Des deux côtés du pont qui surplombe l’estuaire de la Loire, des gérants d’auto-écoles pourtant bien implantées font face aux difficultés du temps présent, le recrutement des enseignants en premier lieu. Ils s’interrogent sur l’avenir de leur entreprise avec une certaine lucidité et l’espoir de pouvoir continuer car leur métier est aussi une passion.
La Loire, ici, se jette dans l’océan. Le pont qui l’enjambe, sépare l’agglomération de Saint-Nazaire et ses 125 000 habitants sur la rive droite, et la Communauté de Communes Sud Estuaire (CCSE) sur la rive gauche. Saint-Nazaire est de loin la ville la plus importante avec une population, plutôt vieillissante, de 68 000 habitants. Nous sommes dans une région touristique en pleine croissance, les plages attirant de nombreux estivants. Pourtant, ce sont les chantiers navals et d’abord les Chantiers de l’Atlantique, l’un des leaders mondiaux sur les marchés des navires technologiquement les plus en pointe, civils et militaires, ou encore Airbus Atlantic Nazaire qui sont les pivots d’une économie tournée vers l’avenir.
La production d’énergie éolienne avec un parc de 80 éoliennes en mer couvre l’équivalent de 20 % de la consommation en électricité de la Loire-Atlantique. C’est un atout pour une région dont le pôle universitaire, partie intégrante de Nantes Université et tourné notamment vers les activités maritimes, a acquis une réputation qui dépasse largement les limites du département et de la région Pays de Loire. Plus globalement, Saint-Nazaire compte près de 5 000 étudiants répartis en 22 établissements d'enseignement supérieur. Ses collèges et ses lycées, qu’ils soient publics ou privés, d'enseignement général, technologique, professionnel ou agricole, accueillent pour leur part 5 500 élèves.
Continuer quoi qu’il en coûte
Cet environnement se révèle moins favorable aux écoles de conduite nazairiennes que l’on pourrait le penser. « Chacune de nos histoires est différente, témoigne Edwige Barbereau, gérante de l'auto-école Métais. À la suite du départ du moniteur moto, j'ai fermé mon pôle moto en début d'année 2024. Le principal problème, c'est le recrutement des enseignants. Relancer le pôle moto avec un jeune qui a la moto chevillée au corps reste cependant un objectif ». Tout tient à cette envie de bien faire et de continuer « quoi qu’il en coûte » pour reprendre une expression beaucoup entendue ces derniers temps. « Disons-le franchement, explique Edwige Barbereau qui a passé son Bepecaser en 1998 après un BTS d’assistante de direction, enseignant de la conduite, c’est un métier que j’ai toujours voulu exercer. » Il lui a pourtant fallu lever un premier obstacle majeur. « Mes parents considéraient que c’était un métier de garçon ! dit-elle en éclatant de rire. Moi, cela m’a toujours plu et au fond de moi, je n’ai jamais renoncé. Je crois que je ne voulais pas être professeur à l’Éducation nationale, mais que l’enseignement me passionnait. » Après quelques temps dans une auto-école à Saint-Nazaire, elle apprend que Daniel Métais qui a une école importante dans la région, souhaite ouvrir une agence dans la ville. Elle le contacte, il l’embauche. « Un homme génialissime, s’enthousiasme-t-elle. Je lui dois tout, jusqu’à garder son nom sur la vitrine », raconte-t-elle. Leur collaboration remonte au 3 septembre 2001. Quand, en 2010, il annonce qu’il prend sa retraite, elle est la seule à lui proposer de prendre sa succession. Elle gardera les autres salariés jusqu’à ce qu’ils prennent leur retraite ou décident d’aller travailler ailleurs, voire de ne plus exercer le métier.
Apprendre à travailler différemment
« Je pense que mon entreprise est à un tournant, confie encore Edwige Barbereau. Pour garder mon équipe, maintenir des liens étroits avec elle, il faut que j’apprenne à travailler différemment, il faut que nous apprenions à travailler différemment, devrais-je dire. Mon planning est complet jusqu’au milieu de l’an prochain. Je dois apprendre à dire « non »… ce que je ne sais pas faire. Comment en effet refuser d’inscrire les enfants de mes anciens élèves, les camarades de classe de ceux qui viennent de passer leur permis avec nous ? Tous ceux qui passent la porte de l’auto-école me connaissent », questionne, la mort dans l’âme, la gérante.
