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map Vie des régions — Novembre 2025

La Rochelle : Des enseignants engagés face à des jeunes peu motivés

À La Rochelle, les jeunes de 15 à 25 ans constituent la tranche d'âge de la population la plus importante. Cette clientèle potentielle ne fait pourtant plus du permis de conduire une priorité. Cela inquiète les responsables des écoles de conduite qui sont aussi freinés dans leur volonté de développement par un nombre de places d’examen insuffisant.


La Rochelle, 80 000 habitants, ce ne sont pas seulement les Francofolies, cette fête qui chaque mois de juillet depuis 40 ans, réunit le monde de la chanson, francophone en premier lieu. C’est aussi une ville au dynamisme reconnu comme le développement de son université qui reçoit plus de 7 000 étudiants, en apporte la preuve. La préfecture de Charente-Maritime de plus, joue, depuis une cinquantaine d’années, la carte de l’écologie et de la mobilité durable. Le centre-ville est pratiquement interdit aux voitures particulières qui trouvent facilement une place dans les nombreux parcs de stationnement. Ces derniers sont parfois gratuits et toujours en étroite connexion avec le réseau de bus. Autre possibilité pour se déplacer, les vélos en libre-service dont La Rochelle a été une pionnière.
De la région parisienne à La Rochelle, en passant par Tahiti
Est-ce ce qui a séduit au terme d’un itinéraire mouvementé Stéphane Lorme ? Peut-être. Ce qui est certain, c’est que le gérant du CER Villeneuve-les-Salines est arrivé dans l’enseignement de la conduite et de la sécurité routière un peu par hasard ou plutôt… par amour. C’est en effet en écoutant les parents de sa femme, Linda, que l’idée lui est venue de passer son Bepecaser. « Ils avaient des ­auto-écoles en région parisienne et parlaient de leur métier avec passion », confie-t-il en leur rendant un hommage appuyé. Stéphane ne travaillera cependant jamais avec eux, préférant monter sa propre structure à Vauréal, l’une des communes de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise, dans le Val-d'Oise. Pendant une quinzaine d’années, il exerce en région parisienne avant de vendre son entreprise quelques mois avant la crise sanitaire de 2020. Comme de très nombreux jeunes quinquas, en parfait accord avec son épouse et leurs deux filles qui ont alors 13 et 5 ans, il souhaite « changer d’air ». En 2021, toute la famille déménage et s’installe donc à La Rochelle, un choix qui doit plus au fatum et aux 3 heures de TGV depuis Paris qu’à autre chose. « Je ne sais pas faire grand-chose d’autre qu’être enseignant de la conduite, affirme Stéphane Lorme. J’ai par conséquent décidé d’acheter un véhicule aménagé et d’exercer en indépendant ». Cela lui permet de se familiariser avec le terrain, de mieux connaître et d’apprécier la ville où il vient d’arriver et pourtant… C’est à Tahiti, en Polynésie française que se retrouve la famille Lorme quelques mois plus tard ! Stéphane et Linda qui est aussi titulaire d’un Bepecaser – bon sang ne saurait mentir – sont engagés comme enseignants pour un centre de formation du territoire d’outre-mer. Ils devaient y rester une année ; ils n’y resteront finalement que 2 mois avant de revenir à La Rochelle. Stéphane Lorme y trouve sans problème un emploi de salarié dans une école de conduite rochelaise où il passe 18 mois. « Je n'avais qu’une seule envie : reprendre mon indépendance, travailler selon ma propre méthode qui avait largement fait ses preuves », insiste-t-il. Il se met alors à chercher un local pour ouvrir une agence et le trouve dans un quartier périphérique, Villeneuve-les-Salines. « Ne nous voilons pas la face, ce qui nous a convaincu que c’était là qu’il fallait nous installer, c’est tout simplement qu’il n’y avait aucune concurrence sur place, explique Stéphane Lorme. Nous avons ensuite découvert la diversité culturelle du quartier qui fait aussi l’intérêt du métier d’enseignant. J’ai vite compris qu’il y avait là une opportunité unique : aller aux devants d’habitants d’un quartier encore défavorisé, mais qui se transforme grâce à un Programme de Renouvellement Urbain (PRU). »

