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map Vie des régions — Avril 2024

Rouen : l’avenir de la profession en ligne de mire

À Rouen, les écoles de conduite regardent devant elles. Emmenées par des hommes de conviction, elles abordent l’avenir avec de nouvelles idées et un optimisme qui n’est pas toujours partagé dans la profession.


Rouen, préfecture de Seine-Maritime, est considérée comme la capitale de la Normandie. La ville de Nicolas Mayer-Rossignol est d’ailleurs au cœur de la Métropole Rouen Normandie qui compte plus de 500 000 habitants. Si ce n’est pas l’une des métropoles les plus dynamiques de France, elle peut néanmoins compter sur quelques industries, sur son port international et ses commerces pour se développer. Son université compte 37 unités de recherche, 1 500 enseignants-chercheurs et près de 770 doctorants. Elle propose plus de 300 formations. Métropole Rouen Normandie, c’est aussi un patrimoine d’une grande richesse qui a attiré, en 2023, 4,4 millions de touristes, notamment pour visiter la cathédrale immortalisée par le peintre impressionniste, Claude Monet.

Envisager l’avenir
Rouen, c’est encore une Zone à faibles émissions (ZFE) qui couvre la ville intra-muros et 13 autres communes alentours. Alors, la formation à la conduite sur les véhicules électriques serait-elle une carte à jouer ? « Oui, bien sûr, nous avons dû nous adapter », explique d’emblée Lorenzo Lefebvre, vice-président de Mobilians-ESR et qui est très présent dans la Métropole avec ses six bureaux Movébo by Lefebvre. « Inutile de regarder en arrière, envisageons tout au contraire l’avenir, poursuit-il. Le temps est loin où j’ai repris l’école de conduite de Duclair, en Seine-Maritime que mes parents avaient créée en 1976 ! », raconte-t-il.
Élève peu assidu sur les bancs de l’école, commercial au début de sa vie professionnelle, Lorenzo Lefebvre est si attaché à sa Normandie natale qu’il souhaite y revenir. C’est ce qu’il fait après quelques années en région parisienne. Comme il est alors sans travail, bien qu’il ne veuille « surtout pas faire ça », il passe son Bepecaser en 2000 et son BAFM en 2004. « Je me suis pris au jeu, dit-il, et toujours soutenu par mes parents, j’ai développé l’entreprise familiale jusqu’à racheter, il y a 7 ans, le bureau de Duclair dont ma mère est toujours salariée ou m’installer, il y a 2 ans, au « Village moto » de Rouen. J’y ai créé un modèle de moto-école exclusif et innovant sur une piste de plus de 5 000 m².

La boîte manuelle bientôt supplantée par la boîte automatique
« Dans les 5 ans qui viennent, assure Lorenzo Lefebvre, la boîte automatique aura supplanté la boîte manuelle et on peut penser que le 100 % électrique sera une réalité dans une très grande partie des auto-écoles avant 10 ans. Nous avons une carte à jouer, celle de la formation à la conduite sur les véhicules électriques. Pour moi, il est d’ailleurs temps d’en finir avec la conduite « dynamique » pour la remplacer par une conduite « défensive et rationnelle » qui, très liée à l’écoconduite, me paraît être l’avenir ».
Pour les écoles de conduite de proximité, l’équation à résoudre est simple : garder une formation de qualité, augmenter la production de places d’examens, tout en limitant le coût pour les foyers les plus modestes en trouvant des financements sans baisser le prix de la formation. « C’est le seul moyen d’assurer la sécurité des usagers de la route et la pérennité de nos entreprises », insiste Lorenzo Lefebvre. Voilà le message, très clair, qu’il porte aussi au sein de Mobilians. « Le syndicat dont mon père fut président départemental - j’en suis devenu le président régional et le vice-président national -, c’est un engagement total, assure encore Lorenzo Lefebvre. Ce sont des responsabilités qui m’ont obligé à m’organiser. C’est d’autant plus vrai que j’ai été élu président de Génération Mobilians qui regroupe l’ensemble des jeunes de tous les métiers de cette organisation professionnelle qui est celle de toutes les familles de l’automobile et de la mobilité ». La relève ?

