En Seine-Saint-Denis, les écoles de conduite sont confrontées à des difficultés dont personne n’ose parler ouvertement. Entreprises fantômes, enseignants sans droit d’exercer, codes achetés, la rumeur est tenace, mais rien n’est prouvé et encore moins sanctionné. L’image qui colle à la peau du 9-3 est délétère, pourtant il ne faut surtout pas croire qu’au royaume des Séquano-Dionysiens, tout est pourri. Au contraire.
À l’été 2024, le département Seine-Saint-Denis, le 9-3, a été à la « Une » de tous les médias, en France, comme à l’étranger. C’était en effet là le cœur des Jeux Olympiques. Ce département, si souvent montré du doigt, prouvait, sous l’impulsion d’un président, Stéphane Troussel, et de maires, celui de Saint-Denis, Mathieu Hanotin et celui de Saint-Ouen, Karim Bouamrane notamment, qu’il était bien l’un des territoires les plus dynamiques de France.
Il le doit à sa situation géographique, aux portes de Paris, mais aussi à l’importance de l’aéroport Charles-de-Gaulle, premier aéroport européen. Dans les faits, la Seine-Saint-Denis est en pleine transformation, attirant de nombreuses entreprises, des universités et des centres de recherche. Et puis, il ne faut pas oublier que le 9-3 est le département le plus jeune d’Île-de-France et que, globalement, sa population est en pleine croissance.
Un parcours atypique pour une entrepreneuse performante
Ce n’est pas Joyce Yerro, gérante de l’auto-école Bondy Sud, qui dira le contraire. « L’image du département change, notamment dans nos écoles. Nous faisons tout pour que nos élèves, nos clients, bénéficient des meilleures conditions pour apprendre à conduire. » Le ton est ferme, résolu. D’entrée de jeu, on comprend que cette jeune femme qui est la présidente du syndicat Mobilians-ESR en Seine-Saint-Denis, aime se battre… et gagner. Son parcours atypique lui a ouvert des horizons et aujourd’hui on la sent prête à défendre une profession qu’elle a embrassée il y a dix-sept ans.
« Mon professeur de mathématiques, en première, avait un double emploi : il était professeur au lycée et enseignant de la conduite. J’ai compris que moi aussi je voulais faire ce double cursus », raconte-t-elle. Baccalauréat à 17 ans, licence Informatique, Mathématiques et Applications à 20 ans et, la même année, le Bepecaser. Une première expérience à Pierrefitte, puis à Drancy dans une auto-école spécialisée dans le « groupe lourd » et où elle est la seule « monitrice auto », et Joyce Yerro trace sa propre voie. « J’exerçais en toute autonomie et c’est là que j’ai appris le b. a.-ba du métier, ce qui m’a permis de reprendre l’auto-école Bondy Sud en 2013 avec une bonne connaissance du métier », dit-elle.
Une mixité générationnelle et sociale
Son entreprise au centre-ville, à 10 minutes à pied de la mairie et juste en face des tennis municipaux, des salles de judo et de jiu-jitsu, est bien située et explique sans doute que sa clientèle se compose de 50 % de jeunes de 16 à 25 ans. Les jeunes peuvent être aidés par la région, le département et les CFA. Et le Compte personnel de formation (CPF) apporte à l’auto-école une clientèle un peu plus âgée qui, jusque-là, ne pouvait pas investir dans la formation au permis de conduire. Ces équilibres générationnels, Joyce y tient comme elle tient à préserver la mixité sociale et culturelle de son établissement.
Une équipe soudée
« Nous traitons 230 dossiers « B » par an avec 73 % de réussite pour une moyenne de 34 leçons de conduite et pour la moto, nous présentons plus de 110 candidats. Ces derniers font leur apprentissage sur la piste moto privée et partagée dont nous disposons au Parc des expositions de Villepinte, à quelques minutes seulement de l’auto-école. C’est aussi l’un de nos points forts », ajoute Joyce Yerro qui se consacre essentiellement à cet enseignement. Elle peut le faire - et se consacrer à son activité syndicale - parce qu’elle a mis en place, autour de Zora Riahi El Idrissi, l’assistante de direction qui a la responsabilité du management de l’équipe, une organisation qui lui libère du temps. « Ce qui compte, explique Joyce Yerro, c’est que j’ai une bonne visibilité sur mon entreprise. Je travaille en toute confiance avec ceux qui m’entourent. L’équipe est soudée et maîtrise parfaitement l’outil informatique. Le livret numérique ou RdvPermis dans une école sans papier comme la mienne représentent des avancées. » Aux côtés de Zohra Riahi El Idrissi, Khilyan Ouaani alternant qui prépare avec KSR Formations un diplôme d’employé administratif et accueil, spécialité « écoles de conduite », a bien de la chance de faire ses premiers pas dans la profession dans une entreprise aussi performante ! « La formation par alternance est un de mes combats, assure Joyce Yerro. C’est vrai pour le secrétariat, c’est également vrai pour l’enseignement de la conduite. » Ce n'est pas un hasard si elle accueille ce printemps un enseignant titulaire du module CCP1 qu’elle supervise personnellement. « Les alternants sont l’avenir de la profession et nous nous devons de les former au mieux », conclut Joyce Yerro avec un sourire qui en dit long sur « son amour du métier bien fait ».
