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work Gestion & management — Juin 2006

-Pénurie de moniteurs-
explications et remèdes


Beaucoup d’écoles de conduite souhaitent embaucher un enseignant de la conduite. Encore faut-il le trouver… Comment expliquer la pénurie de moniteurs et surtout comment y remédier ?

Dans le monde des auto-écoles, on parle fréquemment de pénurie de moniteurs, que ce soit en province ou en région parisienne, dans les centres urbains ou les petites villes. Cette pénurie concerne surtout le permis B et le groupe lourd, la moto n’étant actuellement pas trop touchée. En 2004, la profession comptait près de 20 000 enseignants (tous permis confondus). Un chiffre qui a du mal à progresser. Selon Michel Schipman, vice-président délégué national du CNPA branche auto-école, « le nombre de Bepecaser délivrés est en chute libre depuis ces dernières années, puisqu’en 10 ans, il a diminué de moitié, alors que l’activité est restée identique. Toutefois, les chiffres remontent un peu depuis deux ans ». En effet, selon le ministère des Transports, l’année 2005 a enregistré une augmentation du nombre de candidats ayant obtenu le Bepecaser (1 462 contre 1 300 en 2004). Même si les besoins sont difficiles à chiffrer, la majorité des syndicats parle d’un manque « d’au moins 7 000 moniteurs ». Pour Philippe Colombani, président de l’Unic « la pénurie atteindrait même 15 000 moniteurs sur l’ensemble de la France ». Cependant, pour Bruno de Korsak, « la pénurie n’est pas si prononcée, il manque simplement 10 % de personnel qualifié. Par contre, pour le groupe lourd, la demande est effectivement importante ».

LES RAISONS DE LA PÉNURIE
De multiples facteurs peuvent expliquer le manque d’enseignants de la conduite :
• salaires trop bas : au sein d’une profession qui se porte mal sur le plan économique, les salaires ont très peu augmenté en 30 ans et restent trop bas. En effet, concurrence oblige, les tarifs des écoles de conduite sont souvent tirés vers le bas et les salaires suivent la même pente. Les salaires des enseignants moto et encore plus du groupe lourds sont toutefois un peu plus élevés que ceux des « simples » moniteur auto. Il existe aussi une disparité entre les moniteurs parisiens et ceux travaillant en province (environ 15 % de plus pour les premiers). Mais il est vrai que la vie est plus chère à Paris…
• conditions de travail pénibles : fatigue, stress et forte tension physique et psychique caractérisent le métier. Selon Michel Schipman, « c’est un métier où l’on travaille souvent le soir, une profession difficile où il faut assurer la sécurité, et de plus, le public est de plus en plus exigeant et difficile. Cependant, nuance Jean-Louis Bouscaren, président de l’Unidec, « d’autres professions ne sont pas mieux loties, comme par exemple les routiers ».
• manque de reconnaissance sociale : l’image d’un moniteur d’auto-école n’est pas suffisamment valorisée. La profession est assez peu tentante pour qui est à la recherche d’un emploi. Les moniteurs ne sont pas considérés comme des acteurs de la sécurité routière, mais le plus souvent assimilés à de simples « vendeurs de permis ». Le monde des écoles de conduite est un secteur peu attractif où l’on accède souvent soit pour des raisons familiales (un membre de la famille est déjà dans le métier) soit par opportunité après un parcours professionnel difficile. De plus, les perspectives d’évolution sont faibles. Selon Bruno de Korsak, secrétaire général de l’Unsa Éducation routière, « il n’y a aucun plan de carrière dans la convention collective actuelle : on ne reconnaît pas l’ancienneté. De plus, la profession recrute davantage chez des gens qui ont raté leurs études que chez ceux qui ont réussi ».
• turn-over élevé :  le cumul de toutes les raisons pré-citées entraîne un turn-over important dans la profession. Les conditions de travail rapportées au salaire font qu’il n’est pas facile pour un moniteur de rester longtemps motivé. Ainsi, les enseignants quittent souvent leur poste au bout de trois ans. Ce départ volontaire s’effectue pour plusieurs motifs : se mettre à son compte, devenir inspecteur, partir pour une autre auto-école proposant un meilleur salaire ou tout simplement quitter la profession.
- manque de disponibilité des BAFM : selon Philippe Colombani, « les BAFM font de moins en moins de formation de moniteurs et préfèrent se consacrer à d’autres activités, plus lucratives et moins contraignantes : stages permis à points ou actualisation des connaissances. Résultat, des centres de formation de moniteurs refusent des candidats parce qu’il n’y a pas assez de BAFM ». Les admis à l’examen du BAFM sont de plus peu nombreux (23 en 2005).

