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map Vie des régions — Septembre 2025

Canada : Rencontre avec Thomas Spiegler, enseignant de la conduite à Montréal

L’homme est sacrément sympathique ! Thomas Spiegler est un des doyens des enseignants de la conduite, une profession qu’il exerce depuis une cinquantaine d’années. Anglophone, il parle un français impeccable ce qui, à Montréal, la capitale économique de la Belle Province, le Québec, est un atout.


L’auto-école Cité a été fondée en 1958 par le père de Thomas Spiegler, qui avait choisi de s’installer dans un quartier multiculturel - on n’y compte pas moins de 50 ethnies - de Montréal. Si la langue anglaise domine, ici on parle aussi espagnol, arabe, russe, tamoul et mandarin, etc. « Mon père, raconte Thomas Spiegler, est arrivé de Roumanie en passant par Israël où il avait émigré à la naissance de l’État hébreu. À Montréal, il a d’abord été chauffeur de taxi et à sa grande surprise, il s’est aperçu que nombreux étaient ses collègues qui conduisaient plutôt mal. Encouragé par ma mère, Julianna, il a donc créé l’auto-école Cité. Il en a été l’unique enseignant, sans formation, sans diplôme, pendant de nombreuses années puisque je ne l’ai rejoint qu’en 1983. Je me souviens parfaitement de mon premier élève sur une voiture à boîte manuelle ! »

Le tournant décisif des années 2010
À cette époque, entre 1982 et 1997, la formation à la conduite était obligatoire au Québec pour tous les futurs conducteurs et l’auto-école Cité recevait 600 élèves par an. Mais coup de théâtre : le 30 juin 1997, la formation obligatoire des conducteurs est abolie ! Si les écoles de conduite continuent cependant à exister et peuvent demander un agrément auprès de l'Association canadienne des automobilistes (LCA) ou de la Ligue de sécurité du Québec (LSQ), elles ne sont pas nombreuses à le faire.
« Les prix étaient libres, la concurrence féroce et l’enseignement anarchique car bien que l’association professionnelle des écoles de conduite ait fixé quelques règles, les auto-écoles non-accréditées créaient leur propre programme », se souvient Thomas Spiegel. C’était un peu la loi de la jungle et il faudra attendre le début des années 2000 pour que l'Association québécoise des transports et des routes (AQTR) devienne le seul organisme à pouvoir délivrer des agréments. « Le souci de la sécurité routière et le bon sens ont finalement prévalu, assure Thomas Spiegler. Pourtant, il faudra encore attendre une dizaine d’années pour qu’enfin les pouvoirs publics fixent des règles plus strictes. »
Ce n’est donc que le 17 janvier 2010 que la loi rend de nouveau obligatoire la formation des conducteurs. « Ça nous a permis de voir un peu mieux où nous allions, mais la véritable avancée pour nos entreprises n’est intervenue qu’en 2022 avec une vraie réforme de fond », témoigne Thomas Spiegler.
En effet cette année-là, la Société d’assurance automobile du Québec (SAAQ) devient responsable de la conception, de l’interprétation et du respect des conditions de reconnaissance des écoles de conduite.Depuis, la profession est mieux réglementée parce que la SAAQ détient le pouvoir exclusif de suspendre ou de révoquer la reconnaissance d’une école de conduite. Elle veille également à assurer la qualité de l’enseignement au travers du Programme d’éducation à la sécurité routière (PESR) que tous les futurs conducteurs doivent suivre pour obtenir leur permis pour la classe 5 (véhicules de promenade, autrement dit les voitures particulières et les utilitaires légers) et la classe 6 (motocyclettes et cyclo-
moteurs).

Une formation d’enseignant particulièrement rigoureuse
« Ce qui caractérise notre système, c’est qu’il existe, pour les véhicules de classe 5 notamment, plusieurs niveaux dans la qualification des enseignants », explique Thomas Spiegler. Le premier stade est celui de moniteur. Il a pour mission d’enseigner la conduite. Pour obtenir cette qualification, il faut suivre une formation auprès d’un formateur-expert d’une école de conduite. Cette formation a pour objet de permettre d’acquérir les compétences et les connaissances requises pour enseigner le PESR. Le volet théorique et le volet pratique se font en alternance, en trois phases. Au cours de la première phase, l’impétrant reçoit 14 heures d’enseignement théorique suivi de 12 heures d’observation pratique. La phase 2 consiste en 14 heures d’enseignement théorique suivi de 16 heures d’observation pratique et la troisième phase comprend 14 heures d’enseignement théorique suivi de 50 heures d’enseignement à un élève sous supervision d’une formateur-expert.
« Le moniteur peut poursuivre son cursus et devenir instructeur, afin de pouvoir enseigner la théorie en cours collectifs. Pour cela, il doit suivre une nouvelle formation de 49 heures comprenant un enseignement théorique, des heures d’observation pratique et un enseignement sous supervision », poursuit Thomas Spiegler qui semble un peu perdu dans ce cursus d’autant plus complexe qu’il existe également au Québec des formateurs-experts. Ces derniers doivent avoir au moins trois ans d’expérience au titre de moniteur et d’instructeur et suivre un parcours de formation de 21 heures. Enseignements théoriques, mises en situation pratiques et périodes de formation en situation professionnelle encadrée alternent sous la conduite exclusive des maîtres-formateurs de la SAAQ qui assurent un suivi individualisé et sont seuls habilitée à décerner le titre.

Le bonheur d’être au service des autres
Thomas Spiegler, formateur-expert reconnu, a toujours son métier chevillé au corps. Il a formé de très nombreux moniteurs, mais a tourné cette page. Cela ne l’empêche pas d’avoir toujours un regard critique sur son monde professionnel et d’être toujours prêt à partager sa grande expérience. « Depuis quelques années les choses ont bougé, estime-t-il. Il reste cependant beaucoup à faire pour redonner aux écoles de conduite et aux enseignants, la place qui devrait être la leur. Les pouvoirs publics ne semblent pas s’en préoccuper beaucoup même si, avec trois collègues, nous sommes récemment intervenus devant une commission spécialisée qui a pour mission d’étudier comment on peut améliorer la formation des conducteurs et celle des enseignants. J’ai, personnellement, fait quelques propositions et plaider pour plus de savoir-faire et moins de savoir-être dans l’enseignement de la conduite. » Sera-t-il suivi ? La commission ira-t-elle jusqu’à revoir en profondeur le système ? Thomas Spiegler fait une moue qui n’est pas très difficile à interpréter. En attendant, il a décidé de se consacrer à l’apprentissage de la conduite des personnes en situation de handicap. À cet effet, il a fait équiper sa voiture-école en conséquence et travaille avec des ergothérapeutes. « Je retrouve cette envie de transmettre, d’enseigner, d’être utile », confie-t-il, avant de conclure : « Terminer ma vie professionnelle de cette façon, est un vrai bonheur ».


Marc Horwitz


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