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map Vie des régions — Septembre 2009

-Carcassonne-
Les auto-écoles font de la résistance


Dans une ville où une auto-école aimante près de la moitié de la clientèle, nous sommes allés à la rencontre de trois petites structures dynamiques qui arrivent à tirer leur épingle du jeu. Sans guerre des prix.

Onze ans déjà… En avril 98, La Tribune des Auto-Ecoles avait rendez-vous à Carcassonne avec la profession. Nous écrivions alors que les auto-écoles travaillaient « dans une ambiance où tradition et loyauté ne sont pas des vains mots ». Une décennie plus tard, si bien des paramètres ont évolué dans le métier, la bonne entente est toujours d’actualité entre la petite quinzaine d’auto-écoles que compte la ville.
Tôt le matin, rue Antoine Marty, à Carcassonne. Daniel et Sophie Leleu ouvre boutique. Qui donc ? Oui, depuis notre dernière visite dans la cité, l’auto-école Marty a changé de main. En juillet 1999, le couple a en effet repris le commerce de Mme Minard, l’ancienne propriétaire, qui partait à la retraite. « Cela faisait trois ans que j’enseignais dans une autre auto-école (chez les frères Seguy) et j’avais dans l’idée de reprendre cette auto-école. Dans le même temps, ma femme a passé son Bepecaser », précise Daniel Leleu. Il est vrai que l’établissement – devenu CER Marty – dispose d’un bon emplacement, en lisière du centre-ville et à quelques centaines de mètres de la gare.

METTRE EN AVANT LE CÔTÉ FAMILIAL
A cet emplacement principal s’ajoute un deuxième local, situé en face du lycée La Conte. Des trois auto-écoles rencontrées à « Carca » – surnom que donnent affectueusement les habitants à leur ville – le CER Marty est le plus ancien et le plus développé. « On a toujours tourné à 3 moniteurs », précise Daniel Leleu.
Malgré l’emprise de l’auto-école Labrid-Mazet sur la ville – environ 50% de la clientèle selon l’aveu des différents gérants rencontrés – l’auto-école Marty n’a pas à se plaindre. « Labrid-Mazet est une auto-école qui profite de sa notoriété d’un siècle : elle pompe la moitié des candidats sur Carcassonne. Nous, on fait notre travail tranquille, il n’y a pas de guerre des prix. On met en avant le côté petite auto-école familiale où l’on se sent bien. Quand on vient chez nous, on ne met pas les pieds dans une usine à gaz ». Il poursuit : « Le bouche-à-oreille fonctionne beaucoup. Et on arrive à drainer des clientèles différentes avec nos deux emplacements ». Pour toucher encore plus large, l’auto-école Marty dépense environ 3000 euros en publicité par an.
Si la piste moto est source de conflits dans bien des communes, à Carcassonne, on ne voit aucune raison de se disputer à ce sujet. « On utilise la piste moto de la municipalité, en alternance avec nos confrères Labrid-Mazet, Seguy et Labadie ». Le seul véritable accroc de ces dernières années ? Il est venu d’un parisien !  « Un gérant est arrivé de Paris et il a escroqué les élèves tout en cassant les prix. Il se vantait d’avoir obtenu 100% de réussite alors qu’il n’avait fait passer que deux candidats… », avance Daniel Leleu. Carcassonne échappe aux casseurs de prix mais aussi aux sociétés de location de véhicules à doubles commandes. « Un concessionnaire a reçu près de 14 commandes de personnes intéressées par ce marché. Mais il n’a pas donné suite pour ne pas se retrouver avec des véhicules inutilisés sur le bras. Il doutait vraiment de la rentabilité de ces sociétés. » Finalement le seul – petit – souci qui pourrait troubler la quiétude de l’auto-école Marty c’est… la rénovation des locaux. « On ne sait pas encore combien ça va coûter ! » en plaisante Daniel Leleu. « Apparemment, c’est un gars de Paris qui va faire le déplacement, le même assurerait la rénovation des agences CER de France », ajoute-t-il, légèrement dubitatif.

