Alors que l’État ne semble pas vouloir faire un geste pour aider les écoles de conduite touchées de plein fouet pour la hausse du coût des carburants, voici quelques pistes pour protéger la rentabilité des entreprises.
Gérant d’une école de conduite à Châteauroux, dans l’Indre, et vice-président de Mobilians-ESR, Boris Grabowski a fait les comptes : il estime que son entreprise a dépensé environ 5 000 euros supplémentaires en carburant depuis le début de la crise géopolitique, soit entre 700 et 800 euros de plus chaque mois. Alors comment faire pour conserver la rentabilité de l’entreprise ?
➢ Augmenter des tarifs
Si certains comme Benjamin Panis, gérant d’une auto-école à Bessèges, dans le Gard et président de l’UNIC, ont fait le choix de conserver leurs prix pour ne pas pénaliser les élèves, d’autres comme Boris Grabowski ne voit qu’une solution : « On n’a pas le choix, on va devoir augmenter nos tarifs ». « Le carburant constitue le principal outil de travail des enseignants de la conduite, qui parcourent en moyenne 45 000 km par an ; les auto-écoles ne peuvent pas absorber seules la hausse du prix du carburant », déclare Patrick Mirouse, directeur de plusieurs établissements en Ariège et président d’ECF. « Nous avons tenu six mois en limitant la hausse répercutée sur nos élèves, alors que notre marge est aujourd'hui divisée par deux », explique pour sa part Lorenzo Lefebvre, directeur de plusieurs établissements en Seine-Maritime et président de Mobilians-ESR. Augmenter de 2 à 4 euros le prix de l’heure de conduite semble donc aujourd’hui inéluctable. Si ce n’est pas déjà fait, comme le confie Marie Martinez, gérante de plusieurs établissements dans les Yvelines et vice-présidente de l’UNIC « J’ai augmenté l’heure de conduite de 2 euros au printemps et je pense augmenter à nouveau de 2 euros d’ici la fin de l’année ». Et pour ne pas être coincée par des contrats d’un an qui l’obligent à bloquer ses tarifs pour les élèves ayant déjà signé un contrat, elle fait des contrats valables cinq mois. Au-delà des cinq mois, si l’élève doit reprendre des heures, il suffit de faire un avenant et d’indiquer les nouveaux tarifs.
➢ Optimiser les trajets
Augmentation ou pas des tarifs des formations au permis, « ce que révèle la hausse du carburant, ce n’est pas seulement une augmentation de coût, estime Pierre Pichot de Champfleury, directeur commercial de Klaxo. C’est le fait que le modèle économique de nombreuses auto-écoles repose encore sur des équilibres fragiles. Tant que les marges permettaient d’absorber certaines inefficiences (plannings perfectibles, temps administratif non optimisé, trajet à vide), cela passait. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Chaque perte de temps, chaque approximation, chaque manque de visibilité a un impact direct sur la rentabilité. Et c’est là que le sujet devient stratégique ». Marie Martinez l’a bien compris. « J’ai demandé à mes enseignants d’aller moins loin en leçon, de rester à proximité de l’auto-école. Dans Conflans-Sainte-Honorine, nous avons des feux tricolores, des ronds-points, de quoi travailler le démarrage en côte, etc. Toutes mes voitures sont géolocalisées, ce qui me permet de vérifier où elles sont. Evidemment, mes enseignants sont prévenus ! » Cette réorganisation des parcours a permis à Marie Martinez de mieux maîtriser le poste carburant, malgré la hausse des prix, sans pour autant rogner sur la qualité de l’enseignement. Idem pour les auto-écoles qui vont chercher les élèves à leur domicile, ce service doit être intégré dans le parcours de la leçon de l’élève précédent. Plus question de faire des kilomètres à vide ou alors il faut facturer le service.
➢ Introduire des véhicules électriques dans le parc auto-école
Pour l’heure, la part de véhicules électriques sur l’ensemble du parc auto-école français reste faible. En cause : un problème de logistique et une formation qui débouche sur un permis B78. Deux freins qui devraient cependant peu à peu être levés. En effet, le nombre de bornes publiques a dépassé les 200 000 points de recharge ouverts au public fin juillet et il devrait encore augmenter. Par ailleurs, la réticence à passer un permis B78 diminue. La part d’examens pratiques passés sur boîte automatique ne cesse d’augmenter. Selon le dernier bilan des chiffres du permis, 22,10 % des examens pratiques ont été effectués sur un véhicule équipé d’une boîte automatique (ou assimilé) en 2025 contre 17,70 % en 2024 et 12,40 % en 2023. De plus, face à l’envolée du prix des carburants, les Français se tournent de plus en plus vers l’électrique. Les voitures électriques représentent 43 % des ventes en France sur la première quinzaine de septembre 2026, contre 38 % en août. Une dynamique que l’on retrouve également à l'œuvre sur le marché de l’occasion. Cette évolution des habitudes des Français va forcément avoir un impact sur l’activité auto-école. C’est donc peut-être le moment d’introduire un ou plusieurs véhicules électriques dans votre flotte auto-école et de mettre en avant la formation B78 moins longue et donc moins coûteuse pour l’élève.
