← Retour à la liste
school Formation — Mai 2009

-Location de véhicules à doubles commandes-
Danger ou opportunité pour les auto-écoles ?


« Accroître son expérience de conduite au moindre coût ». Tel pourrait être le slogan des sociétés de location de véhicules à doubles commandes. Les auto-écoles ont-elles à s’inquiéter du succès de ces petites start-up qui poussent un peu partout en France ?

En ce moment, la location de véhicules à doubles commandes, tout le monde en parle ! Dans les médias – Internet, journaux et télévision – mais aussi en famille et, parfois, entre élèves à l’auto-école… Pourtant, ce type de location est depuis longtemps autorisé d’un point de vue légal. Seulement, peu de gens étaient au courant de cette possibilité et encore moins de personnes avaient pensé à en faire leur business. Depuis un an, le paysage s’est modifié. Crise oblige, les Français cherchent en effet à limiter leurs dépenses. Mais le permis de conduire demeure indispensable à l’insertion professionnelle des jeunes, et, si ces derniers pestent souvent contre un coût qu’ils considèrent trop élevé, il n’en reste pas moins qu’ils sont souvent dans l’obligation de décrocher le précieux sésame rose.

LES ARGUMENTS DES SOCIÉTÉS DE LOCATION
C’est à travers cet interstice – le portefeuille – que se sont habilement glissées les sociétés de location de véhicule à doubles commandes. LocaPermis, Permis Eco Plus ou encore Top Conduite, du Languedoc Roussillon en Guadeloupe, ces start-up se sont multipliées, profitant de ce créneau laissé libre, de gré ou de force, par les auto-écoles. La plupart de ces sociétés n’ayant pas encore atteint un an d’existence, il est difficile de les quantifier. Souvent, elles ne disposent même pas de locaux et ne sont joignables que sur un numéro de portable. Au client d’effectuer ses démarches sur Internet, de surfer sur les sites concernés et de trier les offres qui l’intéressent.
Contacté par La Tribune des Auto-Ecoles, un gérant de location de véhicule à doubles commandes, qui a tenu à rester anonyme, insiste sur le facteur financier. « Le prix pratiqué par certaines auto-écoles est abusif. Avant les gens ne louaient pas de véhicules à doubles commandes, ils ne savaient même pas qu’ils en avaient la possibilité. Personne n’en parlait. La plupart des clients qui viennent sont des jeunes qui ont raté plusieurs fois le permis. Ils ne peuvent tout simplement plus assurer financièrement. Je tiens à dire que certaines auto-écoles louent déjà des véhicules de location à doubles commandes à leurs clients. »
Farid Boukal, gérant de la société de location de véhicules Permis Malin, apporte un autre éclairage. « Il est sûr qu’à Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine), où l’heure de conduite culmine parfois à 60 euros, nos véhicules de location (NDLR : 20 euros l’heure, 599 euros la semaine) attirent du monde. Mais il ne faut pas oublier que nous offrons aussi au client une disponibilité maximale : il peut louer le véhicule après le travail ou bien même le dimanche. Enfin, certains de nos clients sont en manque de confiance et préfèrent conduire avec quelqu'un de leur famille plutôt qu’avec un moniteur ». Le gérant de Permis Malin enfonce le clou. « Avant, les gens ne savaient pas qu’ils pouvaient louer des véhicules à doubles commandes. Aujourd’hui, c’est différent.  Même des moniteurs d’auto-écoles nous amènent des clients. Plutôt que de les laisser se ruiner, ils les envoient chez nous. »

DÉVALORISANT POUR LA PROFESSION
Mais, pour les auto-écoles, tous ces arguments, aussi légitimes soient-ils, ne peuvent pas être valables. Le cœur du problème ne se situe pas là. Comment assurer une formation de qualité à un jeune sans le suivi technique de l’auto-école ? « C’est dévalorisant pour la profession ! On nous parle tout le temps de sécurité routière et à côté on lâche des gens n’importe comment sur les routes. Le Bepecaser est difficile à obtenir, les charges sont très lourdes et on a une paperasserie énorme à gérer alors que des gens qui n’ont aucun diplôme peuvent faire ce qu’ils veulent », ne décolère pas Brigitte Durr, gérante de l’auto-école Lamm, à Colmar. Avant de renchérir : « Je trouve que l’on ne parle pas assez de la formation. Quand il y aura dix morts, on reviendra en arrière. Il y a d’autres moyens d’aider les gens à passer le permis. Désormais, on aura plus de prise sur les cas difficiles ». Mais est-il possible de faire entendre à un jeune, qui vient de rater son permis, de poursuivre sa formation au sein de l’auto-école alors que des loueurs de véhicules à doubles commandes, dans le même temps, lui font les yeux doux avec des prix attractifs ?  L’enjeu, pour la profession, est de conserver ses clients, recalés du permis, et de les convaincre de prendre des heures supplémentaires pour parfaire leur formation. Pourquoi ne pas leur proposer de prendre des cours avec un nouveau moniteur au sein de la structure ? En cas d’échec, il est donc tentant pour la profession de se lancer dans l’investissement d’une société parallèle de location de véhicules à doubles commandes. Ainsi, cela permettrait de « récupérer » des cas difficiles qui ne se sont jamais acclimatés au cadre de l’auto-école. Mais, attention, cela ne se fait pas d’un claquement de doigt et il faut prendre le temps d’étudier avec soin les problématiques liées à l’assurance. Par ailleurs, ce type d’offre risque d’attirer une faune un peu spéciale, et vous ne serez jamais à l’abri de très mauvaises surprises. Seriez-vous prêt à abandonner vos réflexes de formateur ?

