Sociologue du risque et directeur d’une école de conduite à Metz, en Moselle, Marc Camiolo a publié chez EME en 2014, L’éducation routière en question, une thèse portant sur l’étude du risque dans le cadre de la formation initiale de la conduite. Il revient sur la problématique des accidents de la route qui surviennent lors d’une leçon de conduite.
La Tribune des Auto-Écoles : Lors des « Journées de la Sécurité Routière au travail », qui se sont déroulées du 12 au 16 mai dernier, Florence Guillaume, la déléguée interministérielle à la Sécurité routière, a déclaré que 440 personnes sont décédées dans un accident de la route lors d’un trajet professionnel ou domicile-travail, en 2023. Le secteur de la formation à la conduite est aussi concerné puisque toujours, selon la déléguée interministérielle, l’accidentalité routière liée aux écoles de conduite représenterait chaque année une centaine d’accidents corporels et l’on déplorerait en moyenne 5 morts par an. Heureusement, la majorité des accidents impliquant un véhicule-école se limite à de petits sinistres matériels. Mais comment expliquer ces accidents alors que les enseignants de la conduite sont censés transmettre une conduite en toute sécurité ?
Marc Camiolo : Dans ma thèse de sociologie du risque intitulée L’éducation routière en question, j’ai montré comment les formations à la sécurité échouaient à réduire les risques des apprenants. Pire, elles les aggravent souvent. De fait, elles transmettent une norme sociale de prise de risques routiers qui se concrétise dans des taux d’accidents bien difficile à infléchir.
La Tribune : Pouvez-vous développer votre propos et donner un exemple ?
M. C. : Dans un article intitulé Éducation routière : au risque de la norme paru en 2013 dans la revue en sciences de l’éducation Questions Vives, j’ai présenté l’analyse d’un cas d’accident survenu pendant une séance de formation à la conduite qui me semble typique de la sinistralité des écoles de conduite en France : une percussion arrière, qui a manqué de peu d’être une percussion avant. Dans cet « accident », on a pu mettre en évidence qu’il n’y avait pas d’erreur du point de vue du métier, mais que pourtant, le sinistre avait eu lieu. C’est donc la norme de conduite transmise par l’enseignement qui est à l’origine de cette situation. On peut la retrouver dans une autre formule du métier : « Si tu veux ton permis, accélères ! ». Une actualisation de ces connaissances et un détour par l’analyse de la sinistralité des flottes de véhicules est indispensable. On peut facilement comparer les taux d’accidents d’une flotte pour une entreprise non spécialisée dans la sécurité routière, avec les taux d’accidents des écoles de conduite. Et le verdict n’est pas flatteur : les professionnels de la « conduite et de la sécurité routière » sont aujourd’hui encore plus accidentés que les autres professionnels. Il s’agit essentiellement de sinistres avec des dégâts matériels et assez peu de dégâts corporels. Cependant, la fréquence de ces sinistres est plus importante, ce qui implique finalement des coûts supérieurs et des primes d’assurances qui augmentent. C’est d’ailleurs ce qui ouvre aujourd’hui la question. L’aspect financier du problème pèse un peu plus chaque année dans les charges des écoles de conduite.
La Tribune : Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
M. C. : Comment en vient-on à être moins bons dans quelque chose dont nous sommes pourtant spécialistes, voire pire, « expert » ? Je ne parlerai pas du parcours de vie des pneumologues qui fument ou des pompiers pyromanes pour la bonne raison que je n’ai pas étudié ces populations. Mais nous pouvons nous arrêter un moment sur le parcours des enseignants de la conduite automobile. Lors de l’entrée en formation initiale, ils ont une approche profane de la conduite. Nous disons qu’ils conduisent « normalement mal » et que leur conduite participe de la production sociale des accidents de la circulation et de la reproduction du risque.
Leurs 1 190 heures de formation vont alors les transformer et, le plus souvent, exercer une influence sur leur comportement routier. On entend souvent des professionnels soutenir que leur formation a changé leur conduite. Il faut entendre qu’ils soutiennent alors conduire bien moins dangereusement qu’auparavant. Ils auront notamment appris à manipuler un véhicule avec un dispositif de double-commandes et à intervenir pour empêcher un conducteur débutant de mettre le véhicule dans le bas-côté. Ils auront acquis des connaissances, développé des compétences pédagogiques autant que préventives. Peut-être même, soyons optimiste, certains auront appris à se connaître et font des liens entre leur personnalité et leur risque d’accident. Et puis, ils commencent à enseigner, seuls, avec leurs élèves. Ils prennent de l’expérience. Cette fameuse expérience… Ils « sauvent la vie » de dizaines de personnes par jour, disent-ils, grâce à leurs interventions techniques et pertinentes au double-commandes.