➢ Revoir la méthode pédagogique
Autre levier pour réduire la consommation de carburant : revoir la méthode pédagogique. L’augmentation du coût des carburants peut être l’occasion de sensibiliser les élèves à l’écoconduite dès les premières heures de la formation initiale. Certes, ce n’est pas forcément évidemment puisque par définition l’élève apprend à conduire et n’a pas toujours le pied très léger. Cependant, il peut être intéressant pour les auto-écoles qui disposent d’un ou plusieurs véhicules électriques dans leur flotte d’effectuer les premières heures pratiques en électrique. Ainsi, l’élève n’a pas à gérer le passage des vitesses qui génère souvent du stress ; il peut donc se concentrer sur la prise d’informations dans l’environnement et adopter les pratiques de base de l’écoconduite qu’il pourra appliquer ensuite sur un véhicule thermique. « Encore faut-il que les enseignants maîtrisent eux-mêmes l’écoconduite, ce qui n’est pas toujours évident », constate Marie Martinez. Dans ce cas, il ne faut pas hésiter à les envoyer se former à l’écoconduite. Et pourquoi pas développer à votre tour une formation spécifique écoconduite, sachant que nombre d’entreprises sont en demande de ce type de formation pour sensibiliser leurs salariés à l’écoconduite et ainsi réduire leur poste de dépense carburant. Il y a là un vrai levier de diversification pour les écoles de conduite. Un autre moyen de diminuer la consommation de carburant, c’est de mettre en place la conduite duo. Le principe est simple : un élève conduit, pendant qu’un second élève assis à l’arrière, observe. Puis, à la moitié de la leçon, les élèves inversent les rôles. Les cours durent généralement 90 minutes au lieu de l’heure classique, afin de permettre à chaque élève d’avoir assez de temps de conduite. Les établissements qui ont mis en place cette méthode pédagogique constatent que les élèves progressent souvent plus rapidement que les élèves qui apprennent seul dans le véhicule avec leur enseignant. Outre le bénéfice pédagogique, cette organisation permet de réduire le coût de consommation de carburant par élève. De même que l’enseignant est plus productif puisqu’au lieu de former 1 élève en 1 heure, il en forme 2 en 90 minutes. Seul bémol : il n’est pas toujours évident de faire coïncider les plannings de deux élèves de même niveau pour une leçon. Enfin, le carburant le moins cher, c’est celui que l’on n’utilise pas ! Plus sérieusement, c’est le moment, si ce n’est pas déjà fait d’intégrer le simulateur de conduite dans le parcours pédagogique. Certes, la location de cet outil a un coût, mais il ne coûte rien en carburant et quasiment rien en entretien. Pour rappel, selon l’arrêté du 16 juillet 2019 modifiant l’arrêté du 22 décembre 2009 modifié relatif à l’apprentissage de la conduite des véhicules à moteur de la catégorie B dans un établissement d’enseignement agréé : « La partie pratique comprend un volume minimum de vingt heures de formation, dont un volume d’au moins quinze heures sur les voies ouvertes à la circulation, qui peut être réduit jusqu’à dix heures lorsqu’est utilisé un simulateur d’apprentissage de la conduite doté d’un poste de conduite, sous la responsabilité pédagogique et en présence d’un enseignant de la conduite et de la sécurité routière ». Et dans le cas de la formation au permis B78 dont le volume minimum a été fixé à 13 heures, « ce volume de treize heures comporte un volume d’au moins dix heures sur les voies ouvertes à la circulation, qui peut être réduit à sept heures lorsqu’est utilisé un simulateur d’apprentissage de la conduite doté d’un poste de conduite, sous la responsabilité pédagogique et en présence d’un enseignant de la conduite et de la sécurité routière ». Effectuer dix heures de conduite sur simulateur et seulement dix heures sur route peut choquer. Mais quand on sait que dans la réalité, les élèves ont en moyenne besoin de 30, voire 35 heures de leçon en voiture, cela signifie que s’ils font 10 heures de conduite sur le simulateur, ils conduisent 20, voire 25 heures en voiture. Quoiqu’il en soit, en faisant faire seulement 5 heures en B sur le simulateur, cela permet déjà de mieux rentabiliser l’activité de l’établissement. Antoine Beaudonnet, directeur général de Enpc-Ediser a fait le calcul : « sur un forfait 20 heures vendu 1 200 € TTC, donc 1 000 € HT, le coût de l’enseignant et du véhicule s’élève à environ 590 €, ce qui dégage une marge brute de 410 € sur les 1 000 € du forfait. Mais si l’élève fait 5 heures en autonomie de simulateur et 15 heures de cours en voiture avec un enseignant, cela coûte environ 462 € et l’auto-école dégage une marge brute de 538 €, soit 128 € de plus. Pour une école de conduite qui inscrit 100 élèves à l’année, 5 heures de simulateur utilisé en autonomie dans un forfait 20 heures permet donc de réaliser 12 800 € de marge supplémentaire. Ce n’est pas négligeable. »
➢ Investir dans des outils adaptés
Enfin, « il est nécessaire d’opter pour des outils adaptés, souligne Pierre Pichot de Champfleury. Pas pour faire « plus moderne », mais pour piloter concrètement : optimiser les plannings, réduire les trajets inutiles, automatiser l’administratif, suivre les indicateurs clés en temps réels. Car si la hausse du carburant est subie, la manière d’y répondre, elle, ne l’est pas. Les auto-écoles n’ont plus le luxe de fonctionner comme avant. Elles doivent reprendre le contrôle de leur organisation, optimiser le temps de chacun, structurer leur activité. Moderniser son fonctionnement n’est plus un sujet de confort. C’est une condition pour préserver ses marges ».