Face à la pénurie d’enseignants de la conduite, le centre parisien de formation de moniteurs ECF Dupleix met en avant le contrat de professionnalisation.L’alternance : une solution aux problèmes de recrutement des auto-écoles ? C’est en tout cas ce que pense Jean-Bernard Mendiboure, directeur de l’agence ECF Dupleix à Paris dans le 15e arrondissement. Depuis plus de huit ans, l’école de conduite propose, parallèlement au permis B, AAC et aux stages de récupération de points, des formations au Bepecaser, notamment en contrat de professionnalisation (auparavant en contrat de qualification). Quand il a repris l’entreprise en 2003, Jean-Bernard Mendiboure a voulu continuer l’activité et aujourd’hui il en fait son cheval de bataille. « Depuis 2 à 3 ans, je veux qu’on fonce sur le contrat de professionnalisation, car c’est la voie qui me paraît la plus souveraine pour apprendre l’enseignement de la conduite. » Pour l’heure, l’alternance reste assez marginale dans la profession. L’Association nationale pour la formation automobile (ANFA) a financé 221 contrats de professionnalisation pour le Bepecaser de 2005/2006. En proclamant que ce dispositif « est l’une des meilleures pistes actuelles » face à la pénurie de moniteurs, Jean-Bernard Mendiboure peut de prime abord surprendre. « Il y aura toujours du turn-over, mais on peut le minimiser en formant bien les moniteurs ». Et la formation est, selon lui, d’autant meilleure que l’élève a pu avoir une expérience du métier.
L’ENVIE DE RESTERVoilà maintenant deux ans que le contrat de professionnalisation a remplacé le contrat de qualification. Depuis, ECF Dupleix a formé 12 élèves via ce dispositif en 2004/2005. « Ceux qui étaient en contrat de professionnalisation ont pérennisé leur emploi dans l’entreprise. La seule raison qui peut amener ces derniers à ne pas rester dans l’entreprise est l’éloignement de leur lieu d’habitation », affirme Jean-Bernard Mendiboure. Cette année, ils sont 16 sur un total de 31 élèves en formation au Bepecaser. Le témoignage de deux d’entre eux confirme l’analyse du directeur de l’ECF Dupleix. S’étant tourné vers le contrat de professionnalisation pour obtenir le financement de leur formation, ils ne regrettent pas leur choix car aujourd’hui, ils se sentent mieux préparés aux réalités du métier que les élèves en formation classique. « Je suis tombé sur un patron excellent qui m’a fait découvrir tous les aspects du métier. Si j’ai mon diplôme, je serai déjà à l’aise dans l’entreprise », affirme ainsi Samir Kahoul, 22 ans, qui ajoute qu’il compte donc rester dans l’auto-école parisienne proche de la gare de Lyon, qui l’a pris en contrat de professionnalisation. Même enthousiasme du côté d’Abdelmoumène Aïchoune, 50 ans, dont le contrat s’est déroulé dans une école de conduite du 9e arrondissement : « Si nous avons eu un petit accrochage au début, aujourd’hui, mon patron et moi-même avons un grand respect mutuel l’un pour l’autre. J’ai été amadoué par pas mal d’autres auto-écoles, mais je n’ai pas l’intention de partir ». Pour tous les deux, cet attachement à l’entreprise n’est pas forcément de mise. « Pour ceux qui n’ont pas passé le Bepecaser en alternance, l’entrée dans l’entreprise fait souvent un choc, explique Abdelmoumène Aïchoune. Les problèmes d’incompatibilité de caractère avec le patron sont plus fréquents. Alors qu’en contrat de professionnalisation, se nouent dès le départ des liens qui favorisent la continuité. Se sachant très demandés, les autres Bepecaser risquent de partir au bout de 4 à 6 mois, dès les premiers grincements avec leur patron ».