Une affaire qui prospère
Stéphane Lemée a, depuis quelques temps déjà résolu le problème. Titulaire du Bepecaser depuis 2004 après avoir travaillé dans la programmation de commande numérique, il a repris en 2010 une première auto-école à Saint-Nazaire, dans le centre-bourg de l’Immaculée. Ce quartier résidentiel est le plus étendu de la ville. Il se distingue par son paysage agricole et son ambiance calme. En pleine expansion, il dispose déjà de nombreux services, d’infrastructures de transport, de commerce, d'éducation, de sport et de santé. L’aventure de Conduit’Ouest commence sous les meilleurs auspices. Stéphane Lemée est rejoint un an plus tard par Audrey, son épouse, qui abandonne son poste de cadre dans la grande distribution pour venir travailler avec lui comme secrétaire. Elle passe à son tour son Bepecaser et le seconde non seulement au bureau, mais également auprès des élèves. L’affaire nazairienne prospère et les Lemée créent une deuxième agence, sur l’autre rive de la Loire, à Saint-Brévin-les-Pins, une ville balnéaire de 30 000 habitants en, hiver, 60 000 en été. « Nous nous sommes installés en bas du pont, un peu à l’écart de tout.
Tout le monde, à commencer par notre banquière, nous a expliqué que cet isolement n’était guère propice au développement de l’auto-école, que nous allions droit dans le mur », se plaît à dire Stéphane Lemée. Très vite, le planning se remplit. La clientèle est essentiellement locale parce que sur la côte de Jade, entre Saint-Brévin-les-Pins et La Bernerie-en-Retz en passant par Pornic, les auto-écoles sont assez peu nombreuses. « Les oiseaux de mauvais augure se sont fort heureusement trompés », s’amuse Stéphane Lemée qui, dans la foulée de ce succès, retraverse la Loire en 2017 pour reprendre une auto-école à Montoir-de-Bretagne, à 5 kilomètres à l’est de Saint-Nazaire. « Mon objectif était simple : je voulais développer une activité moto et l’occasion m’en était donnée. »
Savoir résister aux multiples pressions
Stéphane Lemée va lui aussi se heurter au problème du recrutement d’enseignant titulaire du CCS deux-roues et arrête en 2022 après la flambée « post-Covid ». Il ferme dans le même temps l’agence de Saint-Nazaire. « J’avoue que depuis la crise sanitaire, je me pose beaucoup de questions sur l’évolution de la profession, note-t-il. J’ai davantage des points d’interrogation que de réponses. » Critique à l’égard des pouvoirs publics, comme à l’égard des organisations syndicales qui, selon lui, n’ont pas su accompagner les professionnels après les grandes manifestations de 2016 et de 2019, il estime que les petites entreprises du secteur de l’enseignement de la conduite n’ont d’autre solution pour vivre que de se battre au quotidien. « Nous devons adopter de nouveaux modes de fonctionnement, dit le gérant de Condui’Ouest. Pour cela, il faut partir du principe que si nous n’avons pas de patron, nous devons résister aux pressions de l’administration qui nous a « délégué » de nombreuses tâches chronophages et énergivores, à celles des parents et des élèves ou encore à celles des inspecteurs dont on peut regretter, même si généralement tout se passe bien, qu’ils n’aient jamais été enseignants de la conduite. Et c’est sans compter sur le stress qu’engendre RdvPermis qui vous oblige, après une nuit blanche parce que vous craignez toujours de ne pas avoir votre nombre de places ou d’oublier un élève, à être devant vos écrans à midi pile le jeudi. Psychiquement, c’est épuisant. »
Pour corser le tout, précise Stéphane Lemée, « nous faisons face à de nouvelles générations d’enseignants particulièrement exigeants. Quand je recrute, ce n’est plus moi qui pose des questions : je ne fais que répondre à celles de l’impétrant ! À la fin de l’entretien, je ne peux en général pas répondre à la seule question qui m’intéresse vraiment : va-t-il, va-t-elle rester ? Je sais bien que les responsables professionnels préconisent de prendre des élèves en alternance et que les pouvoirs publics appuient cette démarche avec des aides financières. Dans nos petites auto-écoles cependant, il est déjà difficile de prendre des stagiaires si l’on veut être sérieux et les former au mieux. Alors des alternants ! Cela demande beaucoup de temps partagé dans les véhicules pour un investissement qui reste aléatoire. » Visiblement, Stéphane Lemée a étudié cette possibilité sous tous les angles et y a renoncé, au moins pour l’instant.
