← Retour à la liste
map Vie des régions — Mai 2025

Clermont-Ferrand - Une volonté de transmettre, quoi qu’il en coûte

Le département du Puy-de-Dôme semble ne pas souffrir d’un manque de places d’examen. Les professionnels de l’enseignement de la conduite peuvent donc se consacrer entièrement à leur cœur de métier, même si tout n’est pas toujours idyllique.


Au cœur de l’Auvergne et de ses chaînes de volcans, Clermont-Ferrand se distingue par sa qualité de vie. La préfecture du Puy-de-Dôme est l’une des villes intermédiaires les plus dynamiques. Elle compte 150 000 habitants, dont un quart est âgé de 19 à 25 ans. L’Université Clermont Auvergne accueille 40 000 étudiants auxquels elle propose pas moins de 170 formations en premier lieu en physique, en chimie ou dans le domaine de la santé. Économiquement, la ville et la métropole ne sont plus aussi dépendantes de l’entreprise emblématique locale, Michelin, qui tout en restant l’un des acteurs majeurs de leur développement, connaît des difficultés directement liées à la crise traversée par le monde de l’automobile.
« Nous ne ressentons pas vraiment la crise, explique François Rives, dont deux agences sont implantées en centre-ville et la troisième à Riom, à une petite quinzaine de kilomètres. Le seul impact que nous connaissons sur notre travail au quotidien, ce sont les travaux qui n’en finissent pas, mais qui sont la preuve que Clermont-Ferrand se transforme. » Salarié d’une grande entreprise en région parisienne, François Rives a, en 1995, réalisé qu’il voulait travailler à son propre compte, dans l’automobile et en Auvergne où il était né et avait grandi. « En reconversion professionnelle, je suis le cursus classique et obtiens mon Bepecaser, raconte-t-il. Un an plus tard, je m’associe avec Bernard Pillayre et ouvre l’auto-école La Fontaine qui, après la reprise en 2004 de l’école de conduite Plein Feux de Riom devient, par souci d’harmonisation, Plein Feux La Fontaine. » Jamais deux sans trois, mais il faut attendre 2015 pour que s’ouvre, dans le quartier clermontois des Bughes, Plein Feux Les Bughes.

Le bouche-à-oreille : la meilleure des publicités !
« Nous sommes une auto-école traditionnelle, très familiale. Le bouche-à-oreille est notre meilleure publicité. Notre réussite ? Ce sont les fratries que nous accueillons ou quand nos premiers élèves nous confient leurs enfants, se réjouit François Rives. En pratiquement 30 années d’exercice, nous avons fait passer plus de 10 000 permis ! ». Il y a sans doute eu des temps plus faciles. Aujourd’hui, la première difficulté que doit affronter Plein Feux, est le manque d’enseignants et par conséquent le nombre, croissant, de temps passé dans les voitures et au bureau pour répondre aux exigences, de plus en plus prégnantes, de l’administration. « Nous faisons face, nous nous adaptons, dit François Rives. Avant la crise sanitaire, nous nous sommes parfois sentis menacés avec l’arrivée des plateformes et de l’­auto-entrepreneuriat, mais en restant sur le modèle qui est le nôtre, nous avons résisté et, je crois, gagné. Deux auto-entrepreneurs au moins ont repris des auto-écoles. »

Trente ans de pratique et des interrogations sur l’avenir
Il n’en reste pas moins vrai que la sérénité dont fait preuve François Rives semble avoir des limites. Aussi, tout en sachant qu’un retour en arrière n’est pas possible, il se pose des questions sur RdvPermis. « Aucun problème à Plein Feux Riom où deux personnes, dont mon épouse, Alexandra, accueillent parents et élèves en permanence et où le nombre d’examens, facilement programmable, est suffisant », constate-t-il. L’explication en est simple : le bureau qui reçoit entre 10 et 15 élèves par jour aux cours de Code, est situé devant le lycée, l’environnement est plus rural et la clientèle plutôt CSP++. Dans 75 % des cas, les élèves choisissent la conduite accompagnée, dès 15 ans désormais, et le taux de réussite est de 75 %. La situation est différente à Plein Feux-Les Bughes : le bureau est plus petit, plus urbain et avec deux établissements scolaires à proximité (les lycées représentent 60 % de la clientèle). Le niveau social est moins élevé, l’AAC est cependant la solution choisie par un grand nombre d’élèves et, globalement, le taux de réussite est de 60 %. « Nous avons pris l’habitude de programmer le passage du permis 6 semaines avant la fin du contrat signé au terme de l’évaluation avec souvent une question récurrente : seront-ils prêts ? Nous assumons ce risque et, fort heureusement, nous atteignons généralement notre objectif », confie François Rives qui ajoute : « RdvPermis, c’est simple… si on tombe dans les cases ».

