Dans une région au climat rigoureux, les professionnels des Vals du Dauphiné partagent une même idée : « un permis, ça ne s’achète » ! C’est bien une formation qu’ils assurent mettant la sécurité routière au cœur de leur enseignement.
Lyon, Chambéry, Grenoble ne sont jamais loin, mais les 36 communes qui forment la communauté des Vals du Dauphiné aiment à revendiquer un dynamisme qui leur est propre. Même si le tourisme reste pour cette collectivité territoriale, la première de ses ressources, elle peut compter sur un tissu économique de petites et moyennes entreprises, industrielles et agricoles, pour se développer. Forts de près de 65 000 habitants, Les Vals du Dauphiné situés dans le département de l’Isère, aux confins de la Savoie, du Rhône et de l’Ain connaissent une croissance démographique importante et un rajeunissement de la population. Ce « territoire 100 % Nature » a gagné 15 000 habitants en une vingtaine d’années en attirant des nouvelles générations de jeunes actifs qui ont fait du développement durable une priorité pour leur qualité de vie, professionnelle et personnelle.
Un rachat aussitôt suivi du confinement…
La Tour du Pin est, administrativement, le centre des Vals du Dauphiné. C’est dans cette commune de 8 500 habitants qu’est installée Stéfany Berger, gérante de l’auto-école Les Dauphins. Cette footballeuse équipière de l’Entente les Abrets – Pont-de-Beauvoisin, supportrice de l’OL, l’Olympique lyonnais, fan de moto, voulait devenir « monitrice deux-roues ». Mais un patron qui ne tient pas sa promesse de l’aider à passer la mention adéquate, lui a fait prendre un autre chemin. Après dix années de salariat dans le Var, elle revient chez elle en Isère, travaille à l’auto-école les Marronniers à Bourgoin-Jallieu, puis aux Dauphins à La Tour du Pin. « J’étais salariée depuis trois ans quand Brahim Sekkaï qui voulait prendre sa retraire, m’a proposé de reprendre l’entreprise, raconte-t-elle. C’était pour moi l’occasion d’évoluer dans mon métier. J’ai accepté ! Nous avons signé le vendredi 13 mars 2020 et nous avons quasiment aussitôt fermé l’auto-école à cause du confinement ! »
Apporter une touche féminine
Aujourd’hui, Stéfany Berger en rit et se félicite d’avoir surmonté cette épreuve. « Au lendemain de la crise sanitaire, la reprise a été fulgurante et j’ai été confortée dans mon idée qu’il y avait du potentiel pour développer cette petite entreprise », explique-t-elle. Pour relever le défi qu’elle s’est lancée, elle modernise l’image de l’auto-école et lui apporte une touche féminine. Elle actualise le logo, refait la décoration et renouvelle la vitrine. Elle renforce sa présence sur les réseaux sociaux. « Nous sommes très vite passer de 3 à 6 personnes avec l’arrivée de deux enseignants « moto » qui bénéficient d’une piste privée à 5 minutes du centre-ville et un enseignant « auto » qui se consacre au permis BE. Nous avons grandi sans perdre l’essentiel : être une école de conduite où les parents qui ont été nos élèves, amènent leurs enfants et pour laquelle le bouche-à-oreille reste la meilleure des promotions ».
Le manque de places d’examen fragilise l’activité
Malgré une activité soutenue, Stéfany Berger est inquiète. « Le manque de places à l’examen pratique fragilise des écoles comme la nôtre, dit-elle. RdvPermis n’a pas apporté de solutions et cliquer, le mardi matin à 7 h 30, pour tenter d’obtenir les places dont j’ai besoin, est particulièrement anxiogène. » Cette situation s’est aggravée avec le permis à 17 ans. Les jeunes qui avaient opté pour l'apprentissage anticipé de la conduite, l’ont abandonné pour passer leur permis B sans attendre. Ils sont venus grossir les rangs des impétrants, sans que le nombre de places disponibles n’augmente. « Plus globalement, constate Stéfany Berger, l’AAC a perdu du terrain. Les jeunes, à 16 ans, préfèrent, eux-aussi, les formules plus classiques. La bonne nouvelle, c’est qu’ils reviennent suivre nos cours de Code avec moniteur ! Pour nous, c’est du temps de gagner car nous ne sommes plus obligés de faire du Code pendant les cours de conduite. » Pour ces élèves, c’est un bon point pour leur formation à la sécurité routière et leur permis ne leur coûte pas plus cher car ils n’ont pas besoin - ou moins besoin - d’heures de conduite supplémentaires. « Nous sommes un centre de formation et nos clients acquièrent une compétence pour toute la vie. C’est pourquoi nous devons garder notre côté authentique au service de tous, insiste Stéfany Berger. J’aime le contact, j’aime mon métier et malgré les difficultés, je reste motivée et positive. »
Un gérant tisse sa toile
Cette dimension familiale que revendique Stéfany Berger, Thierry Letondor la salue bien volontiers. Son projet cependant est tout autre. Ancien chauffeur routier, il est devenu enseignant de la conduite à l’occasion d’une reconversion professionnelle. Bepecaser et mentions « deux-roues » et « Groupe lourd » en poche, il travaille dans un premier temps comme salarié à l’ECF Chambéry. En 2012 avec l’acquisition d’une première auto-école et de ses deux agences en Isère, au Pont-de-Beauvoisin et aux Avenières, sa vie professionnelle prend un nouveau tournant. Thierry Letondor va, au fil des années, créer cinq autres agences, à Belley dans l’Ain et aux Abrets, en Isère, notamment. Il en fermera trois après la crise sanitaire parce qu’il a du mal à recruter des enseignants. « Ce fut un moment difficile, mais salutaire », confie-t-il. En 2020, il sépare juridiquement ses auto-écoles et le centre de formation « 3D » dont le siège est à Aoste. Il continue à tisser sa toile en 2022 et ouvre l’auto-école FCSR de Voiron, en Isère et rachète l’auto-école Battentier, à Aix-les-Bains, en Savoie. Ce dernier rachat marque son entrée dans le réseau CER qui ne sera cependant effectif qu’au 1er janvier 2024 pour l’ensemble des agences du groupe « 3D ».