Un nouveau CER à La Rochelle
Stéphane Lorme ne met pas longtemps avant de décider d’adhérer au réseau CER. Pour lui, c’est un nom qu’il est fier de représenter à La Rochelle où les couleurs du CER ont disparu depuis plusieurs années, même si à Villeneuve-les-Salines, il est naturellement moins connu qu’en région parisienne. C’est un logo sur les véhicules que le public identifie facilement, c’est enfin une image d’entreprise valorisante. « En Charente-Maritime, tout est facile, s’amuse Stéphane Lorme. J’ai eu mon agrément dans un délai record, le Bureau de l'éducation routière (BER) est ouvert, joignable et réactif. Rien à voir avec ce que j’ai pu connaître en Ile-de-France ! »
Stéphane Lorme s’est maintenant mis en tête de développer son école de conduite. Il a mis à jour son site Internet et, accompagné par le Réseau CER, met en place une démarche qualité pour présenter son dossier de labélisation. Pour pérenniser son entreprise, il souhaite pouvoir, très rapidement, accueillir les clients qui financent leur permis avec leur CPF et faire passer « la passerelle boîte automatique-boîte manuelle ». « L’actualité brûlante, dit Stéphane Lorme, c’est de recruter au moins un premier enseignant salarié. Ce n’est pas le plus simple, mais j’ai bon espoir. »

Pour Easy Permis, c’est l’heure de la croissance
Jérôme Renault a quelques années d’avance sur son collègue du CER. Après 20 ans en usine à La Rochelle, déjà dans le monde de l’automobile, il a su bénéficier de toutes les aides disponibles accordées lorsque le site a fermé définitivement ses portes. « J’avais déjà un projet en tête, raconte-t-il. Des amis proches m’avaient fait découvrir l’enseignement de la conduite et de la sécurité routière et cela m’avait ouvert les yeux sur une profession que je ne connaissais qu’à travers eux. » Il passe son Titre Pro ECSR en 2016 et crée, dans la foulée, une première agence d’Easy Permis à La Clavette, une commune de la Communauté d’agglomération de La Rochelle. « Je dois la réussite de ma reconversion à une bonne gestion des aides à la création d’entreprise que j’ai reçues, dit-il. Elles m’ont permis d’investir sans trop m’endetter et de m’investir totalement dans mon nouveau métier. Devenir enseignant de la conduite est une option qui me plaisait parce que j’aime transmettre. En cette matière, j’avais une certaine expérience en tant qu’entraîneur et dirigeant du La Jarrie Football Club, un club qui existe depuis 1949 et dont les terrains sont situés à une quinzaine de kilomètres de La Rochelle. »

Travail en famille
Dans un premier temps, Jérôme Renault travaille avec un salarié à mi-temps, un ami et enseignant plus expérimenté que lui qui lui apprend les rudiments du métier. Il décide en 2019 d’ouvrir une seconde agence aux Minimes, le quartier huppé proche du vieux port de la préfecture de Charente-Maritime. L’emplacement n’est pas choisi au hasard. Plusieurs bâtiments de la faculté de La Rochelle et la bibliothèque universitaire donnent directement sur la place François Mitterrand où Easy Permis s’est installé. « Ouvrir sa propre entreprise reste une aventure et j’ai l’impression d’en être toujours qu’au début », confie Jérôme Renault.
En fait Easy Permis, ce sont aujourd’hui trois enseignants pour deux sites. Jérôme a été récemment rejoint par l’une de ses filles, Mélissa, qu’il a prise en contrat de professionnalisation et qui est désormais titulaire du Certificat de compétence professionnelle n°1 (CCP1) et d’une autorisation temporaire et restrictive d’exercer (ATRE). « C’est son choix », affirme avec une certaine fierté le papa qui se plaint surtout des contraintes administratives. « Quand il faut attendre entre 4 et 7 mois les résultats des examens qui, s’ils sont réussis, permettent d’entrer dans la profession, c’est beaucoup trop long ! C’est un poids financier pour l’entreprise et une pression insupportable sur l’impétrant. » Ce petit « coup de gueule » bien senti n’a pas d’autre objet que de démontrer qu’il faut être en permanence sur le pont et que diriger une école de conduite n’est pas de tout repos. « J’adore ce que je fais et je suis heureux d’avoir transmis cette passion à ma fille, précise encore Jérôme Renault. Rien n’est facile pourtant. Je cours beaucoup, je travaille un nombre presque incalculable d’heures et cela d’autant plus que je suis seul, pour l’instant, à gérer l’administratif. » Les choses vont-elles évoluer ? Jérôme Renault le souhaite. Dans quelques semaines, c’est une autre de ses filles, Wendy, qui rejoindra l’entreprise avec un contrat de professionnalisation en secrétariat.