Une transition tranquille sur 10 ans
Karl Raoult a déjà répondu à cette question. Il y a 4 ans, avec Véronique, son épouse, ils ont décidé de partager leur expérience avec Aymeric Haché. Cet enseignant de la conduite qui travaille depuis une douzaine d’années à leurs côtés, est désormais leur associé. Il s’agit de lui transmettre l’entreprise d’ici 10 ans. « Il y a 30 ans très exactement que j’ai repris la petite auto-école que ma mère avait fondé à Darnetal en Seine-Maritime, relate Karl Raoult. J’avais fait mes premières armes dans la grande distribution et chez L’Oréal Parfumerie, mais je voulais absolument avoir ma propre entreprise pour la développer. » Après Darnetal, ce sera Franqueville-Saint-Pierre et Bonsecours qu’il rachète en 2002, puis Boos en 2003, Elbeuf en 2007 et une première agence dans Rouen, Ligne de conduite, en 2015 tandis que, dans le même temps, il s’installe face au lycée, à Belbeuf. Suivent Le Mesnil-Esnard et le rachat, en 2018, boulevard de la Marne de l’auto-moto école Pilote, à deux pas de la gare de Rouen, qui devient l’agence CER, cœur de l’entreprise de Karl Raoult. Il y aura encore en 2022 Fleury-sur-Andelle, une petite agence de campagne qui fait sa fierté parce qu’elle a vu son chiffre d’affaires exploser depuis qu’elle abhorre les couleurs de CER Réseau.

Adepte de la « conduite duo »
« CER Rouen Normandie, ce sont aujourd’hui 7 adresses en Seine-Maritime, certifie Karl Raoult. Pour en arriver là, nous avons dû nous réorganiser au fil du temps et nous adapter à une clientèle très diversifiée puisque les publics de campagne et de ville n’ont pas toujours les mêmes attentes. » Karl Raoult est parti sur une idée qui a guidé sa ligne politique. « La rentabilité d’une auto-école de proximité traditionnelle est très faible, trop pour pouvoir investir. Il faut par conséquent améliorer le système et trouver un nouveau modèle économique. Pour moi, cela a été la « conduite duo » : un moniteur, un véhicule, 2 élèves qui travaillent pendant 90 minutes - la moitié au volant, la moitié comme observateur - et ne payent que 45 minutes. On augmente ainsi la productivité de 25 %. Lorsque j’ai adopté cette méthode, je faisais en un après-midi ce qu’un enseignant fait classiquement en une journée. Le matin, je pouvais réfléchir et prendre des contacts, répondre à des appels d’offres du département comme celui qui m’a amené à former 400 personnes de son personnel. » Dans la foulée, il formera 150 personnes travaillant pour la Région Normandie et aussi des formateurs de la Gendarmerie nationale qui auront pour mission d’éduquer les personnels de cette institution à l’écoconduite.
« Il faut imaginer le futur de notre profession, répondre à Ornikar et aux autres plateformes, insiste Karl Raoult. Pour cela, créons de nouveaux produits et allons chercher les jeunes là où ils sont, au lycée. Une première expérience dans un établissement privé de Rouen démontre que c’est possible. Nous avons mis à sa disposition, moyennant une participation des élèves, des enseignants qui donnent des cours de Code. C’est, nous l’avons constaté, une porte d’entrée grande ouverte sur nos auto-écoles ! Certes, cela demande du temps et il faut apprendre à gérer cette activité, mais c’est faisable. » D’ailleurs Karl Raoult rêve d’étendre cette expérience aux lycées publics avec l’aide du Conseil régional.

L’avantage d’adhérer à un réseau
Quand il prend sa casquette de vice-président de CER Réseau, un poste qu’il occupe depuis 8 ans après avoir rempli 3 mandats de responsable régional, Karl Raoult s’exprime haut et fort pour donner force et vigueur aux pratiques expérimentées à Rouen. On comprend qu’il est prêt à prendre son bâton de pèlerin pour assurer l’avenir du CER Réseau et plus généralement des ­auto-écoles de proximité. « Nous allons mener une grande campagne d’adhésions en expliquant qu’être membre d’un réseau, c’est être plus performant sur le plan pédagogique comme sur le plan financier, dit-il. CER est une marque reconnue et cela rassure les clients. C’est aussi une organisation qui propose une aide pour monter les dossiers pour obtenir la certification Qualiopi, le label Qualité ou pour apprendre à ses adhérents à être plus performant en matière de gestion des dossiers CPF. » Karl Raoult forme les responsables d’auto-écoles du réseau à la « conduite duo » convaincu que c’est un formidable apport à leur pratique quotidienne, un apport qui se voit très vite dans leur bilan. « Avec la « conduite duo », on avance plus vite, on stimule les élèves qui ne paieront plus leur permis au prix fort. N’est-ce pas là encore un objectif des pouvoirs publics ? », fait-il semblant de s’interroger.

