À Marseille, les écoles de conduite tiennent à sauver leurs valeurs traditionnelles. Elles regardent vers le futur en se posant des questions, notamment sur le véhicule électrique. Surtout, elles ont compris que les réponses viendront d’elles-mêmes tout autant que des pouvoirs publics.
Marseille a été à la « Une » le 8 mai dernier avec l’arrivée de la flamme olympique sur le territoire national. Ce moment festif ne peut malheureusement pas cacher que la deuxième ville de France est une métropole en crise permanente avec ses quartiers difficiles, ses problèmes d’insécurité et de délinquance ou encore avec le trafic de stupéfiants dont les medias se font régulièrement l’écho. Son taux de pauvreté reste important et celui du chômage est plus élevé que celui de la France métropolitaine (9,6 % de la population active versus 7,2 %). Pourtant, la cité phocéenne ne cesse de se transformer : elle voit sa population augmenter et rajeunir. La majorité de ses 850 000 habitants a aujourd’hui entre 25 et 39 ans.
Économiquement, la préfecture des Bouches-du-Rhône présente des atouts indiscutables avec quatre pôles de compétitivité dont l’impact est très important puisqu’ils représentent 100 000 emplois, 1 000 entreprises adhérentes, 4 000 chercheurs dans le secteur public. Marseille qui accueille 5 millions de touristes par an, reste aussi une ville culturellement attractive par ses musées et son très riche patrimoine architecture. Elle offre de plus des installations sportives de grande qualité et des sites naturels remarquables comme le Parc national des calanques.
Une passion pour la sécurité routière
Née dans la cité phocéenne, Pascale Rosato n’est pas la dernière à critiquer sa ville et cependant on comprend vite qu’elle y est très attachée. « L’agence principale d’ASTR (Apprentissage en sécurité du travail et routière) est à 25 kilomètres, dans une zone industrielle de Vitrolles où nous disposons d’un terrain de 3 500 m² avec un équipement dédié à l’enseignement de la conduite et de la sécurité routière, explique-t-elle le sourire aux lèvres. J’ai choisi cet emplacement contre l’avis de tout le monde. Et bien que je ne travaille qu’aux heures classiques de bureau depuis l’ouverture en 2012, nous ne cessons de grandir. » En reconversion professionnelle, bien décidée à changer de vie, Pascale Rosato a passé son Bepecaser tout en préparant une licence de Sciences humaines, option Sécurité routière, à l’Université d’Aix-en-Provence. « Ne me demandez pas pourquoi, mais je suis tombée amoureuse de la sécurité routière, dit-elle. Je dois ma réussite à une idée qui a fait son chemin depuis : proposer des formules accélérées Code et conduite. Toute seule pendant une petite année, je me vois dans l’obligation d’embaucher des moniteurs, puis une directrice pédagogique pour que l’entreprise se développe sans heurts. » C’est avec certain bonheur qu’elle ouvre, en 2015, l’agence de Marseille dans ce qui était le bureau de son grand-père, électricien. Dans ce quartier populaire, elle reçoit plus de jeunes adultes que de lycéens.
Les plateformes en perte de vitesse ?
« L’arrivée des plateformes nous a posé de réels problèmes, explique-t-elle. Nous avons galéré et dû nous battre pendant trois ans. Aujourd’hui, elles ne sont plus aussi actives. Elles n’ont que peu de places d’examen et par conséquent il n’est pas rare que nous récupérions leurs élèves. Le problème est qu’en général, ils ont été mal formés et qu’il nous faut pratiquement tout recommencer à zéro. » Pascale Rosato s’arrête brusquement et, après un temps de réflexion, aborde deux sujets qui lui tiennent à cœur. La première concerne RdvPermis qui est, pour elle, une galère. « Le manque d’inspecteurs a pour conséquence un manque chronique de places d’examen. Ce n’est pas acceptable, estime-t-elle. C’est pour nous synonyme de stress quand nous nous connectons le mardi à 13 heures. Quelle drôle d’idée quand même de nous obliger à rester deux heures devant notre écran pour avoir un petit espoir de récupérer des places supplémentaires, espoir parfois déçu ! ».
La difficulté de communiquer avec les jeunes générations
Le constat est sans appel et la gérante d’ASTR espère qu’au fil du temps les choses vont s’arranger. « Il en faut, de toutes les façons, de la patience pour faire ce métier », s’amuse-t-elle avant d’enchaîner : « Les enseignants les plus expérimentés comme moi, nous avons du mal avec les jeunes générations. Nous en sommes désolés et pourtant c’est une réalité ! Même s’il y a des exceptions, nos élèves manquent de culture générale, ils n’alignent plus une phrase se contentant souvent d’un « c’est bon » parfois énigmatique. Cela nous oblige à répéter de très nombreuses fois les mêmes choses pour être sûrs d’être compris. Nous avons l’impression de ne pas toujours parler la même langue qu’eux. C’est vrai dans la voiture, c’est aussi vrai au téléphone ! ».