BILAN MITIGÉ DE LA BOURSE AU PERMIS
Au niveau pédagogique, Daniel et Sophie Leleu ont leurs règles. « Il faut rappeler que notre métier premier, c’est celui de formateur. Il n’y a pas de doute possible, on est en mesure de savoir qui doit ou non passer les examens. » Si le couple de gérants se montre ferme pour les places d’examens, il se veut plus souple lors des leçons. « On travaille par objectif, avec un élève par voiture sur 55 minutes. En conduite, on essaie au maximum de personnaliser le cours pour chaque élève » explique Daniel Leleu. Une approche qui rencontre un certain succès puisqu’en 10 années d’exercice, l’auto-école Marty n’a eu aucun conflit avec ses élèves, tout au plus avec deux clients, qualifiés de « très difficiles ». Sophie Leleu précise : « De 14 h à 18 h, j’anime les cours de Code, si des élèves ont des explications à demander, je suis toujours là ».
Si Carcassonne fait partie des deux premières villes – avec Suresnes (92) – à avoir proposé une bourse au permis, le bilan reste mitigé selon les responsables, alors même que la mairie autorise une vingtaine de dossiers par an ! « Cela fait deux ans que nous la proposons et on a eu seulement deux clients », révèle Sophie Leleu. Elle poursuit : « A Carcassonne, tout met toujours du temps à démarrer. Même constat pour le permis à 1 euro, on en a vraiment pas fait des tonnes. » Il est vrai que cette dernière mesure ne s’adresse vraisemblablement pas aux bonnes personnes et doit être absolument réformée. Le CER Marty attend-il d’ailleurs quelque chose de particulier de la réforme ? Daniel Leleu se montre circonspect : « la réforme, on ne la voit pas arriver, il y a du tapage sur beaucoup de choses qui au final ne servent à rien. »

UN APPEL DU PIED VERS LES JEUNES
Au Nord-Ouest de Carcassonne, au bout de la rue Alfred de Musset, face au lycée Paul Sabatier, l’auto-école DesJeunes ne passe pas inaperçue ! Un graffiti géant est en effet tagué sur la devanture du commerce. Bruno Péron, le gérant de l’auto-école Desjeunes, en explique l’origine : « C’est voulu ! Il y a quelques années, on se faisait souvent taguer n’importe quoi sur le mur. Pour remédier à cela, on s’est entendu avec un jeune du lycée pour qu’il nous fasse quelque chose d’artistique. En fait, ça s’est révélé un peu pourri… Quelques années plus tard, ce même jeune a crée son entreprise de graffiti. On a repris contact et je lui ai demandé de taguer une Lamborghini. Le résultat est plutôt pas mal ! » Difficile en effet de faire mieux pour attirer l’œil des lycéens du trottoir d’en face. Cela permet aussi au gérant d’économiser dans le budget publicité. « De toutes façons, je n’ai pas tant besoin que ça de faire de la publicité, j’ai déjà assez de boulot comme ça ! », s’exclame le gérant et unique moniteur de cette petite structure.
Cela fait désormais 5 ans que ce jeune trentenaire est propriétaire de cette école de conduite. « En tout, cela fait neuf ans que j’y travaille », précise Bruno Péron, qui a en effet travaillé, entre 2000 et 2004, comme moniteur dans cette même auto-école. Bruno Péron fait donc partie de cette nouvelle génération de moniteurs, appelés à devenir gérants avec quelques années d’expérience. Quel a été l’élément déclencheur qui a amené un jeune bachelier à se diriger vers la profession ? Il explique : « Après mon bac, je suis parti en fac, un peu par défaut. A 20 ans, mes parents m’ont payé le permis moto et j’ai eu un déclic. J’ai d’abord essayé d’être moniteur dans l’armée, mais, depuis 2003, les militaires passent leur permis dans le civil. J’ai aussi passé le concours d’inspecteur, mais ça ne s’est pas bien passé. Je ne me voyais pas persister à passer le concours pendant 10 ans », plaisante-t-il. Du coup, Bruno Péron travaille à mi-temps entre l’auto-école DesJeunes et une deuxième située à Limoux, dans les environs de Carcassonne. « Les deux employeurs ont proposé de m’employer à plein temps, j’ai choisi Carcassonne pour le challenge », précise-t-il. 
A posteriori, le choix a été le bon. Bruno Péron dispose de deux avantages sérieux : les élèves du lycée Paul Sabatier n’ont qu’à traverser le trottoir pour s’inscrire dans son auto-école et, en plus, ils ont un jeune comme interlocuteur ! « Je ne tape pas le centre-ville, c’est sûr ! » plaisante Bruno Péron. « Mais c’est vrai qu’entre jeunes le courant passe plus facilement ».