Et puis, à force de maîtrise des situations pédagogiques rencontrés, ils en viennent à s’éloigner de ce qu’ils ont appris en formation initiale. Ils font débuter directement quelqu’un qui ne sait pas conduire en centre-ville, avec le volant seul, ou même les pédales. Ils vont sur l’autoroute très tôt dans la formation. Peu importe, puisqu’ils « savent » tout rattraper. Le conducteur-apprenant est finalement mis dans des situations de plus en plus dangereuses à mesure que l’enseignant devient expérimenté, puis même « expert », pense-t-il. Et c’est là que l’accident survient, lorsque l’on passe du doute du débutant à la certitude de l’expert : un piéton traverse là où il ne devait pas traverser ; un feu passe au jaune plus tôt que prévu ; un conducteur alcoolisé sort de chez lui et s’immobilise sur la chaussée, là où il ne faudrait pas être immobilisé. Et il faut alors piler. Et peut-être même qu’on évitera le choc avant, le plus souvent. Mais il reste que le choc arrière est le sinistre le plus présent pendant les séances de formation. Nous avons pu ainsi identifier que c’est le plus souvent une inadaptation du niveau du conducteur-apprenant avec la difficulté du terrain d’exercice qui est à l’origine de ces situations d’accidents.
La Tribune : Quelles préconisations conseillez-vous aux professionnels de l’éducation à la sécurité routière ?
M. C. : Peut-être tout d’abord de ne pas « s’y croire ». D’entendre que les forces qui déterminent les accidents dépassent leur entendement et appellent à la plus grande humilité. Peut-être aussi d’entendre qu’il ne peut y avoir d’expert de la prévention car l’augmentation des compétences augmente également la prise de risques, tel que l’a démontré Gerald J. S. Wilde dans son ouvrage intitulé Le risque cible paru en 2013. Peut-être enfin que de supprimer les dispositifs double-commandes des véhicules-école permettrait de réduire les erreurs pédagogiques d’inadaptation du terrain au niveau de l’élève sous prétexte qu’un rattrapage serait possible.
La Tribune : Ce n’est pas un peu radical comme solution ? Ne craignez-vous pas de vous attirer les foudres d’une partie de la profession ?
M. C. : Après tout, on enseigne bien la conduite des deux-roues sans double-commandes. Pourquoi pas celle des quatre-roues ? Comme dans le reste de la société, la « sécurité » est devenue une idéologie, un « signifiant-maître », pour parler lacanien. Ce fantasme guide aujourd’hui nos décisions. Mais le danger est d’oublier que le risque est toujours présent. Si l'on veut des déplacements sans risque, il faudra renoncer à se déplacer. Le risque, c’est la vie même. Et personne n’aimerait une vie sans risque, une vie sûre. C’est d’ailleurs un oxymore. Un enseignement sans risque, c’est un enseignement où personne n’apprend rien.
La Tribune : Quels sont alors, selon vous, les enjeux de ce fantasme de sécurité pour les professionnels de l’éducation routière ?
M. C. : Nous devons enseigner ce qui est enseignable. Lorsque nous enseignons à un enfant à traverser la route, on lui apprend à prendre des risques. Et c’est heureux pour lui ! Il faut bien qu’il aille quelque part un jour. Enfin, on lui souhaite ! Plutôt que la sécurité, nous devrions enseigner le risque, et des propositions pour y faire face, pour accepter de les prendre. Nous devrions proposer une réflexion sur l’acceptation ou le refus de tel ou tel risque. Ainsi, celui qui prend des risques, prend aussi ses responsabilités. Faire croire à quelqu’un qu’il a été bien formé et qu’il conduit maintenant « en toute sécurité », cela n’est pas raisonnable. Cela ne peut que l’encourager au déni et à l’absence de responsabilité. Cela ne pourra qu’être la faute de l’autre, puisque nous, nous étions « en sécurité ». Et, in fine, cela ne peut mener qu’au totalitarisme et à la peur de l’étranger, de la nouveauté, de tout ce qui n’est pas absolument sous notre contrôle. Nous exerçons une belle profession, aux enjeux décisifs. Nous n’avons rien de moins entre les mains que la possibilité d’éveiller l’esprit critique des citoyens. C’est une opportunité rare. L’éducation nationale en a l’occasion aussi. Peut-être est-ce plus difficile pour elle que pour nous, qui œuvrons avec une tranche d’âge plus avancée, en formation d’adulte, à partir de 14 ans. Peut-être avons-nous l’opportunité de remettre en question ladite sécurité routière et que c’est là que peut naître pour quelqu’un, un chemin, une connaissance de lui-même qui guidera ses pas, ses risques, en conscience.