À Brest, les auto-écoles doivent faire face à un manque d’inspecteurs criant. Ce problème les pousse à trouver des solutions pour que leurs élèves ne soient pas trop pénalisés par cette situation qui a malheureusement tendance à se pérenniser.
Géographiquement, Brest est la commune du continent européen la plus occidentale. De cette particularité, elle a toujours su tirer bénéfice. Si son port civil reste très actif, son port militaire, le deuxième de France, est d’une grande importance stratégique avec la présence de Naval Group et ArianeGroup, partenaires de l’armée dans ces missions de défense. Et en rade de Brest, l’Ile longue est la base opérationnelle de la force de dissuasion nucléaire française. Brest compte 140 000 habitants (210 000 pour Brest Métropole). Cette population rajeunit et Brest est devenue une ville universitaire de plus de 29 000 étudiants qui sont accueillis dans plusieurs grandes écoles d'ingénieurs, de commerce Brest Business School, d'actuariat, etc. Brest, pôle de recherche axé sur la mer et reconnu internationalement, accueille le siège social et le plus grand des centres Ifremer, mais aussi le Centre de documentation, de recherche et d’expérimentations sur les pollutions accidentelles des eaux (Cedre) ou l'Institut universitaire européen de la mer et l'Institut polaire français.
Formation en binôme et voyages école
Pour les écoles de conduite, la situation si singulière de Brest est bien souvent considérée comme un handicap. Le nombre de véhicules y est en croissance continue et le fait de ne pas pouvoir construire de véritables voies de contournement puisque la ville est adossée à la mer explique, en grande partie, que les embouteillages soient très fréquents et pénalisants. « Nous avons dû et su nous adapter, explique Nicolas Mailleau, responsable de l’activité « grand public », enseignant de la conduite et responsable pédagogique de l’ECF Roudaut. Nous avons mis au point un forfait qui comprend un module « piste » de 4 heures où 6 à 12 élèves encadrés par un ou deux enseignants peuvent faire leurs premiers pas. La formation se poursuit en binôme avec des leçons de conduite de 2 heures. Et puis, nous organisons des « voyages école » de 4 heures pour 2 élèves ou de 6 heures pour 3 élèves. Ils permettent non seulement d’acquérir de l’expérience sur route, mais également d’apprendre à utiliser le régulateur de vitesse ou un GPS. Ces véritables ateliers de « conduite plaisir » sont très appréciés ».
Un engagement sur la voie d’une modernisation
Formé à Toulouse, pur produit de l’ECF, titulaire du Bepecaser depuis 17 ans, Nicolas Mailleau a rejoint Brest il y une dizaine d’années. Il avait alors rencontré la directrice générale d’ECF Roudaut, Gaëlle Roudaut, qui souhaitait développer l’école de conduite qui n’avait pas fait l’objet de toutes les attentions depuis de nombreuses années. « C’est pourtant bien par-là que tout a commencé, raconte Nicolas Mailleau. Roger Roudaut aidé de Jacqueline, son épouse, a ouvert sa première agence à Bellevue en 1968 et n’a pris le virage de la formation professionnelle qu’au tout-début des années 1980, un domaine dans lequel il a été un pionnier et a brillamment réussi. Quand je suis arrivé, il y avait une volonté de revenir à ce qui est notre cœur de métier et de dynamiser nos 3 agences. » Celle du quartier de Recouvrance, proche du centre-ville, accueille des élèves des lycées brestois et notamment du lycée Javouhey, mais également parce que l’arsenal n’est pas loin, des militaires et en premier lieu des marins. La deuxième, située à Bellevue, un quartier plus populaire, est l’agence des débuts et la troisième, un peu excentrée à Guipavas, dispose d’une piste est le « royaume » de Cédric Provost, le Monsieur Moto du groupe. « C’est une activité qui explose cette année, constate Nicolas Mailleau. L’ouverture de la formation moto au CPF n’y est pas pour rien, mais la progression que nous constatons est surtout due à la fermeture d’une école de conduite qui avait 3 agences et l’arrêt de l’activité moto d’une autre agence. Les demandes se sont reportées sur nous qui, de plus, communiquons sur ce point fort de notre groupe en organisant des Motodays qui rencontrent un grand succès. »
Succès de la formation AM quadricycle
Atypique, l’ECF Roudaut voit les demandes de permis AM croître de façon exponentielle depuis que deux Citroën AMI aux couleurs de l’ECF circulent en ville. « Au début, explique Nicolas Mailleau, personne n’y croyait et d’ailleurs, l’année dernière, nous n’avons eu que 10 candidats contre 10 par mois cette année ! Les jeunes qui viennent nous voir sont particulièrement sérieux. Très à notre écoute, ils arrivent – comme un client sur deux avec le Code –, mais le maîtrisent nettement mieux que la moyenne des autres impétrants. »
