Les trois écoles de conduite rencontrées mettent l’accent sur la pédagogie, afin de faire baisser le nombre des victimes de la route dans l’un des départements les plus accidentogènes de France.Nîmes, préfecture du département du Gard, est réputée comme étant la ville la plus chaude de France. Mais comme partout dans l’Hexagone en ce début décembre, il fait plutôt frisquet dans les rues de la ville, que ce soit aux abords de ses célèbres arènes romaines vieilles de plusieurs siècles ou dans ses charmantes petites rues !
Cette ville, qui connaît un essor démographique depuis l’arrivée du TGV en 2001, fait cependant partie de l’un des départements français qui compte le plus d’accidents de la route. Les auto-écoles, qui en sont conscientes, s’efforcent de privilégier la pédagogie afin d’améliorer ces mauvais chiffres. Premier exemple, le CER Némausus (le nom antique de Nîmes), situé rue du Cirque Romain à Nîmes.
UN GÉRANT TRÈS ACTIFThierry Le Pallec, le gérant, se charge entièrement de la partie moto-école, alors que son épouse s’occupe de l’entité auto-école. Il est aussi représentant régional des CER, représentant de la commission moto du groupement, délégué départemental du syndicat Unic et Intervenant départemental de sécurité routière (IDSR). Il fait de plus partie du comité de suivi local de la nouvelle méthode de répartition des places du permis de conduire, qui se réunit tous les trois mois. « Lors d’une des dernières réunions, j’ai un peu tapé du poing sur la table, car cinq auto-écoles bénéficiaient de toutes les places supplémentaires et les autres n’avaient rien. Mais la situation, qui n’évoluait pas, s’est arrangée grâce à l’intervention du délégué inter-départemental à l’éducation routière, Jean-Vincent Malinowski, l’un des délégués les plus gradés de France. Il a tout remis en place avec rapidité et efficacité. J’ai été très agréablement surpris. Quand tous les partenaires font leur travail et jouent le jeu, cela fonctionne bien ! Du coup, j’ai envoyé avec Philippe Colombani, président de l’Unic, un courrier à Michèle Merli, déléguée interministérielle à la sécurité routière. L’objet était d’exprimer notre satisfaction vis-à-vis de monsieur Malinowski, sans oublier le rôle de l’Unic ! Au niveau des inspecteurs, ça tourne bien dans le Gard, désormais nous n’avons pas de problèmes de places d’examen. »
REJOINDRE UN GROUPEMENT POUR ROMPRE L’ISOLEMENTAu départ gérant d’une petite auto-école indépendante, Thierry Le Pallec est entré aux CER, il y a 6 ans.
« J’avais la quarantaine, un âge où l’on se remet en question. Avant, mon école de conduite était un établissement lambda. Mais seul, on ne progresse pas, je ne faisais que du permis de conduire, ce n’était pas très valorisant. Depuis mon entrée dans le groupement, l’enrichissement humain a été très important. J’ai l’impression de sauver une vie quand je forme les élèves. Mon activité touche davantage à la passion qu’au travail. » Le gérant a aussi créé un stage d’étude du comportement à moto, dispensé gratuitement aux élèves pendant 2 heures, avant qu’ils ne passent la partie plateau. « Il s’agit de faire changer les comportements. Par exemple, il faut savoir que 30 % des accidents à moto ont lieu lorsque le motard tourne à gauche. Si je fais passer le message à ce sujet à mes élèves, cela va sauver des vies. »
Un enseignement d’autant plus utile que le Gard est l’un des départements français où l’on recense le plus d’accidents. « Il y a peu de radars. Ceci dit, on ne peut pas faire de répression s’il n’y a pas eu de prévention auparavant. Il faut expliquer pourquoi la règle existe afin de déclencher une prise de conscience. Par exemple, pourquoi la vitesse est-elle limitée à 50 km/h en ville ? Car à 70 km/h, le champ de vision du conducteur est rétréci. C’est le travail de l’auto-école que d’expliquer tout cela ! Il s’agit de sensibiliser les élèves et de leur faire prendre conscience d’une multitude de petits conseils de sécurité routière qu’il faut absolument connaître avant de prendre la route. » Si la qualité de la pédagogie est essentielle, Thierry Le Pallec regrette cependant que « les élèves ne pensent en majorité qu’aux tarifs et à l’obtention du permis. Cela ne facilite pas les choses. D’ailleurs, le fait d’obtenir son permis moto du premier coup est paradoxalement souvent dangereux. On pense qu’on a beaucoup de maîtrise et on est moins prudent. J’ai acheté des gilets airbags Protairbag, et je constate que ce sont surtout les motards les plus âgés qui voient leur utilité. Les jeunes de 18 ans, ça ne les intéresse pas, car à cet âge là, on se croit souvent immortel. »