Permettre aux personnes en situation de handicap de retrouver une mobilité
A contrario, avec le bureau Plein Feux-La Fontaine, la gestion est plus difficile. Dans ce quartier plutôt défavorisé, il n’y a pas de lycée à proximité et la clientèle de l’agence, plus âgée, parfois allophone, a du mal à avoir recours au CPF, essentiellement pour des raisons de « paperasse ». La préparation de ces élèves à l’examen demande une pédagogie appropriée et des formations plus longues. Les démarches administratives peuvent être délicates et programmer le jour de l’épreuve pratique est des plus complexes. « RdvPermis ne répond pas à cette complexité », affirme François Rives qui souhaiterait plus de souplesse dans le système. Cela devrait être possible, estime le gérant des écoles de conduite Plein Feux qui consacre une partie de son temps aux personnes en situation de handicap.
« Mon associé, Bernard Pillayre, avait déjà, il y a plus de 30 ans, des véhicules aménagés. J’ai souhaité continuer sur la même voie et développer cette activité », explique François Rives. Il intervient auprès de l’unité Comète du CHU dans un petit groupe qui comprend un médecin neurologue et une ergothérapeute. Après un test sur simulateur et un bilan médical, il organise pour des personnes victimes d’un AVC ou d’un traumatisme crânien des tests sur route 2 à 3 fois par mois. Il intervient également au centre de rééducation et de réadaptation fonctionnelle Notre-Dame à Chamalières auprès de personnes présentant un handicap fémoral ou tibial et souhaitant une régularisation de leur permis de conduire. « Ils apprennent, sur une Toyota Corolla spécialement équipée par Handi Équipement, à utiliser les aménagements qui leur permettent de conduire en toute sécurité. C’est là que je fais mon vrai métier », dit François Rives avec un grand sourire.

La fibre de l’enseignement
De son côté, Pierre Fabre a une approche du métier de responsable d’école de conduite qui n’est pas éloignée de celle de François Rives. Tous les deux veulent et savent aller à la rencontre de l’autre. Mais à la différence du second, le premier cependant le fait au travers d’une toute petite entreprise : le CER Fontgiève, le dernier CER clermontois. Il a repris l’établissement en 1998, deux ans après avoir obtenu son Bepecaser. « Je ne suis pas fait pour gérer du personnel, confie Pierre Fabre. Même si je suis bien forcé d’accepter les contraintes administratives, ce n’est vraiment pas « ma tasse de thé ». Ma vie à moi, c’est de donner des leçons de conduite ! » Seul et sans projet d’agrandissement, on le sent heureux. « J’aime toujours autant mon métier et 30 ans après, je m’en étonne moi-même. » Son secret (peut-être) : privilégier la taille humaine et toujours trouver des solutions alternatives en s’associant avec un collègue indépendant quand il ne peut plus faire face au nombre de dossiers. Rien ne semble l’énerver, tout juste peut-il être agacé. Par RdvPermis ? Même pas. « Nous avons de la chance dans notre département, tout va bien de ce côté-là. Certes depuis septembre 2024, c’était un peu plus dur parce qu’il manquait au moins un inspecteur, mais une nouvelle inspectrice est arrivée ce printemps et la situation s’arrange. Un deuxième passage de l’examen pratique se fait généralement dans le mois qui suit l’échec. » Travailler en solitaire, cela veut dire mettre en œuvre des stratégies différentes et avoir recours au numérique. « Un simulateur pour les évaluations ? Je n’y pense même pas ! dit Pierre Fabre. Les clients peuvent la faire en voiture s’ils le souhaitent, mais la très grande majorité préfère faire un test à domicile sur Easy System et j’affine lors de la première leçon de conduite. Dans l’ensemble cependant, les résultats des tests sur Internet sont très proches de ce que je peux conclure ».

Une augmentation des tarifs mais pas du salaire !
En centre-ville, le CER reçoit une clientèle très diversifiée, des jeunes, notamment des lycéens du Lycée privé Saint-Alyre, mais aussi beaucoup d’étrangers venus travailler chez Michelin. Pierre Fabre tient à cette diversité qui, dit-il, l’enrichit. « J’avoue que l’administration me pèse. Pour travailler dans de bonnes conditions, il faut par exemple être Qualiopi - je le suis depuis 3 ans - et être labellisé, ce que je suis peu depuis peu. Quant à RdvPermis, c’est un casse-tête que j’ai appris à maîtriser. J’organise des examens blancs dès la 12e heure de cours, ce qui me permet de mieux prévoir les places dont j’ai besoin. Certes, l’enseigne CER m’a bien aidé parce qu’elle m’a donné de la visibilité. Le groupement m’apporte de plus des informations qu’il est toujours difficile d’obtenir par soi-même », explique encore Pierre Fabre qui vient d’aligner ses prix sur la concurrence. « Mes tarifs augmentent, pas mes revenus », plaisante-t-il, et sur le même ton, il ajoute : « Je suis l’un des rares gérants-enseignants à prendre autant de vacances ! La famille, ça compte et je n’hésite à prendre une semaine pendant les congés scolaires ! ». A-t-il un projet ? « Peut-être passer à l’automatique avec une seconde voiture car la demande s’accroît », répond-il après un temps de réflexion.