Le permis B78 a le vent en poupe
L’ECF Roudaut qui a vu depuis le début de l’année son nombre de dossiers largement augmenter, passant de 241 (A, AMM et B) en 2023 à 354, se veut en pointe et passe à la vitesse supérieure pour les formations sur boîte automatique. « Nous allons proposer un pack spécifique. L’embrayage et la boîte manuelle prendront désormais place en fin de l’enseignement pratique », affirme Nicolas Mailleau qui appuie cette décision sur son expérience. « En 2018, nous donnions 10 heures de cours sur boîte automatique par mois, nous sommes à plus de 50 heures par semaine. Le permis B78 était réservé à un public qui avait des problèmes d’apprentissage, maintenant il s’adresse à tous. Ce qui change aussi, c’est que le frein des parents a sauté. Ils sont les premiers à diriger leurs enfants vers la boîte automatique que pour beaucoup ils ont adoptée en se tournant vers des modèles hybrides, voire électriques. Et puis, c’est moins cher ! » Dans ces conditions, on peut penser que l’ECF Roudaut devrait passer aux véhicules 100 % électrique à court terme. « Pas si simple, même s’il me tarde d’y parvenir, explique encore Nicolas Mailleau. Nous devons nous attaquer aux problèmes logistiques, aux problèmes de la recharge. Je suis pourtant certain qu’il existe des solutions. » Pour l’instant, l’urgence, ce sont les places aux examens – il manque au moins 2 à 4 inspecteurs à Brest – et les difficultés que cela engendre pour faire repasser les permis B à ceux qui ont échoué une première fois et plus encore pour présenter dans des délais raisonnables des candidats dont le permis a été annulé ou invalidé.
La priorité : le continuum éducatif
« Nous sommes engagés sur la voie d’une modernisation à pas de géant, conclut Nicolas Mailleau. Notre priorité reste le continuum éducatif, de l’AM à 14 ans à la formation des seniors pour lesquels nous organisons des journées spécifiques. Le simulateur entre dans la formation : 2 heures avant les premières leçons sur piste pour bien dégrossir l’élève et lui permettre de progresser vers l’autonomie, 3 heures à partir de la compétence 2 pour objectif de faire baisser les prix du permis. Pour le mettre en place, notre politique qui comprend aussi des formations en entreprise, notamment pour des actions de sensibilisation à l’écoconduite, nous avons la chance de pouvoir mutualiser les moyens de notre groupe. »
À l’autre bout de la ville, Faycel Hareche ne peut pas avoir les mêmes ambitions, mais il s’inscrit finalement dans la même ligne de pensée en mettant la pédagogie et l’écoute en première ligne. « Étudiant en droit à Alger, j’ai assuré le secrétariat d’une auto-école avant de donner des leçons de conduite, raconte-t-il. Arrivé en France en 2006, ma licence de droit en poche, j’avais cependant envie de me mettre à mon compte et j’ai choisi la voie de l’école de conduite. » Faycel Hareche passe son Bepecaser à l’ECF Roudaut, travaille quelques années comme salarié avant de s’installer en 2013 à Lambezellec. « J’ai suivi Matmatah qui chante « Viens donc faire un tour à Lambé », dit-il en souriant. C’est le quartier historique de Brest, très populaire et très dynamique. J’ai été très vite débordé. J’avais prévu de faire 32 dossiers dans l’année et je les ai faits dans le mois ! »
Le problème du recrutement
En quelques mois, il développe son entreprise, engage une première enseignante et une secrétaire, forme en deux ans une équipe très soudée de trentenaires et de quadras. Faycel Hareche saisit l’opportunité qui lui est offerte d’ouvrir deux autres agences, à Gouesnou et à Guipavas. « Mon principal problème aujourd’hui, c’est le recrutement, dit-il. Nous pourrions très facilement être deux de plus. » Cela ne l’empêche pas de regarder l’avenir avec une certaine sérénité. « Les indépendants que nous sommes, doivent sans doute se regrouper pour vivre. Nous devons mutualiser nos moyens matériels et humains pour agir de concert. » Il sait parfaitement que ce ne sera pas facile, mais que c’est une voie majeure pour la survie des écoles de conduite de proximité. « Nous nous devons d’être au plus près de nos clients, de leur permettre de passer leur permis dans les meilleures conditions possibles et à des prix acceptables pour eux. Le passage à la boîte automatique va peut-être dans ce sens et en achetant une hybride, c’est ce que je souhaitais faciliter. Les voitures 100 % électrique, c’est beaucoup plus compliqué et pour ma part, je vais encore attendre un peu. » Dans son agence de Lambé, il reçoit des collégiens et des lycéens, mais surtout des jeunes travailleurs français et étrangers. Son bilinguisme est tout particulièrement apprécié par les réfugiés syriens qui habitent sur place. Il est résolument ouvert à toutes les cultures et ici, c’est indispensable.