Former des alternants pour avoir des enseignants au meilleur niveau
Karl Raoult peut partager une autre de ses pratiques. Elle consiste à accueillir des alternants dans le cadre d’un contrat de professionnalisation. « Après la crise sanitaire, nous avons été confrontés à un double problème, rappelle Karl Raoult. Des salariés, impossible à remplacer, nous ont quittés et, dans le même temps, nous avons vu affluer un grand nombre d’élèves que nous avons eu beaucoup de mal à recevoir dans de bonnes conditions. Dans la cadre des formations reconnues par l’OPCO Mobilités, les contrats de professionnalisation nous ont permis, en partie au moins, de sortir de cette impasse. Les aides de l’État, 6 000 euros en 2024, sont conséquentes et couvrent une bonne partie des salaires. Après 6 mois de formation et la validation du CCP1, les stagiaires reçoivent un titre provisoire qui leur permet d’enseigner seul dans la voiture. Un an après, ils valident le CCP2 et se voient délivrer leur Titre Pro ». En 30 mois, CER Rouen Normandie a accepté 10 « contrats de professionnalisation » et en a tiré quelques conclusions inédites. « Il faut mettre en place un meilleur contrôle de nos stagiaires, affirme Karl Raoult. Ils ont besoin d’être mieux accompagnés et c’est notre rôle de le faire pour qu’ils soient plus efficaces - et plus à l’aise - auprès de nos élèves.
On ne sera pas étonné d’apprendre que Karl Raoult souhaite encore aider ses collègues qui veulent ouvrir un centre de sensibilisation à la sécurité routière comme il en a créé un premier il y a dix ans. Il part toujours du même principe : dans un réseau, ceux qui ont une expérience se doive de la partager. Et c’est naturellement la même chose pour l’achat, à prix compétitif, d’un simulateur de conduite. « Nous savons l’intérêt pédagogique et financier qu’il y a pour une école de conduite à s’équiper et nous sommes prêts à l’expliquer à nos collègues qui n’en sont pas convaincus ».

La Scop, une voie d’avenir pour les écoles de conduite ?
C’est sur une voie parallèle que s’est engagé Thierry Winderickx, le président de la toute nouvelle Scop SAS Cotard. Quatrième Société Coopérative de Production du réseau ECF dont elle fait partie intégrante, elle regroupe 5 agences de formation professionnelle en Seine-Maritime (Rouen, Bolbec et Dieppe), à Beauvais dans l’Oise et à Évreux dans l’Eure, plus 3 écoles de conduite en Seine-Maritime à Yvetot, Fécamp et Bolbec. Cette entreprise est née de la volonté d’un homme, Fernand Cotard. Fondateur d’une auto-école en 1968, il avait pris le virage de la formation professionnelle avant de saisir une opportunité et de revenir à l’enseignement de la conduite au travers d’agences de proximité rachetées à un petit groupe qui faisait tout à la fois du groupe lourd et du véhicule léger.
Fernand Cotard qui a consacré toute sa vie à son entreprise, avait souhaité, dès 2022, qu’elle soit reprise par ses salariés et qu’elle reste dans le réseau ECF. Juste avant qu’il ne décède en janvier 2023 et alors que ses enfants ne souhaitaient pas reprendre son activité, un accord sur les grandes lignes avait été trouvé. Il n’y avait plus qu’à le mettre en œuvre. « Notre première action, explique Thierry Winderickx qui a été enseignant de la conduite avant de se consacrer à l’exploitation du groupe Cotard (gestion du planning de l’ensemble des agences), a été d’emmener un maximum de salariés avec nous. Nous avons fait un travail d’approche, de mise en confiance, beaucoup de pédagogie pour qu’ils s’engagent. » Le projet prend forme et, coup de chance, profite du dispositif « Émergence ESS » de la région. C’est un dispositif qui, dans le cadre de la Stratégie Régionale de l’Économie Sociale et Solidaire, propose un accompagnement spécifique dans la création et le développement d’entreprises de l’économie sociale et solidaire. En deux mots, pour 1 euro de part sociale dans la Scop, la région abonde de 1 euro. « Cela a été une véritable motivation pour les salariés qui sont finalement 36 sur 60 à devenir sociétaires », assure Thierry Winderickx. Élu président de la Scop, il est rejoint par Emmanuel Bertot, élu au poste du directeur général, et ils portent ensemble le projet. Accompagnés par l’Union des coopératives, ils s’attaquent aux aspects juridiques et financiers, ils apprennent le fonctionnement spécifique de cette nouvelle structure.

Une formidable aventure humaine
« Désormais, explique Thierry Winderickx, il nous faut consolider l’existant et partir dans une logique de développement. Nous ne nous interdisons rien et espérons accroître nos résultats après avoir reçu 4 800 stagiaires et réalisé 360 000 heures de formation pour un chiffre d’affaires de 6 millions d’euros en 2023. Les formations au risque routier en entreprise et à l’éconduite font déjà partie de nos programmes. Nous allons dès maintenant mener une réflexion dédiée aux nouvelles mobilités ». « Cette Scop, conclut son président, est une grande aventure humaine avec ses réussites et ses écueils. Nous avançons, collectivement, avec pour objectif numéro 1 de pérenniser l’entreprise ». L’esprit entrepreneurial de Thierry Winderickx, d’Emmanuel Bertot et des 12 sociétaires élus au Comité d’accompagnement de la gouvernance pour assister la direction dans sa stratégie, devrait leur permettre de voir l’avenir avec une certaine sérénité.


Marc Horwitz


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