UN INVESTISSEMENT SUR L’HUMAINComment expliquer une telle différence entre élèves en alternance ou non ? « Quand ils arrivent fraîchement diplômés du Bepecaser, les nouveaux moniteurs sont directement balancés dans un véhicule avec les élèves sans aucune connaissance de l’entreprise et du métier dans la pratique. S’ils avaient la préparation qu’offre l’alternance, ils sauraient ce qu’on attend d’eux », indique Jean-Bernard Mendiboure. Pour lui, l’intérêt du contrat de professionnalisation est qu’il « permet de faire aimer ce métier au futur moniteur, en lui faisant connaître les avantages et les inconvénients dès le début. Le but est de lui montrer que, en dépit des contraintes réglementaires et horaires, il est très valorisant de faire passer un savoir et d’amener une personne à la mobilité et à l’autonomie. L’auto-école le forme à son image pour créer une équipe cohérente. C’est un investissement sur l’humain ». Aujourd’hui, Moncef Avizid, directeur de l’agence ECF Fadherde, à Paris dans le 12e, est lui aussi convaincu par le contrat de professionnalisation. Après une « expérience très concluante » l’année dernière, avec un jeune embauché en CDI, il remet aujourd’hui le pied à l’étrier en déposant une offre de contrat de professionnalisation à l’ANPE de Tolbiac. « La seule chose que je reproche au dispositif, c’est qu’il n’impose pas au salarié de rester 2, voire 3 ans, pour que l’entreprise puisse rentabiliser la formation qu’il a contribué à payer ». Précédemment, il a pourtant été déçu par l’alternance : « Il y a quelques années, j’avais eu deux candidats, mais cela n’avait pas marché, car ils n’étaient pas motivés. J’ai alors eu tort d’accepter quelqu’un en alternance sans avoir fait le bilan sur son mode de fonctionnement et sa motivation. Aujourd’hui, c’est moi qui choisi mon candidat, et non l’inverse. Une fois que je trouve la perle rare, je suis prêt à l’accompagner dans l’expérience ».
UNE « CONDUITE ACCOMPAGNÉE » PROFESSIONNELLEReste qu’il y a l’art et la manière d’employer un contrat de professionnalisation. « Certaines auto-écoles s’engagent vraiment dans la formation de la personne. D’autres n’ont pas apporté grand chose aux élèves, qui devaient emmener les élèves à l’examen, faire du gratte-papier ou du code », signale quand même Abdelmoumène Aïchoune. « Certaines écoles de conduite prennent les stagiaires pour des secrétaires. Ce ne sont pas des larbins, ni des hommes à tout faire. Ils sont là pour apprendre le métier. Il ne faut pas oublier que la finalité est que la personne, une fois diplômée, reste dans l’entreprise », renchérit Jean-Bernard Mendiboure. D’ailleurs, si l’ECF Dupleix a opté pour une formation découpée en une semaine en entreprise et une semaine en centre de formation, plutôt que par demi-journée comme le proposent d’autres centres de formation de moniteurs, c’est notamment pour prévenir ce type de pratiques. D’autant plus qu’il est possible de les éviter. Le directeur de l’ECF Dupleix aime à comparer le contrat de professionnalisation avec la conduite accompagnée : « Dans l’auto-école, quelqu’un qui n’a pas le Bepecaser ne peut certes pas donner tout seul des leçons de conduite, tout comme un jeune en AAC ne peut pas aller sur la route tout seul. Mais il peut tout à fait effectuer toutes les tâches d’un moniteur diplômé sous la direction de son tuteur, qui doit être présent dans le véhicule ». L’ECF Dupleix s’attache à effectuer un vrai suivi des élèves, et cela dès que les dossiers d’inscription sont bouclés avec la réception des tuteurs, puis en restant en contact avec l’entreprise tout au long du contrat de professionnalisation. « Si l’on ne travaille pas main dans la main avec l’entreprise, c’est source de problèmes. Il faut vraiment que la relation se passe à trois : l’élève, le centre de formation et l’entreprise ». Le centre de formation a d’ailleurs un projet qu’il va mettre en route à partir de septembre prochain : « Nous allons instaurer un livret spécial contrat de professionnalisation. L’élève aura des tâches à accomplir dans l’entreprise ; il devra par exemple être capable de remplir un document 02, de faire un bordereau, de renseigner les élèves, de faire une évaluation initiale, de participer à un rendez-vous pédagogique, etc. Mon but est par la suite de faire valider ce livret par les instances du groupe ECF ».