Remonter le taux moyen de réussite à l’examen pratique
Adhérent de Mobilians-ESR depuis 2021, Thierry Letondor en est président pour l’Isère depuis un an. Il n’est pas le dernier à « monter au créneau » quand il faut se battre pour trouver, au plus vite, des solutions pour que les élèves puissent passer et repasser leur permis dans des délais raisonnables. « Le nombre de places n’est pas adapté à la production des auto-écoles, explique-t-il. Notre école de conduite « 3D » est présente sur trois départements, l’Ain, l’Isère et la Savoie et nous savons bien que ce n’est pas seulement un problème d’inspecteurs. Il en manque globalement 200. L’État nous en promet une centaine sur 4 ans, il faut par conséquent que nous, professionnels, nous avancions pour rentabiliser au mieux les places qui nous sont attribuées. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il faut remonter le taux moyen de réussite à l’examen pratique. En valorisant notre travail et en augmentant de 15 points ce taux, nous arriverions à « économiser » une centaine d’inspecteurs. » Serait-ce suffisant ? Pas tout à fait car cela demande une mobilisation sans pareil des enseignants et, sans doute, un changement profond des méthodes d’enseignement. « Dans notre centre de formation CER « 3D », affirme Thierry Letondor, nous avons créé une école de conduite virtuelle. Notre métier, c’est bien de mettre des gens – nos élèves – sur la route et pour les ECSR, sûrement pas de leur faire passer un examen, mais bien de les former comme enseignants. » Pour cela, « 3D » a dématérialisé la partie CCP2 : seulement 35 heures de présentiel sur 210 sont exigées, mais le suivi à distance des futurs enseignants est très exigeant. « Je pense que recevoir dans nos écoles des stagiaires en contrat Pro est une excellente chose, complète le président du groupe « 3D » qui en accueille une trentaine par an. En fin de contrat, ces stagiaires sont libres de rejoindre l’une de nos agences ou de trouver du travail ailleurs, ce qui n’est pas difficile tant la profession manque de bras. »
Une organisation très stricte de tous les établissements
« Seuls des enseignants qualifiés, c’est-à-dire formés dans les règles de l’art, peuvent valoriser notre métier et pour aller sur ce chemin, il faut un changement des mentalités : nous ne sommes pas là pour remplir nos plannings et obliger nos élèves à faire des heures supplémentaires », enrage Thierry Letondor qui a mis en place des protocoles très stricts pour ses enseignants. « Tout ce qu’ils doivent faire est dans leur fiche de poste et ils doivent s’y tenir. Chaque enseignant est suivi dans son exercice, un rôle dévolu à Élodie Martin, la responsable pédagogique qui est centrale dans notre dispositif. C’est elle qui fait, régulièrement, des audits, elle qui suit les « contrats Pro » en plus du diplôme BAFM. » Dans une structure « éclatée » comme l’est « 3D », cette organisation très stricte se justifie d’autant plus que Thierry Letondor a la volonté que le savoir soit transmis aux élèves d’une façon identique dans toutes ses agences. Chacune dispose d’un simulateur sur lequel sont réalisées les évaluations, les compétences 1 (avec un enseignant) et le renforcement des autres compétences (sans enseignant). « Pour nous, résume le président de « 3D », ce qui compte c’est d’assurer une qualité d’enseignement, rien que de la qualité, mais toute la qualité. »
Une complémentarité exemplaire
C’est une philosophie qu’a retenue Manon Desrousseaux, directrice de « A2P », une structure qui a une agence à Pont-de-Beauvoisin et une à Aoste. « J’ai commencé chez « 3D » en répondant à une petite annonce sur Leboncoin, raconte-t-elle. Je n’avais pas le permis et mon BTS MUC (Management des unités commerciales) passé en alternance, ne me préparait pas à travailler dans une auto-école. Pourtant, j’y ai trouvé une ambiance, une envie de bien faire en étant au service des autres qui m’a plu. » L’aventure ne s’arrête pas là. Sa rencontre, par l’intermédiaire d’une collègue, avec Laurent Aubert, un enseignant de la conduite qui vient d’acquérir l’auto-école des 2 Ponts à Pont-de-Beauvoisin, va lui faire faire un pas en avant