UNE VOLONTÉ DE SE DIFFÉRENCIER
D’ailleurs, Bruno Péron fait, par principe, confiance à sa clientèle. Il n’hésite pas à prêter les DVD de séries à ceux qui souhaitent passer l’examen. « Mais je leur montre bien le prix du produit pour qu’ils y fassent attention », s’amuse-t-il. « J’assure aussi des corrections spécifiques pour le Code, en fonction du niveau des élèves. En fait, je fais tout pour que les jeunes arrivent à l’examen avec le maximum de cartes en main », précise Bruno Péron. La première chose qui interpelle en rentrant à l’intérieur de l’auto-école DesJeunes, c’est la décoration, qui ne rappelle en rien celle des établissements de conduite. Des photos de Carcassonne sur le mur, mais pas d’affichettes, ni de posters concernant  la formation à la conduite ou la sécurité routière. « A l’intérieur, je voulais une déco différente », confirme Bruno Péron. Le local est sobre bien que légèrement exigu. D’ailleurs Bruno Péron ne s’en cache pas, si jamais la réforme concernant le cours individuel sur ordinateur était adoptée, il se verrait mal installer 10 postes dans sa petite salle ! Toujours au sujet de la réforme, le gérant ne croit pas trop à un changement de notation à l’examen : « Peut-être qu’au début les inspecteurs vont juger de manière plus globale et moins sanctionner les petites erreurs. Mais je ne pense pas que ce soit réellement utile et, au fond, je pense qu’ils vont vite revenir à leurs habitudes. »
Des projets de développement pour l’avenir ? Réponse de l’intéressé : « Je ne vois pas trop comment on peut s’agrandir dans la profession à l’heure actuelle. » Puis, après un instant de réflexion, il précise : « J’ai beaucoup de boulot pour un mais pas assez pour deux. Tant que le lycée ne ferme pas, moi ça me va ! » Bruno Péron doit être rassuré, le lycée Paul Sabatier a récemment réalisé des travaux de rénovation !

UNE AUTO-ÉCOLE « POPULAIRE »
Direction le Nord-Ouest de Carcassonne où nous attend Mina El Hanjire, la co-gérante de l’auto-école… « Car-K », créée en décembre 2007. Davantage isolée du centre-ville que ses concurrentes, la structure est aussi la dernière venue dans le microcosme des écoles de conduite carcassonnaises. « Sachant que l’on est situé dans un quartier populaire, on reçoit forcément des personnes issues de ces quartiers. Mais on a aussi de la clientèle de villages, de personnes qui étaient obligés de se déplacer plus loin pour venir. On savait qu’il y aurait de la demande lorsque l’on est venu s’installer ici » explique Mina El Hanjire, auparavant secrétaire dans une autre auto-école de la ville.
« Au début, ça a été un peu dur, les gens n’étaient pas au courant de notre arrivée », concède-t-elle. Il faut dire que l’école de conduite n’est pas encore pas suffisamment mise en avant. On ne la distingue à peine sur la dalle au milieu des autres commerces. « Certaines personnes venaient au bureau de tabac et ne se rendaient pas compte qu’il y avait une auto-école ! » en plaisante la gérante. « On envisage de mettre la façade davantage en valeur. Il faut mettre un peu d’argent de côté pour pouvoir le faire… » Mais le duo ne reste pas inactif. Guillaume Laurès, co-gérant de l’auto-école Car-K et ancien ingénieur en informatique, a ainsi crée une page Internet pour mettre davantage en valeur l’auto-école auprès des clients. « On a aussi distribué pas mal de tracts dans les boîtes aux lettres, pendant 8 mois, mais en faisant bien attention de ne pas empiéter sur le territoire de nos confrères ! » Le respect entre écoles de conduite est un véritable sacerdoce à Carcassonne !
Si les débuts ont donc été difficiles, Mina El Hanjire se montre désormais confiante pour l’avenir. « Le point fort de notre auto-école, c’est d’être à l’écoute des élèves. D’ailleurs on reçoit souvent des clients « difficiles » par transfert de dossiers qui adhèrent totalement à notre point de vue pédagogique ». L’auto-école reçoit aussi des clients étrangers. Du coup, Guillaume Laurès a décidé de passer une formation post-permis : « Des personnes arrivant du Maghreb souhaitent obtenir une équivalence en France. Nous avons répondu à cette demande. De même, nous visons aussi des anciens conducteurs qui désirent renouer avec le volant et les entreprises dont les employés ont souvent des accidents ».