Le manque de places d’examens, encore et toujours
Comme Nicolas Mailleau, Faycel Hareche est confronté au problème du manque d’inspecteurs. « RdvPermis est devenu mon jeu vidéo favori, s’amuse-t-il, mais je n’ai jamais assez de places. Face à cette situation qui est un véritable handicap pour nous, j’ai une suggestion à faire. Partant du principe que la présence de l’enseignant dans la voiture le jour de l’examen est avant tout figurative, pourquoi ne pas imaginer une nouvelle forme de passerelle ? Ne peut-on pas imaginer que les élèves recalés pour une seule faute éliminatoire et avec un total de points supérieur à 20 se voient délivrer leur permis sans repasser l’examen pratique ? Ces candidats recalés auraient à suivre un nombre d’heures complémentaires de formation déterminé en concertation par l’inspecteur et l’enseignant. »
Pour Faycel Hareche, il y aurait au moins cinq avantages majeurs à mettre en place cette passerelle :
pallier le manque d’inspecteurs, la durée de formation des inspecteurs étant longue ;
inciter les écoles de conduite à fournir un travail de qualité et à se labelliser ;
pallier, à moyen terme, au manque d’enseignants ;
pallier les délais d’attente qui varient entre 3 mois à plus d’un an !
avoir, enfin, des élèves plus sereins le jour de l’examen.
Hervé Bihan-Poudec est lui aussi confronté à la pénurie d’inspecteurs. « Le problème est aigu, constate-t-il, et a des répercussions au quotidien car nos assistantes se font agonir par les clients mécontents de devoir attendre jusqu’à six mois pour passer ou repasser leur permis. » Cet ancien sportif de haut niveau, cycliste amateur jusqu’à 27 ans, qui n’a pas voulu franchir le Rubicon et passer professionnel, avait un temps souhaité acheter un magasin de cycles. Il a finalement acquis l’auto-école Cochard, à Lesneven. Il passe alors son Bepecaser avec mention deux-roues et entre de plain-pied dans l’univers de l’enseignement de la conduite et de la sécurité routière. Il acquiert en 2004 un centre de formation professionnelle « Groupe lourd » qu’il va développer dans le cadre du réseau City Pro qui vient de se créer. Les pistes qu’il construit lui permettent non seulement de faire croître cette activité, mais également d’intensifier activité « moto ».
Franchir les barrières administratives
Quelques mois plus tard, tout s’enchaîne. Il reprend, dans le centre ville, une auto-école et devient le premier adhérent City Zen. « L’aventure City Pro s’arrête pour moi, confie-t-il, et je décide de me consacrer à l’école de conduite City Zen. Pour cela, je sais que je peux compter sur ce réseau en construction. Ça a été d’une aide certaine pour la labellisation, par exemple. » Hervé Bihan-Poudec reprend deux nouvelles agences à Lesneven et à Landerneau. Il passe un accord avec City Pro pour pouvoir utiliser l’une des pistes pour la moto. « Cette piste à l’avantage de se trouver à égale distance des trois agences. Pourtant, je m’y sens à l’étroit et j’envisage d’acquérir un terrain pour construire un vrai centre « moto » et remorque. Les barrières administratives sont telles que c’est une opération complexe qui n’a pas encore abouti. » La colère est contenue parce que cet entrepreneur dans l’âme, aimant les défis, préfère aller résolument de l’avant. Lui qui a été membre du Centre des jeunes dirigeants (CDJ), sait qu’il faut pour cela « défricher des idées, mener des expérimentations et questionner les manières d’agir pour bâtir des entreprises plus responsables, plus durables et plus agréables ». Aussi a-t-il répondu favorablement à l’initiative de Claude Pincemin de Mobilians qui, en collaboration avec France Travail, la Région Bretagne et l’OPCO Mobilités, se propose de faire du recrutement et former des ECSR en un an et demi en contrat d’alternance. « C’est une action qui me tient à cœur car elle entre pleinement dans ce que je pense être ma philosophie première : transmettre », explique ce fou de voile qui a fait plusieurs transat’ sur son J99 aux couleurs de City Zen.
Sensibiliser les élèves aux problèmes environnementaux
Cela va de pair avec le nouveau défi que nous devons relever : diminuer notre empreinte carbone. « En choisissant des véhicules essence roulant au bioéthanol (E85), en ayant été le premier à passer à l’électrique avec des Renault Zoé, je ne cherche pas seulement à me différencier. Je veux sensibiliser mes élèves aux problèmes environnementaux et défendre notre planète. » Le ton est grave, la volonté politique manifeste et l’action réfléchie. « L’utilisation des simulateurs Ediser pour la compétence 1 va dans le même sens. Les élèves sont appelés à faire 4 heures pour débuter et y ont accès, en illimité et gratuitement, pour finir le module. C’est un apport essentiel pour eux comme pour les enseignants qui apprécient le côté pédagogique de l’outil tout autant que son côté écologique et économique. » L’entreprise est en parfait ordre de marche : Hervé Bihan-Poudec et sa femme, Geneviève, pourront-ils reprendre la mer en toute tranquillité ?
Marc Horwitz