Codes Rousseau vient de racheter Orata et de signer un partenariat avec Otopilot. Son directeur général, Olivier Fretay, nous présente les axes de développement de la société d’édition pédagogique sablaise.
La Tribune des Auto-Écoles : Codes Rousseau vient de racheter Orata. Est-ce que cela s’inscrit dans une volonté de diversifier les services proposés à vos clients ?
Olivier Fretay : À la fin des années 1990, Frédéric Richard a eu l’intuition de créer une solution de sites web spécifiquement pensée pour les auto-écoles. C’était visionnaire. Notre histoire avec Orata n’est pas nouvelle puisqu’en 2012-2013, nous avons soutenu cette offre, mais très vite nous avons fait le constat que c’était encore trop novateur et en avance sur les besoins des auto-écoles. En 2018, avec le Club Rousseau et sa marketplace, nous avons commencé à proposer des sites vitrines. Puis, en 2024, Frédéric Richard est venu naturellement nous proposer de céder Orata. Aujourd’hui, beaucoup d’auto-écoles paient très cher des agences web généralistes. Or, Orata offre une solution métier, souvent dix fois moins chère. Notre ambition est claire : simplifier la vie des auto-écoles en leur faisant largement connaître cette offre, qui leur permet de préserver leurs marges dans un marché qui ne fait de cadeaux ni aux écoles de conduite, ni à nous.
La Tribune : Vous venez aussi de signer un partenariat avec Otopilot. Y a-t-il une demande importante pour ce type d’outils de la part des auto-écoles ?
O. F. : Le sujet des « robots » de réservation de places d’examen a suscité beaucoup de débats. Leur arrivée non encadrée, il y a plus de deux ans, avait conduit à une interdiction. Nous avions commencé à étudier la faisabilité technique, mais avions finalement suspendu nos travaux en attendant un cadre clair. Aujourd’hui, ce cadre existe. La DSR a confirmé que ces outils sont autorisés dès lors qu’ils respectent le quota attribué à chaque auto-école. C’est une règle équitable : elle empêche toute captation abusive et permet à chacun d’optimiser son lot de places, sans distorsion de concurrence. Plutôt que de réinventer la roue, nous avons choisi de devenir le partenaire exclusif d’Otopilot. Après de nombreux tests menés avec des auto-écoles pilotes, la solution a prouvé sa fiabilité, sa simplicité et sa parfaite intégration avec nos logiciels de gestion. Et toujours à un prix compétitif, fidèle à notre ligne directrice : offrir des services utiles et accessibles. Pendant des mois, les auto-écoles nous ont interrogés sur ces robots. Désormais, la clarification est faite : alors pourquoi continuer à se stresser à cliquer à heure fixe, quand un outil autorisé peut le faire pour vous ? Nous en sommes convaincus : Otopilot va rapidement devenir un outil indispensable.
La Tribune : Codes Rousseau est également partenaire des Étoiles de la formation à la conduite et à la sécurité routière. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
O. F. : Quand Patrice Bessone et Lorenzo Lefebvre m’ont présenté ce projet, j’ai été immédiatement enthousiaste. Je dis souvent aux gérants et salariés d’auto-écoles qu’ils doivent être fiers de leur métier, car ils contribuent à préserver des vies en transmettant des notions essentielles à des milliers de jeunes. Je m’en souviens moi-même : plus de 35 ans après, j’ai encore en tête les conseils de mon enseignant de la conduite, Monsieur Neuville, à Baugé, en Maine-et-Loire. Beaucoup d’entre nous gardent cette mémoire, comme celle de son institutrice ou de son professeur de mathématiques. L’enseignant de la conduite marque une vie. Ma fille appelait spontanément son enseignante « ma prof », signe du respect porté à ce rôle. Et cela se reflète dans les avis : les auto-écoles obtiennent presque toujours d’excellentes notes, preuve de la reconnaissance des familles.
Cette idée des Étoiles de la formation à la conduite et à la sécurité routière est géniale : elle valorise une profession exigeante et suscite de nouvelles vocations. Car derrière chaque enseignant investi, ce sont des vies préservées et une société plus sûre. Et c’est cohérent avec une des autres priorités de Codes Rousseau : donner envie à de nouvelles générations de rejoindre ce métier. C’est d’ailleurs tout l’objet de notre campagne « Devenir enseignant de la conduite », qui se matérialise par des affiches, flyers, témoignages et vidéos diffusés dans les écoles de conduite, pour montrer combien cette profession est utile, moderne et tournée vers l’avenir.
La Tribune : En juillet dernier, Codes Rousseau a cosigné avec Enpc-Ediser le communiqué de l’Intersyndicale dénonçant la pénurie de places d’examen. Pourquoi vous associer à cette action ?