Une école de conduite très connectée
Nadia Rahmani est sur la même longueur d’onde. Quoi de plus normal puisqu’elle est vice-présidente de Mobilians-ESR 93 et que c’est elle qui a amené sa collègue de Bondy à se syndiquer en 2020. Elles font route ensemble même si la gérante de l’auto-école Mobco Saint-Denis, a un parcours assez différent. « Je viens du BTP où j’étais assistante de direction, dit Nadia. Au fil du temps, je me suis aperçue que les gens de mon entourage qui venaient d’avoir leur permis, n’étaient jamais sereins, qu’il fallait tout revoir. J’ai décidé d’en faire mon métier. » Elle obtient un financement de la région et passe son Bepecaser en 2011. Son premier poste d’enseignant est dans l’auto-école qu’elle reprend quelques années plus tard dans le quartier Floréal-Saussaie-Courtille (FSC) qui s’est beaucoup transformé depuis la fin des années 1990. Cette Cité FSC qui compte 7 000 habitants, est excentrée et doit beaucoup au programme de rénovation urbaine qui l’a désenclavée. « Notre clientèle est très diversifiée. Cela s’explique par notre présence sur les réseaux sociaux et notre e-réputation », note Nadia Rahmani qui, depuis plusieurs années, s’est lancée dans un projet d’école de conduite connectée. « Le livret numérique que nous utilisons depuis 2019, RdvPermis, mais également toutes les évolutions des logiciels de gestion nous obligent à être à la pointe des technologies, explique-t-elle. Aujourd’hui, j’utilise l’intelligence artificielle au quotidien pour gérer mes courriels, créer des process organisationnels, concevoir des flyers. »
En plus d’être gérante d’une auto-école et enseignante de la conduite, Nadia Rahmani intervient dans des sessions de formation pour les secrétariats, accompagne des gérants isolés - et ils sont nombreux - dans leurs démarches pour être certifiés Qualiopi. Elle est appelée à faire des audits de gestion et anime des ateliers où ses collègues peuvent apprendre à utiliser les applications Google Workspace Gmail, Docs, Drive, etc. Elle est également très active sur le groupe WhatsApp « Les gérants des auto-écoles 93 ».
Une transition programmée de la flotte
Toutes ses activités ne l’éloignent jamais de sa base, l’école de conduite où elle constate ces derniers temps quelques changements de comportements qui sont, à ses yeux, significatifs. « Nous faisons aujourd’hui 80 % de permis B78, remarque-t-elle. Ce passage à la boîte automatique de nos élèves et clients est motivé par… leur budget. Ils gagnent au moins une dizaine d’heures de conduite ! Cela nous contraint à revoir, à terme, notre flotte de véhicule. Après une première tentative avortée il y a deux ans, ma prochaine commande comprendra des véhicules électriques et cela d’autant plus que nous avons la chance d’avoir des bornes de recharge installées à la demande de la municipalité à deux pas. » Le tournant est pris dans les esprits, le passage à l’acte imminent. Pour mieux répondre aux attentes des futurs conducteurs ? Peut-être, mais pas à tous puisqu’ici, la première voiture est une voiture d’occasion et que les voitures électriques sont encore rares et souvent chères. « Soyons optimistes, dit Nadia Rahmani. Nos écoles de conduite de proximité ont de beaux jours devant elles. Ne sommes-nous pas les seules à pouvoir accueillir dans les meilleures conditions possibles, comme nous le faisons à Mobco, ces jeunes, souvent originaires d’Asie centrale, qui, pour certains, ne se sont jamais assis dans une voiture auparavant même comme passager ? Ils sont parfois les premiers de leur famille, de leur fratrie, à passer leur permis pour pouvoir acquérir un véhicule. »
Ce qui est certain, c’est que la communauté des gérants des auto-écoles de Seine-Saint-Denis semble vouloir rester soudée et qu’elle a fait face à l’émergence et au développement des plateformes. Pour Nadia Rahmani, « il n’y a pas de concurrence ressentie, le danger vient d’ailleurs ». Des « écoles-fantômes » dont on parle sans en dire plus ? De l’administration qui est parfois trop tatillonne et surtout peu réactive ?
