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map Vie des régions — Février 2024

Seine-et-Marne : Des professionnels prêts à affronter l’avenir

À Bois-le-Roi, Fontainebleau et Melun, les auto-écoles ont connu au lendemain de la crise sanitaire bien des difficultés. Deux ans après, celles qui ont résisté, sont plus fortes et mieux préparées à affronter l’avenir.


La Seine-et-Marne représente près de 50 % du territoire francilien. C’est un département essentiel pour le développement global de la région Île-de-France. Aussi les pouvoirs publics – à commencer par la Présidente de la région, Valérie Pécresse – ont la volonté de le promouvoir. Ils veulent accélérer sa réindustrialisation tout en protégeant son patrimoine rural, culturel et naturel. Ils souhaitent lutter contre les déserts médicaux et surtout désenclaver ce département pour accéder aux zones d’emplois. De nouveaux lycées seront construits d’ici 2027 et l’accent est mis sur le développement des pôles aéronautiques de Meaux et de Villaroche et du pôle touristique de Disney. Bien d’autres projets sont en cours autour de Melun (préfecture du département), et du Val-de-Seine ou dans la communauté d’agglomération du Pays de Fontainebleau qui accueille 26 000 étudiants dans l’enseignement supérieur et notamment sur le campus de l’Institut européen d’administration des affaires (INSEAD). Fontainebleau a encore la chance de pouvoir compter sur un site Unesco, le Palais et le parc de son château, qui sont au cœur d’une forêt de 25 000 ha. Sur la frange nord de ce massif forestier, la très bourgeoise commune de Bois-le-Roi, a connu une importante croissance démographique avec l’arrivée du train à la fin du XIXème siècle. Depuis lors, elle se distingue par ses jolies maisons et sa vie loin du tumulte des grandes cités du département.

Alliance, une affaire de famille
À deux pas de la gare désormais desservie par le RER D et le TER, Alliance Auto-école a acquis une certaine notoriété. Franck Landouzy, son gérant, l’a créée il y a une dizaine d’années. Il n’en était pas à son premier coup puisqu’il a revendu son agence de Melun pour monter cette nouvelle entreprise. Il avait aussi eu un bureau à Saint-Fargeau-Ponthierry dont il s’est séparé pour, cette fois, créer à Fontainebleau en 2023, une agence d’Alliance confiée à sa sœur et l’époux de cette dernière, enseignant de la conduite. Visiblement la famille, ça compte et d’ailleurs c’est le frère de son ex-femme qui avait des ECF qui lui a mis le pied à l’étrier au début des années 2000.
« J’ai passé mon Bepecaser et ai travaillé plusieurs années avec lui avant de constater que nous avions des divergences de vue sur la façon de gérer et d’enseigner, explique Franck Landouzy. J’ai alors décidé de voler de mes propres ailes. » Cela n’a pas toujours été facile, mais toujours très instructif. « Contrairement à ce que certains croient quand ils débutent dans la profession, poursuit-il, une auto-école, c’est un chiffre d’affaires souvent important pour fort peu de rendement et de bénéfices. Autrement dit, la moindre erreur de gestion peut être fatale. C’est parce que j’ai été très prudent, en réduisant au minimum mes charges et en achetant mes voitures qu’avec ma femme Merry qui est à mes côtés pour administrer mes agences, j’ai pu passer sans encombre la crise du Covid. »

Une administration omniprésente et une concurrence pas toujours légale
Derrière ces quelques mots perce une certaine inquiétude et des questions sur l’avenir des auto-écoles de proximité. Les pouvoirs publics n’ont-ils pas tout fait pour les couler ? Trop d’administration, trop de normes, trop de règles mettent en danger les professionnels de la conduite qui ont décidé de ne pas rejoindre de grands groupements. Ils doivent également faire face à la montée en puissance des plateformes qui sont solidement implantées dans les agglomérations seine-et-marnaises les plus importantes à commencer par Melun et Fontainebleau. « Nous sommes comme beaucoup d’artisans mis à mal par une administration régalienne omniprésente et une concurrence pas toujours loyale », dit encore Franck Landouzy. Notre problème, c’est que quand nous récupérons des élèves qui ont été laissés tombés par les plateformes, nous cautionnons le système. Tout le monde se rend compte que leur niveau d’enseignement n’est pas, sauf exception, à la hauteur, qu’il n’y a pas de suivi des élèves. Le « ouf » de soulagement qu’ils poussent quand ils arrivent chez nous où ils trouvent autre chose, où ils apprennent vraiment à conduire, est significatif. L’ubérisation de notre profession, je n’y crois pas. »

