À Béziers, une ville où la concurrence entre écoles de conduite est assez rude, les professionnels élargissent leur champ d’action. La sécurité routière est toujours leur priorité qu’ils interviennent auprès des plus jeunes, des plus démunis ou en entreprise.
Béziers doit sa notoriété et sa visibilité, à son maire, Robert Ménard, journaliste et ancien président de Reporters sans frontière. Sur la côte méditerranéenne, la deuxième commune du département de l’Hérault compte un peu plus de 80 000 habitants, un chiffre en hausse depuis la crise sanitaire des années 2020/2021. Si elle attire tout particulièrement les 35-55 ans, elle accueille aussi près de 20 000 étudiants. Tête de pont de l’Agglo Béziers Méditerranée (110 000 habitants) qui cherche « à bâtir un avenir durable et attractif pour ses habitants et ses entreprises », elle bénéficie de grands chantiers qui, à terme, doivent transformer son territoire. En attendant, elle vit essentiellement du tourisme avec ses plages de Valras-Plage et Sérignan-Plage, son patrimoine remarquable des arènes romaines aux paysages du Canal du Midi et ses spectaculaires neuf écluses de Fonseranes, sans oublier son vignoble. « Béziers est une ville assez pauvre et ici nous avons l’impression d’aider ceux qui viennent nous voir, commente Eric Laude. Le bassin d’emploi est peu développé et sans voiture, on est très vite “paumés“ parce qu’il faut sortir de la ville et aller travailler plus loin. » Militaire, parachutiste dans l’armée de terre, Eric Laude, gérant de l’auto-école GTeam a 30 ans quand il décide de changer d’horizon. L’armée finance sa reconversion. Il passe son Bepecaser et travaille comme enseignant de la conduite salarié à Frontignan dans l’Hérault pendant une année avant d’ouvrir sa propre agence à Béziers en 2013. « J’ai d’abord développé l’agence de Béziers, raconte-t-il, et puis en 2021, j’ai repris une affaire à Saint-Clément-de-Rivière, dans la banlieue huppée du nord de Montpellier. »
Eric Laude parle des difficultés qu’il a alors rencontrées et met en garde ses collègues : « Tout semblait parfait, dit-il, mais le chiffre d’affaires n’avait rien avoir avec la réalité et le vendeur qui s’est rendu coupable de faux et d’usages de faux, a disparu. Pour ne pas léser les élèves, nous avons dû donner 700 heures de conduite gratuitement et il m’a fallu quatre ans pour retomber sur mes pieds. »
Une approche humaine, bienveillante, et profondément engagée
Eric Laude reprend son souffle et préfère regarder l’avenir en face. « L’ADN de GTeam ? » s’interroge-t-il non sans avoir déjà la réponse : « Une approche humaine, bienveillante, et profondément engagée dans la formation des jeunes et moins jeunes, et la sécurité routière. Nous travaillons avec tous les organismes sociaux, les associations d’insertion, les mairies pour les « bourses au permis », les centres de formation des apprentis, etc. Derrière chaque heure de conduite, il y a, pour nous, un vrai souci d’accompagnement citoyen, notamment pour ceux qui ont besoin d’une mobilité pour trouver ou conserver un emploi ». Cette approche, il la partage avec une équipe de femmes et d’hommes, à parité, qu’il souhaite élargir. Le recrutement cependant, est ici aussi un problème. « Je prends des stagiaires qui bénéficient des financements de France Travail, explique-t-il. Ils apprécient l’ambiance générale de l’entreprise et, leur titre professionnel en poche, ils restent. Dans les premiers temps, pour mieux les intégrer, pour qu’ils sachent très exactement ce que j’attends d’eux et qu’il y ait une harmonisation des contenus pédagogiques et des savoir-faire entre les plus jeunes des enseignants et les enseignants plus capés, je les prends en binôme avec un élève. »
Les plus petites structures ont besoin de référents
Au travers de ces propos, on comprend qu’Eric Laude n’a jamais oublié ses engagements de jeune homme au service de la nation, au service des autres. Est-ce ce qui l’a poussé à se syndiquer, lui qui est engagé en politique et adjoint au maire de Nézignan-l’Évêque, dans l’Hérault ? « L’UNIC, pour moi, est un syndicat de proximité qui sait être au cœur des problèmes des gérants d’école de conduite, affirme-t-il. Je n’avais jamais été syndiqué auparavant, mais il m’a semblé que c’était un excellent « outil » pour aider et accompagner les petits entrepreneurs qui doivent s’adapter en permanence aux évolutions de notre métier. Le côté administratif, notamment, a décuplé en quelques années et les plus petites des structures ont besoin d’avoir des référents pour ne pas être dépassées. La mutualisation de nos forces nous permet de travailler dans les meilleures conditions possibles. »
Ce n’est, par conséquent, pas un hasard s’il cherche à répondre également aux besoins de ses enseignants. Par exemple, ses salariés ont pu suivre une formation spécifique à la conduite de véhicules électrifiés ou 100 % électrique dispensée par des spécialistes qui interviennent en général dans les entreprises. Dans le même esprit, Eric Laude met à la disposition des élèves et des enseignants-moto, une piste prêtée par la mairie qu’il partage avec deux autres moto-écoles, une piste qui sert aussi pour les examens pratiques.