UNE DÉMONSTRATION DE DIPLOMATIE EN PLEINE INTERVIEW !
L’auto-école Car-K se montre donc très réceptive aux demandes de sa clientèle. Ainsi, la structure devrait prochainement se lancer dans le permis-moto. « C’est là aussi une requête régulière des clients », confirme Mina El Hanjire. Pour l’instant, selon Guillaume Laurès, le projet est à l’étude, mais il hésite entre « recruter un moniteur moto ou passer [lui-même] la formation deux-roues ».
Pour le reste, à l’instar des deux écoles de conduite rencontrées précédemment, l’auto-école Car-K loue la qualité des inspecteurs sur Carcassonne. « Parfois, je suis surprise du niveau de certains élèves à l’examen. Ils perdent leurs moyens avec le stress, mais les inspecteurs font preuve de pédagogie. » Sur la réforme ? Mina El Hanjire se montre enthousiaste au sujet de la « conduite supervisée ». Fait peu banal, elle se montre compréhensive envers les sociétés de location de véhicules à doubles commandes.  Elle précise : « J’aimerais que les auto-écoles puissent se lancer dans le business, cela pourrait aider les jeunes des quartiers à accéder plus facilement au permis. »
Cette propension à soutenir les jeunes n’empêche pas les deux gérants de faire preuve de fermeté. En pleine interview, un homme d’une vingtaine d’années – le regard sombre – pénètre au sein de l’auto-école et se montre assez véhément dans ses propos. Il cherche à obtenir absolument une place d’examen pour une des ses proches connaissances. Mina El Hanjire gère le conflit avec brio. Le jeune homme comprend bien qu’il n’arrivera à rien en se montrant agressif, puis s’en retourne en adressant tout de même des remerciements ! Voilà ce qui s’appelle de la force de persuasion…

Hugo Roger



CARTES D’IDENTITÉCER

Marty


Gérant : Sophie et Daniel Leleu
Formations proposées : B, AAC, Moto, BSR et post-permis (uniquement les inscriptions)
Bureau : 2
Employés : 1 moniteur + 1 secrétaire
Véhicules : 2 Citroën C4
Inscriptions à l’année : 200
Tarifs permis B : 20 h : 957 euros, 1 h : 33 euros
                             
Auto-école DesJeunes
Gérant : Bruno Péron
Formations proposées : B, AAC
Bureau : 1
Employés : Aucun
Véhicules : Renault Clio
Inscriptions : 51
Tarifs permis B : 20 h : 985 euros, 1 h : 35 euros
                           
Auto-école Car-K
Gérant : Mina El Hanjire et Guillaume Laurès
Formations proposées : B, AAC et post-permis
Bureau : 1
Employés : Aucun
Véhicules : 2 Renault Modus
Inscriptions à l’année : 111
Tarifs permis B : 20 h : 950 euros, 1 h : 33 euros


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