déterminant. Il lui propose de venir travailler avec lui. « Il a été très clair, dit Manon Desrousseaux. Passionné par son métier, il souhaite rester dans la voiture auprès de ses élèves. L’administration, la gestion, ce n’est pas son truc ! C’est justement le mien et j’ai foncé. » Manon Desrousseaux et Laurent Aubert forment aujourd’hui un binôme d’excellence. Ils travaillent chacun dans leur sphère de compétences et c’est bien leur complémentarité qui fait de l’auto-école des 2 Ponts une entreprise qui marque sa différence dans un contexte particulier : Le bureau du Pont-de-Beauvoisin en Isère et celui de Pont-de-Beauvoisin situé de l’autre côté du Guiers en Savoie, deux bourgs où résident avec les communes avoisinantes un peu moins de 10 000 habitants à eux deux, ne comptent pas moins de trois auto-écoles.
Pénurie d’enseignants de la conduite
« Nous avons cependant une clientèle potentielle importante parce qu’il existe à proximité deux établissements scolaires, le lycée privé du Guiers-Val d’Antan et le lycée polyvalent Gabriel Pravaz, explique Manon Desrousseaux. Dans cet environnement, notre souhait le plus cher est de rester une école de conduite à taille humaine. » Les enseignants ont ici un contact privilégié avec leurs élèves et il existe une très bonne ambiance entre collègues, tous des anciens de « 3D ». « Plusieurs choses nous inquiètent, poursuit Manon Desrousseaux qui a adhéré à Mobilians-ESR pour sa veille informationnelle et pour pouvoir, dans ses différentes manifestations, échanger, discuter avec les collègues d’autres régions. La première touche à la baisse des demandes de conduite accompagnée. La deuxième, dans un autre domaine, concerne les financements par France Travail (ex-Pôle Emploi) pour la formation des enseignants de la conduite. Dans un contexte de pénurie, ils diminuent et pour notre part, nous sommes bien en peine pour recruter alors que nous avons un besoin impératif. J’ajoute que trois moteurs cassés en trois ans sur nos Peugeot 208, mettent en péril une petite structure comme la nôtre, le niveau des prises en charge par le constructeur étant largement insuffisant. »
Une auto-école tournée vers la prise en charge des personnes en situation de handicap
Manon Desrousseaux passe du temps à trouver des solutions pour aider ses élèves et cherche à leur faire comprendre que « non, le permis, ce n’est pas cher ». Pour elle, il faut faire « sauter » cet a priori et expliquer que la formation à la sécurité routière ne doit pas « passer à la trappe ». Ce n’est par conséquent pas un hasard si l’auto-école des 2 Ponts se tourne vers les personnes en situation de handicap. « Notre plus beau succès : une jeune sourde qui a eu son permis au bout de 14 heures de conduite sur un véhicule à boîte automatique, se félicite Manon Desrousseaux. Cette élève utilise la langue des signes pour communiquer et nos enseignants ont appris le b.a.-ba de ce langage si particulier. Cela ne les a pas empêchés de faire des petites pancartes pour avoir avec cette élève un contact plus facile. » Manon Desrousseaux espère maintenant que les enseignants vont pouvoir suivre la formation proposée par Laetitia Vaumousse et son association « Conduite atypique » pour être aptes à mieux prendre en charge les personnes souffrant de troubles du neurodéveloppement (TND) et en particulier de « DYS ». Une belle façon pour l’auto-école des 2 Ponts de poursuivre le travail qu’elle a initié avec l’hôpital local. Dans le cadre d’un partenariat avec cet établissement, elle réalise, avec le concours d’un ergothérapeute, des bilans de conduite des personnes victimes d’un accident vasculaire cérébral (AVC), donnant un avis éclairé sur leur capacité à reprendre le volant en toute sécurité. « Il existe un écosystème autour des écoles de conduite dont on ne parle pas assez. Pour notre part, nous aimons sortir de notre pré-carré et c’est notre force », conclut Manon Desrousseaux. Prendra-t-elle le temps de passer son Titre Pro ? « Ce n’est pas à l’ordre du jour », affirme-t-elle heureuse de diriger administrativement l’auto-école. « En revanche, je vais passer mon permis deux-roues », ajoute-t-elle avec un clin d’œil.