Une gérante et enseignante en mouvement perpétuel
La moto, Nathalie Semène, gérante d’ECB, l’école de conduite du Biterrois, y pense et elle est prête à passer le diplôme afférent avec une idée derrière la tête. Des idées d’ailleurs, elle semble en avoir plein depuis que cette ambulancière qui a commencé à travailler au Saint des Saints, le SAMU de Toulouse a endossé les habits d’enseignante de la conduite à l’âge de 47 ans. « Quand j’ai décidé de changer de carrière professionnelle, je ne pensais qu’à une seule chose : former les petits jeunes qui se cassaient sur la route et que nous devions transporter au plus vite vers les services hospitaliers. » Le ton est donné : avec Nathalie Semène, tout va à la vitesse grand V.
Issue d’une famille qui a des valeurs et qui a le respect de l’uniforme et de la loi, elle est d’abord secrétaire de l’auto-école Wheeler où on lui permet de préparer le Titre Pro ECSR. Enseignante dans cette entreprise, elle n’hésite pas un instant à prendre la suite quand le gérant part à la retraite. « Je me suis pris de passion pour ce métier, dit-elle. J’ai ouvert une formation au Titre Pro, mais j’ai dû abandonner car c’était trop compliqué à gérer. Je n’ai en rien renoncé. Je forme des futurs enseignants, à Coursan dans l’Aude, au centre de formation Iscap (Insertion socioprofessionnelle Conseil et accompagnement de proximité), où je suis accueillie par Frédérique Tiscar qui y dirige aussi une auto-école solidaire. »
Se diversifier en faisant passer des audits de conduite en entreprise
Toujours en mouvement, elle fait vivre son équipe - pour laquelle elle organise régulièrement, en interne, des stages de cohésion - au même rythme qu’elle. Elle multiplie les activités car c’est, à ses yeux, la clé de la réussite et de la pérennité. « Depuis 7 ans, une dizaine de mes collègues ont fermé. Je ne voulais pas de cette épée de Damoclès sur ma tête et c’est pourquoi j’ai essayé de voir ce que nous, enseignants ECSR, nous pouvions faire pour éduquer à la sécurité routière d’autres populations. J’ai entrepris des démarches auprès d’entreprises et finalement plusieurs d’entre elles ont donné suite à mes propositions. » Il en est ainsi, par exemple, de Genvia, une joint-venture public/privé entre le CEA, SLB, la région Occitanie (au travers d’Auris), Vinci Construction et Vicat qui a pour objectif de produire en masse de l’hydrogène décarboné et contribuer ainsi à atteindre les objectifs de neutralité carbone à horizon 2050. « Nous réalisons pour cette entreprise particulièrement innovante des audits de conduite, explique Nathalie Semène. Tous les collaborateurs qui ont le droit à un véhicule de fonction ou qui doivent conduire un véhicule de société, passent par nos mains. En trois ans, 80 % du personnel de Béziers, soit plus d’une centaine de personnes, a été audité et nous allons réaliser d’autres audits dans la filiale de Grenoble. »
La gérante de l’ECB est par ailleurs sollicitée pour des journées de sensibilisation comme celle qu’elle a réalisée en juin 2024 toujours pour Genvia. Toute son équipe s’est mobilisée pour animer 7 ateliers autour de la sécurité routière. Si la voiture tonneau a connu un certain succès, l’atelier sur les engins de déplacement personnel motorisés (EDPM), a également été très suivi. « J’ai la chance d’être dans un quartier agréable de la ville, sur un arc entre les lycées Henri IV, Sacré-Cœur, Fénelon et La Trinité, mais je n’oublie pas qu’il faut aller au-devant de ceux qui en ont le plus besoin, confie Nathalie Semène. Je donne des cours de Code gratuitement aux jeunes pris en charge par l’aide sociale à l'enfance (ASE) dont le foyer se situe à quelques minutes à pied de l’auto-école et j’ai en projet - et ça avance vite ! - de travailler avec des personnes en situation de handicap. Elle sait aussi quelle peut s’appuyer sur un responsable du BER, Morad Boukra, à l’écoute : « Quand il a fallu trouver des places supplémentaires pour les élèves qui arrivaient d’une école qui venait de fermer, cela n’a posé aucun problème. »
Mais surtout, l’hyperactive gérante de l’École de conduite du biterrois a souvent un temps d’avance sur les évolutions qui touchent la profession. C’est ainsi qu’elle vient de commander une deuxième Suzuki Swift à boîte automatique puisque la demande se fait de plus en plus pressante. Comme elle est seulement certifiée Qualiopi (Activert), et par conséquent pas labellisée, pour la passerelle boîte automatique-boîte manuelle, elle confie ses élèves qui souhaitent avoir le permis B à l’école de conduite Magdan que dirige Christophe Soulié.