Fort heureusement, pour Pascale Rosato, il est bien d’autres choses qui peuvent symboliser tout ce qu’elle aime et qui, quelque part, l’apaise. « L’ouverture du CPF a été pour nous une opportunité, se félicite-t-elle. Il finance 30 à 40 % des formations au permis B. C’est plus de 90 % pour la moto qui a globalement toujours très bien marché chez nous et qui est même une de nos spécialités (NDLR : ce reportage a été effectué juste avant le durcissement sur les conditions d’accès au CPF). Nous avons affaire à une population qui aurait de toutes les façons passé son permis parce qu’elle en a usage au quotidien et les 100 euros que les stagiaires doivent verser depuis le 2 mai 2024, n’y changent rien. Pour le BE et le B96, ce sont des professionnels qui cherchent à avoir en poche le permis « remorque » qui est, pour eux, un plus certain. On ne peut que regretter que, là encore, le manque de places d’examen nous handicape ».
Des taux de réussite en chute à l’examen pratique
Laurent Abramovici, gérant de l’ECF Tellene Saint-Victor, n’a pas tout à fait les mêmes problèmes que sa collègue avec qui il partage cependant une même passion pour son métier. S’il reconnaît que RdvPermis ne lui facilite pas la vie, il dit « faire avec ». Il constate seulement que les taux de réussite sont en chute à l’examen pratique et l’explique par un système qui « oblige » les auto-écoles à présenter des candidats « un peu justes parfois » même s’ils ont fait 30 ou 35 heures de conduite. En effet, réserver pratiquement un mois à l’avance une place d’examen nominative n’est pas la meilleure des solutions. Le moindre changement sur les plannings remet en cause jusqu’à la qualité de la formation. Ces plannings sont en effet bien remplis et ajouter ou décaler des heures devient mission impossible. « Et si on pouvait réserver des places sans qu’elles soient attribuées nominativement, cela ne mettrait-il pas un peu plus d’huile dans un système encore trop rigide ? » se demande-t-il. « Il est vrai que des progrès ont été faits avec la possibilité, limitée cependant, d’interchanger ou de modifier des élèves, admet-il. C’est cependant loin d’être satisfaisant. ».
Arrivé dans le métier par hasard
Installé dans le très chic 7ème arrondissement où il a repris, en 2018, l’ECF alors dirigée par Émile Méchulan et dont il était l’un des enseignants, il a dans l’idée de garder son entreprise à taille et visage humains. « Je suis arrivé dans ce métier par hasard, mais je l’aime », confie celui qui, titulaire d’une maîtrise STAPS (Sciences et techniques des activités physiques et sportives), n’a pas trouvé sa voie comme professeur de sport. « J’ai fait quelques remplacements en collège, raconte-t-il, mais sans conviction. J’aurais pu me diriger vers le management d’un club sportif ou la gestion d’un centre, mais je n’ai rien trouvé. Mon père, inquiet, m’a dit un jour : « Et si en attendant tu faisais une formation d’enseignant à la conduite ». Nous étions en 2005 et j’ai très vite eu mon Bepecaser dans un centre ECF. Je suis resté fidèle à ce réseau parce que pour un indépendant comme moi, les avantages sont importants. Certes cela a un prix, mais il m’aide quand je rencontre une difficulté. Et puis, ECF, c’est la force d’un groupe et une belle image nationale peut être plus connue des anciens, les parents par exemple.