DES HEURES DE FORMATION INSUFFISANTESLe gérant du CER Némausus forme également des formateurs en post-permis avec Michel Malbert, l’ancien président des CER. « Mais les 5 jours de formation sont trop courts. Quant aux 3 heures pour former au BSR, elles sont aussi très insuffisantes, tout comme les 3 heures de la formation pour bénéficier de l’équivalence permis B/125 cm3. » Autre mécontentement, « les charges bien trop lourdes des auto-écoles. « Le gouvernement a parlé de permis moins cher ? Ma proposition est de supprimer toutes les charges pour les auto-écoles. Mon père, qui était aussi dans le métier et qui tenait un établissement dans le Nord, ne payait que 20 % de charges à l’époque. Moi, je suis plus proche des 80 % ! »
Quant à la crise, « on l’a certes un peu ressentie en 2008. Mais cela n’a pas empêché 5 écoles de conduite d’ouvrir récemment dans le quartier ! Ce qui est nouveau, c’est qu’au bout d’un moment, les élèves ne peuvent plus payer les leçons. Il y a beaucoup moins de leçons de prises à nombre d’inscriptions égal. De plus, en ce moment, les gens veulent attendre la réforme pour passer le permis ! »
6 ÉTABLISSEMENTS RÉPARTIS SUR 2 DÉPARTEMENTSSARL familiale créée en 1960, l’auto-école ECF Bouscaren est actuellement dirigée par Jean-Louis Bouscaren, également président du syndicat Unidec, et a une présence géographique importante dans la région, avec 6 sites répartis sur l’Hérault (2 sites à Lunel, 2 à Montpellier) et le Gard (2 sites à Nîmes :
Notre Dame et Saint Césaire). À eux six, ils proposent tous les types de permis, du cyclomoteur au 44 tonnes en passant par le bateau. C’est le site de Notre Dame, à l’Est de la ville, qui accueille La Tribune des Auto-Écoles. « J’ai commencé toute seule en 1992 », explique Patricia Mouzon, gérante de l’établissement. Je travaillais dans un autre site ECF dans les Bouches-du-Rhône, et mon ancien patron a proposé ma candidature à Jean-Louis Bouscaren. Le second établissement nîmois, l’ECF Saint-Césaire, fait surtout de la formation professionnelle, alors qu’ici nous dispensons les formations B, AAC, BSR et un peu de A, ainsi que la formation pour personnes handicapées, sur un véhicule spécialement aménagé (boule et boîtier de commande au volant, barre accélérateur et frein, etc.). Nous ne sommes que deux auto-écoles à proposer ce type de formation sur Nîmes. »
LES FEMMES À L’HONNEUR DANS LA PROFESSION !À l’ECF Notre Dame, on compte cinq moniteurs, dont quatre femmes. « Dans ce métier, il semblerait qu’il n’y ait plus que des femmes ! Nous recevons d’ailleurs beaucoup de CV féminins, c’est une tendance indéniable ! », remarque avec humour Patricia Mouzon.
Sur le plan pédagogique, l’établissement dispense beaucoup de cours sur des thèmes précis du Code de la route. « Nous disposons également de boîtiers sophistiqués qui peuvent établir des statistiques pour chaque élève, afin de les faire progresser efficacement. »
Au niveau des places d’examen, la responsable de l’école de conduite reconnaît que la situation « est un peu difficile ce mois-ci, tout comme le mois précédent, même si le samedi les inspecteurs volontaires font des heures supplémentaires. Ce n’est pas idéal mais je m’estime heureuse car il y a pire ailleurs. C’était surtout très compliqué la première année où a été mise en place la nouvelle méthode d’attribution des places d’examen, puis cela s’est tout de même peu à peu amélioré. Mais ce n’est pas un métier facile. Ma mère était déjà dans la profession de l’enseignement de la conduite et il y avait déjà à l’époque des problèmes de places d’examen. Cela n’a pas trop changé ! Globalement, il nous faudrait un inspecteur en plus sur le département. »
LA CRISE, CONNAIS PAS !Par contre, l’établissement est peu touché par la crise. « Les gens auront toujours besoin de passer le permis. Le nombre de nos inscriptions reste donc globalement stable. Mais pour celles qui concernent le permis à 1 euro par jour, il est clair que ce dernier a manqué sa cible. J’ai eu des cas de femmes isolées pour lesquelles les banques ont refusé de se porter caution. »
Heureusement, dans le Gard le Conseil régional propose des aides pour passer le permis.