Un manque de motivation de nombre de jeunes
Quand il fait le bilan des premiers mois de l’année 2025, Jérôme Renault a bien des interrogations. « L’hiver a été compliqué avec une chute des inscriptions sans explication, mais fort heureusement l’été en général plus calme m’a permis de redresser la barre avec un mois d’août comme je n’en ai jamais connu. Beaucoup d’étudiants semblent être restés en ville et en ont profité pour passer leur permis moto ou la « passerelle 125 ». Ce que je constate, c’est qu’une grande partie des jeunes n’ont aucune motivation. Ils viennent nous voir pour faire plaisir à leurs parents. Ils sont souvent partisans du moindre effort et opteraient volontiers pour la boîte automatique. Mais à ma grande surprise, leurs parents se révèlent très réticents et finalement ils passent, bon gré mal gré, un permis classique », observe le responsable d’Easy Permis. Ici, bien entendu, il faut faire la différence entre ceux qui habitent en ville et ceux qui sont un peu éloignés du centre et pour qui la voiture est synonyme de liberté, de mobilité. « Il n’est pas rare de voir un père nous amener son fils ou sa fille parce qu’il en a assez de jouer les taxis pour emmener cet enfant au lycée ou à l’entraînement ! Le problème, c’est que dans cette situation, l’enseignant de la conduite a devant lui quelqu’un qui fait bien peu d’efforts. Dès la première évaluation, nous savons que nous devrons nous armer de patience et qu’il faudra un nombre d’heures conséquent avant de pouvoir le présenter à l’examen pratique. »

À l’ECF-Cerca, une transmission tout en douceur
Il n'en est pourtant pas moins vrai que la clientèle est au rendez-vous dans une ville qui compte plus d’une douzaine d’écoles de conduite dont l’ECF-Cerca du centre historique. Cette agence est dirigée depuis 4 ans par Sascha Perez déjà rencontré il y a tout juste deux ans quelques semaines avant le Congrès des ECF à La Rochelle. Il est aujourd’hui, sur le départ. Il passe la main tout en douceur à Marjolaine Rousseau qui, comme lui, en plus de La Rochelle, aura la responsabilité des agences ECF-Cerca de Aytré, Le Thou, Rochefort et Surgères. « Depuis deux ans, nous avons avancé sur quelques points, résume Sascha Perez. Nous avons en particulier installé un simulateur de conduite dans chacune de nos agences. Cela n’a pas été simple parce qu’il a fallu convaincre nos enseignants du bien-fondé de cette démarche. Ils ont compris que c’est vraiment une aide et n’ont plus aucune réticence. »
Ce qui a vraiment changé au fil du temps, c’est l’environnement dans lequel travaillent les auto-écoles rochelaises. Le développement des modes alternatifs de déplacements qui est au cœur de la politique de la municipalité a des conséquences directes sur leur activité. « Le sens de la circulation a été modifié pour favoriser le transport multimodal et il devient de plus en plus compliqué de se garer », note Sascha Perez. « Ce ne sont là que les symptômes bien apparents d’un changement plus profond : les jeunes préfèrent le vélo et les transports en commun pour circuler en ville et quand ils vivent, travaillent, étudient en milieu urbain, conduire est loin d’être l’une de leurs priorités. C’est tout un état d’esprit que nous avons vu évoluer : pour la nouvelle génération, le permis de conduire n’est plus une reconnaissance même si c’est parfois le premier « diplôme » obtenu. Il n’y a plus d’envie d’apprendre à conduire, juste un besoin d’avoir la « petite carte rose » dans son portefeuille au cas où cela serait obligatoire pour trouver un travail. »

Intégrer l’IA dans la formation à la conduite
« Cette évolution sociologique dont La Rochelle est un bon exemple, nous force à nous remettre en question, témoigne Sascha Perez. C’est aussi ce qui fait l’intérêt de mon métier et qui, au moment où je retourne au siège de la Scop ECF-Cerca dans les Deux-Sèvres, m’ouvre de nouvelles perspectives. » Il y doit reprendre les fonctions qu’il a déjà occupées avant de venir en Charente-Maritime et en particulier la formation des conseillers-clientèle qui est l’une des forces des ECF. Il devrait également chercher à élargir le champ des partenariats avec les entreprises, mais il est un projet qui lui tient encore plus à cœur. « Je voudrais surtout me pencher sur les possibilités qu’offre l’intelligence artificielle (IA) et voir quel impact elle peut avoir dans les domaines de l’éducation et de la formation à la conduite et à la sécurité routière », confie Sascha Perez qui se dit, avec un grand sourire, persuadé que « valoriser l’enseignement de la conduite » et peut-être également « favoriser l'accès à une bonne formation à la conduite y compris pour les jeunes en difficulté et les personnes en situation de handicap ou avec diverses autres problématiques de mobilité » passe par là.
Marc Horwitz


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