Des cours de conduite commentée
Franck Landouzy, en revanche, est persuadé que sa méthodologie d’enseignement explique ses bons scores à l’examen pratique. Avec Stéphane Morisseau qui l’accompagne depuis la création de Melun et Cédric Dessaubry qui les a rejoints à Bois-le-Roi il y a 18 mois, ils proposent de la conduite commentée. L’élève après avoir acquis les bases, à savoir déplacer le véhicule, démarrer, maîtriser le volant et la boîte de vitesse, commente ce qu’il voit, ce qui va arriver. Cela permet à l’enseignant de le corriger immédiatement. « J’ai adhéré à cette méthode et l’expérience m’a appris qu’elle était efficace parce que l’élève est actif. Ainsi, il progresse plus vite », assure Franck Landouzy qui, au passage, estime que l’on ne peut pas former un élève pour le permis B en moins d’une trentaine d’heures et que « 10 heures de simulateur ne remplaceront jamais 10 heures au volant avec un enseignant ». Tout cela est dit sans acrimonie avec seulement la volonté d’asséner des vérités, ses vérités qu’il partage avec son équipe. « Alliance, conclut-il, c’est un groupe qui fait cohésion en toutes circonstances et c’est ce qui me fait continuer. Au fond, ce métier je l’aime… même si cela dépend aussi de la personne que j’ai en face de moi. » Franck Landouzy en sourit.

Un mini groupe d’auto-écoles monté par touches successives
Romain Berthonneau est tout aussi passionné. Tout juste la trentaine, il a déjà une dizaine d’années d’enseignement derrière lui. « J’avais envie d’enseigner la conduite depuis longtemps, confie-t-il, et j’ai passé mon Bepecaser à 20 ans. » Il débute à Villabé en Seine-et-Marne, puis effectue des remplacements dans plusieurs auto-écoles de la région. En 2016, il a l’occasion de reprendre, avec sa compagne Mathilde, une agence à Fontainebleau : ce sera le CER du Carrousel, à deux pas du lycée Blanche de Castille et du collège Lucien César. Tout s’enchaîne très vite puisqu’ils reprennent une autre auto-école en 2018 à La Ferté-Alais, dans le département de l’Essonne tout proche. Quatre ans plus tard, avec l’une des secrétaires administratives, Florie, ils créent une troisième agence à Vulaines-sur-Seine, en Seine-et-Marne, face au collège. « Je ne crois pas avoir cherché à atteindre une taille critique, explique Romain Berthonneau, mais j’avais envie de m’investir pour être au plus près des élèves. Je l’ai fait avec discernement et parfois en tirant la leçon des expériences de mes collègues. Plusieurs établissements ont fermé leurs portes après la crise sanitaire, le PGE a fait beaucoup de mal ! »

Le CPF, un vecteur de développement
Romain Berthonneau sait saisir sa chance et le CPF qui représente désormais 40 % de son activité, en a été une. « Nous avons su immédiatement qu’il y avait une opportunité de nous développer, raconte-t-il. Sa mise en place était une excellente chose, mais au départ rien n’a été facile. Il fallait avoir de la trésorerie et dans petites entreprises comme les nôtres, c’est ce qu’il y a de plus difficile. Nous avons pourtant réussi et aujourd’hui, parce que monter les dossiers est particulièrement chronophage, nous avons confié cette tâche à une alternante qui vient trois jours par semaine. C’est une très bonne recrue. Malheureusement notre budget ne nous permettra pas de la garder. Je vais donc tout faire pour la recommander. »
Faire confiance aux plus jeunes, c’est encore une caractéristique de Romain Berthonneau dont l’équipe est composée majoritairement de Titres Pro ECSR. « À  l’obtention du diplôme, constate-t-il, il reste encore beaucoup à faire. Il faut engranger de l’expérience pour être un enseignant performant auprès des élèves. C’est ce que permet le travail de groupe : même si ce n’est pas toujours facile à mettre en place, c’est un passage obligé. » Est-ce que cela réduit le turnover ? Romain Berthonneau le pense sans être totalement affirmatif tant les plus jeunes des enseignants sont versatiles. « Finalement, nos enseignants ne sont pas si différents de nos élèves, s’amuse-t-il. La rapidité, pour ne pas dire l’instantanéité, est le maître-mot de notre époque et nous ne pouvons que le déplorer. » Lui aime prendre son temps, pas le perdre ! « Quand je vois que les procédures de labellisation et d’agrément sont différentes d’un département à l’autre et que cela me pénalise parce que je n’ai pas encore pu proposer de formations sur la petite Citroën AMI que j’ai acquise il y a plusieurs semaines, je ne trouve pas cela normal, dit-il sans colère, mais avec un peu d‘amertume. Pourquoi faut-il pour obtenir cet agrément un contrat de formation avec des exemple de tarifs en Seine-et-Marne et un certificat d’immatriculation modifié et portant la mention « auto-école » dans l’Essonne ? ».