Un manque de bornes de recharge électrique
L’ECF Tellene Saint-Victor est idéalement située au pied de Notre-Dame-de-la-Garde, non loin du centre-ville et de l’autoroute qui traverse Marseille. Elle est proche de plusieurs établissements scolaires comme le lycée polyvalent Rempart-Vinci ou le Collège Gaston-Deferre. « J’ai une clientèle de quartier, assez jeune, dit-il. Un élève sur deux arrive avec le Code en poche, ce qui n’est pas sans poser de problème. Nous ne reviendrons pas en arrière et par conséquent nous prenons cela comme acquis », dit Laurent Abramovici qui s’interroge sur le développement de son agence. « Rejoint en 2023 par une enseignante, Christèle, nous avons le potentiel pour avoir un deuxième salarié. Pourtant, je ne me décide pas à franchir le pas. Nous connaissons aujourd’hui une transformation de notre profession qui est assez compliquée avec, notamment, les nouveaux outils numériques ou le passage des véhicules manuels au véhicules à boîte automatique. Et je ne parle pas des voitures électriques parce que la question des bornes de recharge n’a pas encore trouvé de solution à Marseille ! ». En effet, la ville qui a, à sa tête, un maire socialiste, Benoît Payan, n’a pas, dans ce domaine, une politique d’avant-garde. Les places de parking équipées de bornes de recharge ne sont pas légion et éloignées de l’agence ECF. Visiblement cependant Laurent Abramovici y pense même si ce n’est pas pour lui une priorité. « Il faut être pratico-pratique et regarder dans quel environnement nous travaillons, expose-t-il. Je suis plutôt en train de réfléchir à acquérir un véhicule thermique ou hybride à boîte automatique. La demande est en constante augmentation. Je crois que c’est pour moi une nécessité à terme. Ne nous y trompons pas cependant : sur le marché de l’occasion vers lequel mes élèves se tournent une fois obtenu le permis, les voitures équipées d’une boîte automatique sont plus rares et plus chères. Aussi auront-ils besoin de suivre la formation de 7 heures leur permettant de conduire une voiture à boîte manuelle. N’étant pas encore labellisé, je les enverrai dans une autre agence du réseau ECF comme je le fais déjà pour les demandes de permis moto ou AM, ou encore pour les personnes qui souhaitent financer leur permis avec leur CPF. Conclusion : l’électrique n’est pas encore d’actualité pour mes élèves et pour moi. »
Une reconversion professionnelle
Henri Raviol dirige l’auto-école Vendôme qui compte deux agences, la principale dans le quartier de la Fourragère et l’autre, toujours à l’est de la ville, à Saint-Barnabé. Il mène, quant à lui, une réflexion sur la transition énergétique de sa flotte. À titre personnel, il a fait le choix d’un VP 100 % électrique. Pour son entreprise, il retarde encore un peu sa décision. Cet enseignant, issu des quartiers nord de la ville et qui a connu un début de vie chaotique, a commencé par faire des études en électricité avant de découvrir le monde de l’enseignement de la conduite et de la sécurité routière. « Quand j’ai passé mon permis moto, raconte Henri Raviol, je me suis dit : « C’est ça que je veux faire ! » J’ai pris contact avec l’auto-école qui était dans le centre commercial Barnéoud, à Plan-de-Campagne, au nord de Marseille et tout s’est alors enchaîné : j’ai passé mon diplôme auto et moto en 1991 et travaillé dans le grand centre moto de Barnéoud avant de sauté le pas ».
Un quartier en pleine expansion
En 1998, Henri Raviol a l’opportunité de racheter une auto-école « à l’ancienne ». La Fourragère est encore un désert, mais les immeubles poussent les uns après les autres et en quelques années, le quartier change complètement. « J’ai eu une chance incroyable, s’exclame Henri Raviol. Les nouveaux habitants me font confiance et le bouche-à-oreille se révèle très efficace. ». L’auto-école Vendôme bénéficie de la proximité de plusieurs établissements scolaires dont celle du lycée polyvalent Nelson Mandela, l’un des plus importants de Marseille, avec ses sections européennes, sport et arts.
« Je viens d’être labellisé, explique encore Henri Raviol. C’était devenu une nécessité pour répondre aux besoins de notre environnement économique et social, dans un contexte où la demande de CPF est forte. L’une de mes principales préoccupations est le recrutement. Je souhaite avoir des enseignants qui prennent des initiatives tout en respectant les règles imposées dans l’entreprise et croyez-moi, ce n’est pas facile. » Le ton est presque badin et pourtant le propos est sérieux. Remet-il la formation du Titre Pro en question ? Il n’esquive pas et pense qu’il est possible de l’améliorer. De là à tourner résolument vers l’avenir ? « C’est toute la profession qui doit regarder vers l’avant, dit-il simplement. L’automatique et surtout l’électrique vont nous forcer à évoluer. Pour l’instant, le côté latin des Marseillais prédomine et la boîte manuelle reste la plus demandée ! Cela n’aura qu’un temps. Le problème, c’est que nous sommes aveugles, nous entendons sans avoir aucune visibilité sur les deux ou trois années à venir. Nous nous adapterons. » Le constat n’est pas amer, il se veut réaliste. « Il faut se préparer, être à l’écoute et jouer le jeu. C’est d’ailleurs ce que nous avons toujours fait et plus encore depuis 2015. Dernier exemple en date : l’ensemble de mes enseignants est passé sans aucun problème au smartphone grâce aux applications des Codes Rousseau qui nous ont accompagnés pour répondre aux dispositions de la Délégation à la sécurité routière concernant le livret d’apprentissage dématérialisé ». Plus globalement, Henri Raviol est persuadé que la réalité économique des auto-écoles d’aujourd’hui ne sera pas celle de demain. C’est le message qu’il veut faire passer à celui qu’il voit comme son successeur. « C’est dans cet état d’esprit que je le prépare, conclut Henri Raviol. Je souhaite en effet lui donner ce coup de pouce qu’à mes débuts, j’ai reçu par celui qui me cédait son entreprise. » Respect Monsieur Raviol pour cette jolie leçon de vie !