AUX AUTO-ÉCOLES DE PRENDRE LES CHOSES EN MAIN
La réforme du permis de conduire pourrait bien venir un donner un coup de main à la profession. Avec la prochaine mise en œuvre de « la conduite supervisée », figurant dans la mesure n°3 de la réforme annoncée du permis de conduire, les auto-écoles devraient avoir toutes les cartes en main. Cette « ACC déguisée » sera en effet accessible aux plus de 18 ans, inscrits en filière traditionnelle, notamment pour ceux qui auront échoué en première présentation. Cela permettra surtout aux élèves d’avoir une vraie alternative au sein de l’école : poursuivre avec le moniteur ou tenter un contexte de conduite différent. Tout en bénéficiant du suivi pédagogique. Selon toute vraisemblance, cette mesure a tout pour tuer dans l’œuf les projets de location de véhicules à doubles commandes extérieurs à l’auto-école. D’autant plus que le phénomène, récent, n’a pas eu le temps de s’ancrer dans les habitudes des apprentis conducteurs. La crainte – non justifiée – de se voir mal jugé lors de l’examen de conduite peut aussi peser sur le choix du candidat. Enfin, les candidats au permis sont bien sensibilisés aux dangers de la route et ne sous-estiment pas les risques d’une conduite non encadrée par des professionnels. 
Bref, les entreprises de location de véhicules à doubles commandes sont-elles un danger ou une opportunité pour les auto-écoles ? Ni l’un, ni l’autre, serait-on tenté de dire. Ces sociétés risquent de passer l’arme à gauche avant même d’avoir pu réellement faire sourciller la profession. Tout juste ont-elles fait office de poil à gratter. Cela étant, rien n’est encore joué, et les auto-écoles, justement agacées par ces initiatives extérieures, ont le devoir de prendre les choses en main.

Hugo Roger



LES INSPECTEURS N’ONT PAS ENCORE SENTI LA DIFFÉRENCE

Un développement accéléré de sociétés de location de véhicules à doubles-commandes induit une hausse de présentation de candidats libres à l’examen. Ce n’est pas encore le cas, selon les syndicats d’inspecteurs de conduite.

Olivier Debliquis, secrétaire général de l’Unsa Education Routière – Medad
« Nous examinons tous les candidats de la même manière. Les moyens qu’ils utilisent pour se présenter au permis ne nous concernent pas. Cela étant, la formule candidat libre n’a jamais été très prisée. La plupart du temps les gens qui passent par cette voie sont ceux qui se sont vu retirer le permis. Pour le moment, on n’observe pas de recrudescence de passages en candidat libre. Si ces sociétés de location de véhicules à doubles commandes s’établissent dans la durée, et si les médias continuent de parler de la formule libre, alors peut-être assisterons-nous à une arrivée massive de candidats empruntant cette voie. Je pense que ce n’est pas une solution, au contraire, le taux de réussite risque de chuter en raison d’un défaut de formation et, de fait, les candidats mettront plus de temps à passer leur permis. »

Christian Grolier, secrétaire général du Snica-FO Inspecteurs
« Sur l’ensemble de la France, nous n’avons pas observé une augmentation de la présentation à l’examen de candidats libres. En revanche, avec l’émergence de ce type de sociétés, on sent des balbutiements en Île-de-France. Le vide juridique autour de l’accompagnateur d’un candidat libre pose problème. Il n’est pas admissible que ce soit le père ou un autre membre de la famille qui monte dans le véhicule lors de l’examen. Dans ce cas, nous conseillons aux inspecteurs de ne pas partir avec l’élève. L’administration ne doit pas nous laisser dans l’incertitude. Les auto-écoles envoient un salarié avec l’élève lors de l’examen : pourquoi les sociétés de location de véhicules à doubles commandes en seraient-elles exempts ? »


Dans le même thème

Titre Pro ECSR - Étude d’impact sur le transfert de la qualité de certificateur vers l’ANFA
Les organisations représentantes de la profession souhaitant que le Titre Pro ECSR ne soit plus géré par le ministère du Travail mais par l’ANFA, ont mandaté cette dernière pour réaliser une étude d’impact en cas de transfert de la gestion de ce titre.
CPF : explosion des demandes de formations au permis de conduire en 2024
La Caisse des Dépôts a publié le rapport annuel pour l’année 2024 du dispositif Compte personnel de formation (CPF). Quelle part représentent les formations à la conduite et pour quel coût moyen ? Réponses.
Conduite gagnante : La préparation mentale, un atout pour les enseignants et leurs élèves
« Conduite gagnante » ! À l’origine de ce concept, une rencontre entre Jean-Michel Vigié, enseignant de la conduite, puis inspecteur du permis de conduire et Christian Ramos, préparateur mental de sportifs de très haut niveau.