O. F. : La pénurie de places est une souffrance : élèves en attente, familles en détresse, auto-écoles fragilisées. Et ce qui les atteint nous touche aussi : nous sommes dans le même bateau. Le problème est clair : avec un taux de réussite autour de 55 %, chaque échec consomme une place d’examen supplémentaire, aggravant la pénurie. Ce n’est pas la faute des auto-écoles, mais le résultat d’une perception erronée : certains modèles de formation, en mettant en avant des tarifs attractifs basés sur le minimum légal de 20 heures, laissent croire que ce volume suffit pour réussir. Pourtant, les données de la DSR montrent qu’il faut en moyenne 28 heures pour obtenir le permis en première présentation. Cette discordance entre la promesse et la réalité crée des échecs répétés, ce qui alimente la pénurie de places et complique la situation pour tous les acteurs du secteur. La DSR avait préparé une modification de l’arrêté de 2009 pour sécuriser la formation pratique, mais le texte n’a pas abouti. Dès avril, j’ai alerté le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, en échangeant avec son conseiller spécial. En mai, j’ai sollicité une audience et invité Patrice Bessone, président de Mobilians-ESR et Patrick Mirouse, président de ECF, à m’accompagner. Ensemble, nous avons défendu une orientation claire : former mieux pour réussir davantage, relever le minimum d’heures et remettre en avant la conduite accompagnée. En parallèle de ces démarches, les organisations professionnelles – Mobilians-ESR, UNIDEC, UNIC – se sont concertées, alignées et, avec l’appui des grands réseaux ECF et CER, ont fourni un travail considérable pour porter des propositions fortes et cohérentes : recrutement d’inspecteurs, plans d’urgence territoriaux, recours encadré aux contractuels, tests de positionnement, évolution des critères d’évaluation et encadrement des plateformes low-cost. C’est dans ce contexte que nous avons cosigné, dès juillet, le communiqué fondateur de l’Intersyndicale : défendre les auto-écoles, garantir la qualité et assurer la sécurité. Les mesures annoncées ensuite par l’État, fin juillet, sont malheureusement restées limitées : quelques moyens supplémentaires, mais aucune réforme structurelle. Cela illustre aussi une certaine faiblesse institutionnelle et politique que traverse actuellement notre pays, avec des difficultés à engager des réformes de fond.
La Tribune : Codes Rousseau développe de plus en plus de liens à l’international, notamment en Afrique. Pouvez-vous nous en dire plus ?
O. F. : L’Afrique est à la croisée des chemins. La démographie explose, les infrastructures progressent, mais la mortalité routière est dramatique : première cause de décès des jeunes, avec une pression énorme sur les hôpitaux et un coût économique qui freine le développement. La situation rappelle celle de la France il y a 60 ans. Mais grâce à la structuration des auto-écoles françaises, à la rigueur de la formation et aux politiques publiques, la mortalité a été divisée par six, en France. Codes Rousseau a joué un rôle clé, en accompagnant les institutions et plusieurs générations de conducteurs. En Afrique, notre nom n’est pas non plus inconnu : depuis les années 1950, Codes Rousseau est une référence. Cela explique la confiance de nos partenaires actuels. Sans les citer tous, nous travaillons avec plusieurs pays – le Maroc, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Cameroun. Au Cameroun, sous l’égide du ministère des Transports, nous avons participé à la création d’une auto-école modèle au sein de l’Université de Buea : un projet ambitieux, mené loin de nos bases, et une véritable réussite. Notre développement en Afrique n’est pas seulement une expansion commerciale : c’est une mission humaine et sociétale. Former mieux, c’est préserver des vies, soulager les hôpitaux, protéger les familles et offrir à la jeunesse une mobilité plus sûre et plus moderne.
La Tribune : Pour revenir à la formation de la conduite en France, comment voyez-vous l’avenir de ce secteur ?
O. F. : Je reste profondément optimiste. L’avenir de la formation à la conduite est incontournable, car l’enjeu est vital : former des conducteurs responsables et sauver des vies. Depuis 1958, notre secteur repose sur des piliers solides : la qualité pédagogique, l’engagement des professionnels, un maillage territorial unique, et désormais, un écosystème digital complet pour répondre aux attentes modernes. Les Cassandres ont toujours prédit notre déclin. Dès les années 2010, certains annonçaient que la voiture autonome rendrait la formation obsolète. Puis sont apparues des startups promettant des « solutions miracles » à bas coût.
Pourtant, la réalité a vite rattrapé ces modèles : certains acteurs ont dû se diversifier, racheter des agences physiques pour survivre, restructurer leurs dettes, ou trouver en urgence des solutions de financement pour assurer la continuité de leur activité. Beaucoup de ces initiatives, nées de raisonnements théoriques issus d’études de marché, ont sous-estimé la complexité de notre métier. Sur le papier, le secteur semblait facile à conquérir. Dans les faits, ceux qui ignorent les réalités pédagogiques, réglementaires et humaines découvrent un métier exigeant, où l’accompagnement et l’expertise priment sur les business plans. Notre filière a fait la preuve de sa résilience. Depuis des décennies, elle surmonte les crises grâce à une foi inébranlable : nous ne vendons pas un produit, nous remplissons une mission sociale. Les écoles de conduite ne sont pas des entreprises comme les autres. Elles sont humaines, dévouées à la sécurité de tous, et animées par une conviction : former un conducteur, c’est préserver une vie. Les défis à venir sont immenses, mais notre rôle est plus crucial que jamais. L’Union européenne vise à réduire de moitié le nombre de tués et de blessés graves d’ici 2030, dans le cadre de la « Vision Zéro ». Ce n’est pas le moment de baisser les bras, mais de se mobiliser. La formation à la conduite n’est pas un marché comme un autre : c’est un pilier de la sécurité routière et de la mobilité responsable. Former des conducteurs responsables n’est pas un produit, c’est une responsabilité. Chaque permis réussi, c’est une vie préservée.
Propos recueillis par Sandrine Ancel