Le casse-tête des plannings
« Autre obstacle à surmonter, s’emporte-t-il : l’Éducation nationale nous joue aussi de sales tours. En regardant les emplois du temps des élèves, on constate qu’ils ont cours d’un bloc, tous les jours de 8 heures à 16 heures ? Comment concilier les horaires des enseignants qui ne souhaitent plus travailler le samedi et veulent rentrer chez eux à 18 heures et les disponibilités des lycéens ? C’est un vrai casse-tête. Aussi ai-je appris, bien avant la Covid, à dire « non » : je ne prends de nouveaux élèves qu’à condition qu’ils puissent se libérer dans la matinée ou en début d’après-midi. Et croyez-moi quand ils cherchent une auto-école depuis trois mois, qu’ils ont compris que les plateformes n’étaient pas la panacée, ils trouvent des créneaux pour venir prendre leurs leçons de conduite ! ».
Un engagement syndical de longue date
À côté de Edwige Barbereau et Stéphane Lemée, Claude Bernard semble vouloir donner du temps au temps. Installé à Saint-Brévin-les-Pins depuis 2003 et à Saint-Michel-Chef-Chef, un gros bourg du sud du département célèbre pour ses galettes – les Galettes Saint-Michel, créées en 1905 par Joseph Grellier –, le président régional de Mobilians-ESR a commencé dans la vie professionnelle comme mécanicien auto. Petit clin d’œil de l’histoire, il était déjà syndiqué… à Force ouvrière. « Pour moi devenir moniteur d’auto-école, un métier que j’avais découvert en passant mon permis, est devenu une évidence quand je voyais, dans les années 1990, le comportement des conducteurs sur la route, raconte-t-il. J’ai eu la chance de pouvoir faire financer mon Bepecaser et après une dizaine d’années comme salarié, j’ai sauté le pas et repris une auto-école. »
Augmentation de la demande en formation B78
Loire Océan Conduite, ce sont ainsi deux agences qui présentent 250 à 300 candidats au permis B. Leur clientèle, rurale ou semi-urbaine, est relativement jeune et souvent très motivée. « On assiste à une augmentation nette, mais moins importante qu’attendue, des demandes de leçons sur véhicule à boîte automatique, fait-il remarquer. Cette hausse de la demande est surtout le fait de familles qui vont suivre leurs enfants en conduite accompagnée et qui ont deux véhicules, l’un thermique, l’autre hybride. »
Transmettre en préservant la qualité de l’enseignement
Claude Bernard constate par ailleurs que, du côté des professionnels « ça râle contre RdvPermis » parce que cela oblige à changer de paradigme pour obtenir des places. Et du côté des candidats, le mécontentement est grand parce que l’attente, 4 à 6 mois, pour passer l’examen pratique, est bien trop long. Il insiste, lui aussi, sur le problème du recrutement qui a failli mettre en péril son entreprise. « L’un de mes enseignants voulait prendre sa retraite et je n’ai trouvé personne pour le remplacer, dit-il. Nous envisagions de fermer un bureau quand, deux semaines avant la date fatidique, un candidat s’est présenté. L’équilibre de notre affaire qui est avant tout familiale puisque mon épouse et ma fille travaillent avec moi, était sauvé. »
On sent Claude Bernard soulagé, ce qui ne l’empêche pas de s’interroger sur l’avenir de ses agences car il est à quelques années de la retraite. « Je peux espérer que la jeune enseignante qui nous accompagne et que j’ai formée, prenne notre suite, explique-t-il. J’aurai alors réussi ce qui me tient le plus à cœur : transmettre en préservant la qualité de l’enseignement dans un monde professionnel qui, cependant, doit évoluer. Nous ne sommes plus seulement des centres de formation pour « faire passer » le permis. Ce qui compte désormais, c’est d’être dans l’apprentissage de la mobilité pour tous. Cela va de l’initiation du bon usage du vélo électrique à la remise à niveau des conducteurs. Le Code de la route a évolué, les véhicules sont de plus en plus technologiquement avancés et je crois que, dans ces conditions, la formation Post-permis, pour les seniors en particulier, devrait être obligatoire. » C’est dans ce sens que Claude Bernard s’associe à la journée « Sécurité routière » organisée par la municipalité de Saint-Michel-Chef-Chef dans le cadre de
« L’Automne bleu » ou aux actions menées par des mutuelles d’assurance comme Groupama pour sensibiliser leurs adhérents aux nouvelles mobilités. « Nous devons sortir de nos bureaux, affirme haut et fort Claude Bernard. L’avenir des écoles de conduite se joue là aussi ».