvent être aidés par des associations ou dans le cadre de dispositifs spécifiques.
Marc Horwitz


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