Une auto-école très conviviale et polyglotte
Même s’il les a toujours surmontés, les tracas administratifs ne sont pas non plus étrangers à Abdelkrim Hadiouche qui a créé en 2019, « L’Art de la Formation à la Sécurité Routière » (AFSR 77), une auto-école installée square Alexandre-Millot, dans un petit quartier très populaire et cosmopolite de Melun. On y parle arabe et bien d’autres langues, espagnol, anglais, turc puisqu’ici la communauté est importante, mais aussi des dialectes sénégalais ou maliens. L’agence ne désemplit pas. On y vient pour attendre l’heure de sa leçon ou prendre un café, voire un pain au chocolat au moment du goûter. Le moins que l’on puisse en dire, c’est que c’est vraiment sympathique. « C’est à l’image de ce que je voulais », assure Abdelkrim Hadiouche, ancien chauffeur superlourd en région parisienne qui ajoute : « Dans le cadre d’un recyclage, en discutant avec un formateur, j’ai décidé de passer le Bepecaser et validé les compétences complémentaires que sont « groupe lourd » et « deux-roues » en 2015. C’est ainsi que je suis rentré de plain-pied dans la profession d’enseignants de la conduite et de la sécurité routière, intervenant pour le centre AFTRAL Île-de-France sur tous les véhicules lourds. »

RdvPermis, une avancée pour la profession ?
Petit à petit cependant l’idée d’avoir son entreprise, a fait son chemin de la tête d’Abdelkrim Hadiouche qui pour mener à bien son projet, a pu s’appuyer sur Yasmine, son épouse. « J’ai commencé tout seul avec une voiture et juste avant la crise sanitaire, un moment particulièrement difficile, mais comme les voitures m’appartenaient, que j’avais peu de charges et que je n’ai pas utilisé le PGE que j’avais obtenu, nous avons passé le cap. Quatre ans après l’ouverture, nous sommes cinq. Nous couvrons l’intégralité des formations auto et moto, aidés par trois assistantes compétentes parce qu’elles connaissent très bien la gestion administrative. Leur aptitude à obtenir des places aux examens pratiques en fonction de nos besoins avec RdvPermis – une avancée à mes yeux pour l’ensemble de la profession-, en est une preuve supplémentaire. Nous traitons entre 25 et 35 dossiers « B » par mois. Le bouche-à-oreille marche formidablement bien et être à la limite de deux communes, Melun et Mée-sur-Seine, est un avantage. »
Abdelkrim Hadiouche explique encore qu’il doit beaucoup au CPF. « Cela m’a permis de rebondir et de me diversifier, dit-il. Nous qui sommes au contact direct de populations qui ont besoin de leur permis, mais ne savaient pas toujours comment le financer, nous ne pouvons que nous féliciter de cette initiative des pouvoirs publics. » Est-ce que cela va permettre à l’AFSR de continuer à se développer ? « N’ayons pas les yeux plus gros que le ventre, continuons à gérer notre affaire en bon père de famille comme nous l’avons toujours fait, faisons confiance à notre équipe qu’a rejointe mon jeune frère, Rachid, en 2022, et tout ira bien », expose sagement Abdelkrim Hadiouche.

Des projets de développement
Mais cela ne signifie pas rester les deux pieds dans le même sabot. Aussi, l’AFSR va, au début de l’année 2024, connaître de nouveaux développements avec l’arrivée d’un simulateur Ediser pour les évaluations et, sans doute, les quatre premières heures de cours. « Dans le même temps, confie Abdelkrim Hadiouche, nous allons renouveler, au fil de l’eau, nos véhicules dont quelques-uns ont beaucoup de kilomètres. Et là beaucoup de questions se posent. Dois-je commencer par acheter comme certains collègues, des Ford Flexifuel roulant à l’E85 ? Quelles hybrides choisir pour répondre à la demande croissante de permis sur véhicule à boîte automatique ? L’électrification de la flotte n’est pas encore à l’ordre du jour et pourtant, on y pense. Notre école est au milieu de logements sociaux et les parkings sont propriétés de la mairie, ce qui ne devrait pas être un obstacle à l’installation de bornes de recharge. Nous avons déposé une demande auprès des services municipaux, mais rien ne bouge. » Aucun découragement dans ce dernier propos : « Tout vient à point, qui sait attendre. » Et en attendant, Abdelkrim Hadiouche a un rêve : monter sur le modèle de son école de la conduite, un centre de formation autour du transport, de la logistique et du supply chain. De quoi s’occuper pour les prochaines années ! 


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