Un seul objectif : préparer aux mieux les impétrants à l’examen pratique
Celui-ci, engagé très jeune dans la marine nationale, est devenu enseignant de la conduite en 2006 un peu par hasard. Passionné de tauromachie, il était rentré à Béziers pour intégrer l’École taurine de Béziers Méditerranée. Il y a rencontré le fils de la gérante de l’auto-école où il avait passé son permis moto 4 ans auparavant et dans laquelle il envisageait de travailler en quittant l’armée. C’est elle qui l’a invité à venir travailler avec elle. « J’ai passé mon Bepecaser et elle m’a engagé comme salarié, raconte-t-il. Quelques années plus tard et alors que les deux associées, Magali et Dany (MagDan pour les intimes) s’étaient déjà séparées, j’ai eu l’opportunité de reprendre l’école conduite. » Visiblement, Christophe Soulié ne regrette rien et ses Mini aux couleurs flashy sont bien connues dans la ville. Labellisée, certifiée Qualiopi par Bureau Veritas, l’École de conduite Magdan, bien placée à deux pas du centre-ville et à proximité du lycée privé La Trinité, de la faculté et de l’IUT, continue à se développer. « Mon objectif, dit Christophe Soulié, n’est pas d’ouvrir plus de dossiers, mais de préparer au mieux nos élèves. Nous imposons deux examens blancs favorables avant de les présenter à l’examen pratique, ce qui nous permet de limiter le nombre de candidats au permis et d’avoir de très bons résultats. Bien sûr, cela engendre quelques frustrations chez les élèves de temps en temps et des « prises de tête », surtout avec les parents. Mais comme c’est la réputation de l’école qui est en jeu, je ne cède plus au « Je veux tenter l’examen » que j’entends encore parfois. » « Dans le même temps, ajoute son épouse, Chloé, la secrétaire de l’école de conduite, c’est la meilleure façon pour nous de gérer les plannings ! »
Cette rigueur semble être un mal pour le bien de tous. Et si Christophe Soulié jette un regard critique sur ses conditions de travail, ce n’est certainement pas RdvPermis qu’il met en cause, mais les contraintes imposées pour pouvoir financer le permis, et notamment le permis moto, avec un CPF. « Les dispositions actuelles sont discriminatoires, enrage-t-il. Les jeunes qui se payent eux-mêmes le permis A1 pour pouvoir aller travailler, ne peuvent plus financer le A2 ou le B avec le Compte personnel de formation par la suite et c’est très dommageable. » Mais il y a quelque chose qui inquiète bien plus encore le gérant de l’école de conduite Madgan : le niveau des conducteurs en général, des candidats au permis. Reprenant le « Jusqu’où s’arrêteront-ils ? » de Coluche, il constate que depuis qu’il exerce le métier, ce niveau n’a cessé de chuter. « Il ne faut pas tirer le permis vers le bas, s’insurge-t-il. Qu’une majorité de nos élèves arrive avec le Code n’est pas forcément une bonne chose. Ils en connaissent la théorie, mais ils n’ont aucune idée de ce que signifie au volant ce qu’ils sont censés avoir appris. » Et il ajoute : « Faisons preuve de bon sens lorsqu’ils sont en voiture avec leurs parents, encourageons les enfants à regarder ce qu’il se passe à l’extérieur, plutôt que de les laisser rivés sur les écrans. Comme nous hier, ils regarderont le paysage, apprendront la route… et c’est peut-être ainsi que nous pourrons le mieux les initier à la sécurité routière. » Le propos, même s’il est dit en souriant, est grave. Un peu d’utopie dans ce monde de brutes ne peut qu’être bénéfique.