Prendre les bonnes décisions au bon moment…
Une voiture automatique dans sa flotte ? Jérémie Lopez ne se pose pas vraiment la question… pour l’instant. Le gérant de l’auto-école Ligne 2 Conduite veut garder la tête froide et ne s’emballe ni pour la boîte automatique, ni pour la voiture électrique. Il sait cependant qu’à court ou moyen terme, il devra s’y résoudre. Il admet qu’il pourrait, assez vite, se tourner vers un véhicule hybride. Au fond, il est plutôt attentiste. Pourtant cet adhérent à Mobilians-ESR regarde avec attention ce qui change dans son environnement et se réjouit de pouvoir faire le point avec des collègues lors du Congrès de l’organisation syndicale qui se tient en juin à Clermont-Ferrand. « Une quinzaine d’années de métier m’a appris à prendre les bonnes décisions au bon moment », explique Jérémie Lopez. Des traces de son DUT GEA (Gestion des entreprises et des administrations) obtenu dans les années 2010 à l’IUT de Roanne ? Peut-être. Cette formation ne l’a pas empêché de passer son Bepecaser en 2010. « Mes parents m’ont aidé et cette formation m’a tout suite plu », raconte-t-il. Il a ensuite été salarié à Roanne avant de revenir à Clermont-Ferrand et de travailler au CER de Chamalières où comme enseignant titulaire du CCS 2 roues, il gère la moto seul. « En 2018, il rachète une école de conduite au centre-ville de Clermont. Je suis tout seul et passe la crise sanitaire sans trop de difficultés, confie-t-il. La reprise fut plus chaotique avec un afflux de demandes difficiles à gérer. Nous avons cependant été largement aidés par des inspecteurs qui ont accepté de travailler le samedi main et parfois même l’après-midi. Je ne l’oublie pas ». Plus globalement, il estime que le délégué à l’éducation routière, Laurent Vincenot, et les agents du BER, sont à l’écoute des professionnels et que des relations apaisées permettent de travailler avec plus de sérénité.

Ne pas hésiter à diversifier l’activité
En 2021, Ligne 2 Conduite accueille sa première salariée, Cécile Eude, une enseignante expérimentée, qui assure aujourd’hui une grande partie des tâches administratives et en juin 2024 Jérémie Lopez acquiert une deuxième agence à Romagnat, dans la Métropole clermontoise. « Je n’ai pas l’intention de passer 50 heures en voiture par semaine. Pour cela il n’y a pas d’autre solution pour amortir les coûts que de grandir dans la proximité, de se diversifier, autrement dit de réfléchir à autre chose que l’enseignement de la conduite, confie-t-il. J’aimerais m’intéresser à d’autres marchés et en particulier à la formation des seniors ou à la formation à la sécurité routière en entreprise. » En attendant, il essaie de faire tourner sa petite entreprise au mieux dans un contexte qu’il estime assez favorable puisqu’il obtient assez de places d’examen et qu’il peut présenter un nombre de dossiers confortables, 180, chaque année. « L’idéal pour moi serait de prendre un alternant, mais je n’ai pas le temps, regrette-t-il. Former des enseignants m’intéresse. Encore faut-il pouvoir le faire dans des conditions optimales ». Quand on l’écoute, on comprend que cela lui tient à cœur et qu’en réalisant, au moins en partie, ses projets, il pourra consacrer un peu de temps à cette transmission du savoir et du savoir-faire qui lui paraît si essentielle dans le métier d’enseignant de la conduite et de la sécurité routière.


Marc Horwitz


Dans le même thème

Gard - Des structures hors des grands réseaux gérées par des professionnels combatifs
D’un côté du Rhône, on trouve le département du Gard en Occitanie et de l’autre côté du fleuve, le département des Bouches-du-Rhône en Région Sud-Provence-Alpes-Côte-d’Azur. Quelle que soit la rive, rencontre avec des écoles de conduite qui veulent vivre sans rejoindre les grands réseaux nationaux et qui se battent pour faire au mieux leur métier.
La Rochelle : Des enseignants engagés face à des jeunes peu motivés
À La Rochelle, les jeunes de 15 à 25 ans constituent la tranche d'âge de la population la plus importante. Cette clientèle potentielle ne fait pourtant plus du permis de conduire une priorité. Cela inquiète les responsables des écoles de conduite qui sont aussi freinés dans leur volonté de développement par un nombre de places d’examen insuffisant.
Canada : Rencontre avec Thomas Spiegler, enseignant de la conduite à Montréal
L’homme est sacrément sympathique ! Thomas Spiegler est un des doyens des enseignants de la conduite, une profession qu’il exerce depuis une cinquantaine d’années. Anglophone, il parle un français impeccable ce qui, à Montréal, la capitale économique de la Belle Province, le Québec, est un atout.