Une colère contenue, mais beaucoup d’amour du métier
À écouter Mohamed Belaouedj, on peut penser que l’administration n’est pas étrangère à ce malaise que ressentent nombre de responsables d’auto-écoles en Seine-Saint-Denis. Le gérant du CER Action de Tremblay-en-France ne met pas en cause le personnel, mais la multiplication des tâches qu’il doit accomplir et qui finit par le submerger. Il ne parle pas du Bureau d’éducation routière (BER), mais d’autres services, ceux qui délivrent les agréments ou valident les certifications Qualiopi. « Nous avons été heureux dans cette profession, confesse Mohamed Belaouedj qui, titulaire du Bepecaser depuis 1992, a repris le CER Action 93 en 2007 et ouvert un autre CER à Claye-Souilly, en Seine-et-Marne. Nous avons connu des années où travailler était un vrai plaisir : nous étions libres. Aujourd’hui, nous avons de moins en moins de droits et de plus en plus d’obligations. Nous sommes tributaires d’un système administratif qui nous oppresse. Mais regardons le côté positif des choses, se résout cependant Mohamed Belaouedj. Nous avons toujours su nous adapter et la mise en œuvre de RdvPermis en apporte la preuve. L’amélioration est sensible même si nous manquons encore de places, surtout pour la moto. Cela nous pose un réel problème d’organisation : au risque de ne pas pouvoir présenter les candidats lorsqu’ils sont prêts à passer l’examen, nous sommes obligés de tout réorganiser pour que la progression de nos élèves ne soit pas trop rapide. Pour les mêmes raisons, les leçons d’une heure pour le permis B sont pratiquement devenues la règle. » Les redoublants attendent 4 à 6 mois, ce qui fait augmenter le prix du permis alors que les pouvoirs publics veulent le faire baisser. « Ce délai de représentation qui s’allonge n’est pas sans conséquence, s’agace Mohamed Belaouedj. Sur Google où nous n’avions que d’excellents avis, ils sont moins bons, voire négatifs ». Rien de trop grave, mais quelques inquiétudes.
De nombreuses aides au financement du permis
Le CER de Tremblay-en-France reçoit beaucoup d’étrangers et cette clientèle très cosmopolite vient souvent de loin, la gare RER n’étant qu’à 8 minutes à pied. Elle est aussi composée de personnes ayant passé leur permis de conduire hors de France et qui veulent se perfectionner. Les moins de 25 ans peuvent, quant à eux, recevoir une aide de 1 000 euros de Paris Terres d'Envol et de l’intercommunalité dont fait partie le Tremblay-en-France. Le CER a, par ailleurs, passé un contrat avec la Boutique Club Emploi pour la formation de 14 stagiaires issus des milieux défavorisés. Ce programme est financé par le Conseil régional qui, avec la participation de l'Union européenne, propose une aide à hauteur de 1 300 euros aux Franciliens de 18 à 25 ans en formation ou en recherche d'emploi qui souhaitent passer leur permis B. « Oui, affirme sans ambiguïté Mohamed Belaouaedj, nous avons vocation à mener des actions vers les publics défavorisés. Encore faut-il que nous soyons organisés en conséquence. Je ne peux que me réjouir d’avoir anticipé l’importante augmentation des demandes de permis sur boîte automatique en nous équipant de Renault Zoé 100 % électrique et d’une borne de recharge dans notre box, affirme Mohamed Belaouedj. Si aujourd’hui les boîtes manuelles sont encore majoritaires dans notre flotte, cette proportion sera inversée d’ici 2 ou 3 ans. Pour l’instant, nous avons opté pour des Renault Clio hybrides essence/GPL à boîte manuelle avec un bénéfice net : le prix d’un plein d’essence plus un plein de GPL est égal à celui d’un plein de gazole, mais nous gagnons 200 kilomètres d’autonomie. »
Mohamed Belaouedj a d’autres initiatives intéressantes à son actif. Il a notamment été l’un des précurseurs du simulateur. « Le simulateur Enpc-Ediser que nous utilisons pour toutes les évaluations et pour 4 heures de pratique, est un outil qui a un contenu de base performant, observe-t-il. Dès les premières leçons dans la voiture, on voit la différence ! Cela facilite grandement l’appréhension qu’a l’élève de la route et de son environnement. » Après avoir passé quelques heures avec Mohamed Belaouedj qui travaille en famille avec sa sœur Halima, on est persuadé qu’il adore son métier. Il lui a d’ailleurs permis de rencontrer des gens qu’il n’aurait jamais connu autrement comme, il y a longtemps déjà, le tout jeune Teddy Riner.