DES SOLUTIONS POUR ENDIGUER LA PÉNURIE
Plusieurs dirigeants de syndicats de la profession nous ont livré leurs solutions pour mettre fin ou du moins atténuer la pénurie de moniteurs.
Selon Jean-Louis Bouscaren (Unidec), « il faudrait que les auto-écoles fassent passer leurs offres d’emploi par l’ANPE, afin de faire identifier clairement par un large public qu’il y a des emplois dans notre branche. En effet, la profession a pris l’habitude de « faire son marché en interne » et dépose peu d’offres à l’ANPE mais beaucoup dans les centres de formation de moniteurs. Résultat, elle n’est pas recensée comme une profession qui a des offres d’emploi à proposer ». D’autre part, « il faudrait assainir le marché en supprimant le « travail au gris » : on engage un moniteur à temps partiel mais il effectue en réalité beaucoup plus de travail : le gérant paye une partie du salaire au moniteur de la main à la main ».
Philippe Colombani (Unic) suggère « la création d’un diplôme de l’Éducation nationale de sécurité routière, un bac professionnel qui apprendrait la formation initiale et pourrait être suivi d’un BTS, d’une licence, d’une maîtrise, avec des possibilités d’évolution (prévention du risque en entreprise, formation de moniteur pour l’Éducation nationale…). Si l’on veut attirer du monde dans la profession, il faut une reconnaissance sociale. Il faut aussi éradiquer le travail au noir, car cela déstabilise le marché du travail, un moniteur honnête ne pouvant concurrencer un moniteur au noir ».
Bruno de Korsak (Unsa Éducation routière) propose une vaste réforme visant à une professionnalisation accrue : « une formation comprenant une base commune (matières générales de sécurité routière) avec les employés de DDE, la police… en terminale ou équivalent ». Ensuite, les personnes intéressées par la profession d’enseignant de la conduite « iraient dans un centre de formation de moniteurs pour acquérir la pratique, avec une alternance entreprise/centre de formation. A la fin de cette formation serait délivrée pour 3 mois une autorisation d’enseigner, avant de passer l’épreuve finale de pédagogie sur véhicule. Enfin un mémoire serait délivré, concernant la pédagogie vécue ». Pour devenir formateur de moniteur, « il faudrait suivre un cursus en université pour accumuler des Unités de valeur (physique, droit, psychologie, pédagogie, mécanique), accompagnée d’une formation continue obligatoire et la possibilité d’effectuer des rendez-vous pédagogiques au bout d’un an, à la suite d’un stage d’animation ».
Michel Schipman (CNPA) estime qu’« il faudrait une meilleure information de ce qu’est le métier au niveau des lycées, des centres d’information professionnelle et de l’ANPE. A priori, quelqu’un qui cherche du travail ne va pas spontanément penser à devenir moniteur d’auto-école. Il faut expliquer ce qu’est notre métier et changer la mauvaise image de l’enseignant ».
Pour Michel Terekoff (Fnec), « le plus souvent, le moniteur reste dans la voiture et n’évolue pas car les structures restent limitées. Il serait pourtant nécessaire de développer les évolutions de carrière, avec de la formation complémentaire ou continue. Autre solution pour se passer de moniteurs : « être tout seul et se charger de tout, sans avoir recours à un salarié : il n’y a pas de limite de 35 heurs par semaine dans ce cas-là. Mais on ne peut pas faire ça toute sa vie ! ».

Christophe Susung


PÉNURIE DANS LE GROUPE LOURD : COMMENT Y REMÉDIER ?
Daniel Blot, président de la branche formation des conducteurs du CNPA, estime qu’il se forme chaque année en France « à peine une centaine de moniteurs groupe lourd. Or, 100 moniteurs groupe lourd pour 100 départements signifie qu’il en sort en moyenne un par an et par département ! Ce qui couvre à peine les nombreux départs à la retraite de moniteurs âgés de 60 à 65 ans qui n’avaient pas eu en leur temps à passer de Bepecaser lourd. Cette génération ne peut être remplacée que par des « vrais » moniteurs lourds, qui passent le Bepecaser et, s’ils ne les ont pas déjà eus, leurs trois permis (C, E (C) et D), puis ensuite leur Bepecaser lourd ». D’autre part, ajoute Daniel Blot, « la formation d’un moniteur groupe lourd revient très cher. Il y a d’abord deux mois de formation où le moniteur n’est pas productif pour l’entreprise, puis une mise de fonds d’un peu plus de 3 000 euros, l’éventuel coût des trois permis lourds… Au final, la « production » d’un moniteur groupe lourd va revenir à un minimum de 10 000 à 12 000 euros ! Par contre, l’explosion des demandes dans le secteur des transports et de la logistique fait que l’embauche est assurée ». Selon Daniel Blot, la seule solution envisageable pour l’instant afin de réduire la pénurie est « de permettre un accès direct au titre de moniteur groupe lourd. Le moniteur ferait une partie du tronc commun et deviendrait moniteur groupe lourd. Ensuite, s’il veut enseigner la voiture, il serait obligé de repasser le Bepecaser tronc commun. L’obligation de revoir le Bepecaser en 2007, afin qu’il soit en cohérence avec la VAE (Validation des acquis de l’expérience), sera peut-être l’occasion d’introduire cet accès direct ».


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