ÉVOLUTION NÉCESSAIRE DU BEPECASERLe contrat de professionnalisation est donc une bonne piste pour fidéliser les moniteurs et résoudre le manque de personnel, mais ne peut pas se suffire à lui seul. Pour Loïc Jan, directeur pédagogique d’ECF Dupleix, la question « devrait également être pensée en terme d’évolution de carrière, car au bout d’un certain nombre d’années, le moniteur a globalement fait le tour de son métier ». Reste que, pour l’heure, le dispositif n’attire pas foule. Des modifications, telles que l’allongement à deux ans et une réforme du diplôme Bepecaser, sont nécessaires, selon Jean-Bernard Mendiboure. Car « tant que le diplôme n’aura pas évolué, il y aura des employeurs réticents au contrat de professionnalisation ».
Bérengère Huvey
MODE D’EMPLOILe contrat de professionnalisation peut être conclu sous la forme d’un CDD, comme c’était déjà le cas avec son prédécesseur, le contrat de qualification ou d’un CDI (voir La Tribune des Auto-Écoles n° 112 p.15). Mais attention souligne Jean-Pierre Lemonnier, secrétaire général national de l’Unidec, « si vous optez pour un CDI et que le jeune rate son diplôme, vous serez obligé de le garder dans votre société ou de le licencier ». Lorsqu’il s’agit d’un CDD, les textes prévoient que ce dernier peut porter sur une période de 6 à 12 mois. Dans la réalité, la formation se déroule généralement de décembre à juin (voir La Tribune des Auto-Écoles n° 118 p. 8 pour les dates d’examen du Bepecaser). Il est possible de prévoir une période d’essai d’un mois renouvelable une fois si le contrat de prof est au moins équivalent à 12 mois, portant par exemple sur la période des épreuves d’admissibilité. S’il est conclu avec un jeune de moins de 26 ans ou un chômeur de plus de 45 ans, le contrat de professionnalisation permet d’obtenir une exonération de charges patronales de sécurité sociale sous réserve que le contrat de professionnalisation a été déposé auprès de la direction du travail de la formation professionnelle. Dans le cas contraire, si l’exonération a été accordée, l’Ursaff a la possibilité de la réintégrer sur une période rétroactive de trois ans. Par ailleurs, « suite à l’intervention de l’Unidec, seule organisation représentante du secteur auto-école à siéger à l’Association nationale pour la formation automobile (ANFA), souligne Jean-Pierre Lemonnier, l’ANFA s’engage à prendre en compte tous les contrats de professionnalisation visant le Bepecaser et ses mentions, avec une revalorisation du taux de prise en charge horaire ». Ainsi, pour le Bepecaser tronc commun, le taux horaire passe de 6,34 euros à 9,15 euros sur la base de 50 heures par mois. Idem pour le Bepecaser mention moto. Enfin, pour le Bepecaser mention PL, le taux horaire passer à 9,15 euros sur la base de 50 heures par mois, mais « compte tenu des coûts supplémentaires liés spécifiquement à cette mention, l’Unidec a d’ores et déjà demandé une nouvelle revalorisation de ce taux qui pourrait passer à 15 euros de l’heure en septembre prochain », précise le secrétaire général national de l’Unidec. Côté rémunération, les moins de 21 ans touchent 55 % du Smic s’ils ont une qualification inférieure au niveau IV de l’Éducation nationale et 65 % du Smic si leur qualification est supérieure. Ceux âgés de 21 ans à moins de 26 ans, perçoivent un salaire de 70 % du Smic lorsqu’ils sont au-dessous du niveau IV ou 80 % du Smic s’ils sont au-dessous du niveau IV. Enfin, les personnes de 26 ans et plus ont droit à « une rémunération mensuelle au moins égale à celle qui correspond à leur classement sur l’échelon 3 » de la grille de salaire de la convention collective, selon l’avenant du 30 juin 2004, relatif aux contrats et périodes de professionnalisation.