« Il y a de bonnes choses dans la réforme du permis », poursuit Patricia Mouzon, « comme la formule de l’AAC court, qui intéresse déjà certains élèves alors qu’elle n’est pas encore mise en place ! Quant au bilan de compétences à l’examen, pourquoi pas, mais si un élève prend un sens interdit, va-t-on quand même lui donner le permis ? Et l’éco-conduite est un peu incompatible avec l’examen, car les candidats ont alors tendance à adopter une conduite plus molle. » Patricia regrette d’autre part le fait que les élèves « sont moins motivés qu’il y a quelques années ».
LA RECHERCHE DE L’INDÉPENDANCELe gérant de la troisième auto-école rencontrée, Jean-Pierre Bangoura, est justement un ancien moniteur de l’ECF Bouscaren. « J’y ai travaillé pendant 5 ans. Je suis à mon compte depuis 2005, date à laquelle j’ai ouvert ma propre auto-école. C’était le bon moment pour prendre mon indépendance ! Je vais avoir 50 ans
l’an prochain et je préfère mener ma propre entreprise que de dépendre d’un supérieur dans un autre établissement ! »
L’une des spécialités de l’établissement est notamment l’utilisation d’un véhicule à boîte automatique pour les élèves qui rencontrent des difficultés, ceux qui ont choisi de ne conduire que sur boîte automatique et les personnes handicapées. « Pour ces dernières, mon véhicule a été transformé par l’équipementier spécialisé Sojadis (accélérateur au volant, commandes déportées au volant, frein principal à main, accélérateur au pied gauche), qui a fourni son nouveau système, plus compact, plus ergonomique et qui peut s’enlever facilement. Je propose aussi l’apprentissage sur un véhicule à embrayage piloté : le conducteur passe les vitesses mais il n’y a pas d’embrayage. »
Selon le moniteur-gérant, « les handicapés constituent les meilleurs élèves. Ils sont à la fois très motivés, polis et sérieux. Je forme de 15 à 20 personnes par an. La formation, qui coûte en moyenne entre 60 et 80 euros de l’heure, est longue. En effet, elle concerne souvent des personnes qui suivent un traitement lourd, qui sont par exemple atteintes de la sclérose en plaques. »
MANQUE DE PLACES D’EXAMENAu niveau des places d’examen, « le manque de places est fréquent. La situation est certes moins pire qu’à une certaine époque, mais n’est pas satisfaisante pour autant. Il manque 4 à 5 places supplémentaires par mois. Quand on demande des places, on est servi d’au moins la moitié : on est tout de même mieux placés sur ce plan que les auto-écoles du Nord de la France. »
Sur le plan de la pédagogie, Jean-Pierre Bangoura a une idée bien précise de ce qui est véritablement essentiel. « L’enseignement à proprement parler compte pour 30 % et le relationnel pour 70 %, c’est-à-dire l’écoute et la considération de l’élève, la prise en compte de ses particularités et de ses réclamations. » La réforme du permis en général ? « C’est globalement une bonne chose, mais on entend des on-dit qui ne verront jamais le jour, comme le Code obtenu si l’on ne fait que 3 fautes au maximum. Quant au nouveau bordereau d’examen, il entraîne davantage de choses à noter, c’est une perte de temps. Et malgré le bilan de compétence, attribuer ou non le permis restera au bon vouloir de l’examinateur. »
Le développement des sociétés de location de véhicule à doubles commandes n’inquiète pas outre mesure le responsable de l’auto-école Bangoura. « Il faut une caution de 1 500 euros, et la moindre éraflure sur le véhicule peut coûter très cher ! » Pour ce qui est de l’éco-conduite, de plus en plus en vogue dans les écoles de conduite, Jean-Pierre Bangoura estime que « c’est un sujet uniquement politique ! En Guinée et au Sénégal, l’absence de contrôle technique des véhicules génère une pollution autrement plus importante qu’en France. »
LE PROJET D’ENSEIGNER AUX HANDICAPÉS EN FAUTEUILJean-Pierre Bangoura a-t-il des projets ? « J’aimerais acheter un mini-van, par exemple un Mercedes Vito, équipé d’une rampe d’accès pour handicapés, qui permettrait de les faire conduire en fauteuil, mais cela coûte au moins 35 000 euros tout équipé, c’est encore un peu cher… »
Autre souhait, « que la profession d’enseignant de la conduite soit considérée comme un métier à risques, comme les pompiers, car nous passons nos journées à éviter des accidents. Quant aux salaires dans la profession, ils sont vraiment très bas. Un ouvrier du bâtiment est mieux payé qu’un moniteur poids lourds, c’est incohérent ! »
Enfin, dernier message, « il faudrait que certains de mes confrères soient un peu plus détendus et travaillent le relationnel. Je regrette que des clans se soient formés. Je dis bonjour à tout le monde, mais je n’arrive pas à discuter avec tout le monde. Dans les grandes villes, les gens sont habitués à la diversité ethnique, mais à Nîmes cela semble encore poser problème dès qu’on est un peu différent… ! »
Christophe Susung