← Retour à la liste
map Vie des régions — Janvier 2023

Colmar - Des sagas familiales pour construire l’avenir

Trois entreprises, trois femmes dynamiques et engagées qui ont repris des auto-écoles fondées par leurs parents, voire leurs grands-parents. À Colmar, ces professionnelles fonceuses se posent cependant beaucoup de questions sur leur avenir et plus globalement sur celui de la profession.



Avec plus de 3,5 millions de visiteurs par an, Colmar, préfecture du Haut-Rhin, assume parfaitement sa vocation de ville touristique. « Capitale des vins d’Alsace », elle compte environ 70 000 habitants. Un chiffre légèrement à la baisse au cours des dernières années. Il ne faut pourtant pas s’y tromper : cette baisse se fait au profit des communes avoisinantes et Colmar agglomération a vu, globalement, sa population s’accroître. Cette évolution a lieu dans un contexte économique régional plutôt favorable. En effet, transfrontalière France-Allemagne-Suisse, la Collectivité européenne d’Alsace dont Colmar fait partie, reste un pôle d’attractivité dynamique.

Une gestion du quotidien accaparante
Née dans cette ville, Aude Eglinsdoerfer est à la tête de l’école de conduite Eglo Energie. Elle a repris l’entreprise familiale quelques mois avant la crise sanitaire, en 2019. Cette jeune mère de famille a, dès son plus jeune âge, « vécu, mangé, bu auto-école » puisque ce sont ses parents, Christian et Geneviève, qui ont créé l’école de conduite en 1979. « Ils se sont rencontrés dans une auto-école, elle était secrétaire, lui enseignant, raconte Aude, avec un grand sourire. Ils ont très vite décidé de voler de leurs propres ailes et ont ouvert l’agence de Colmar. » De son côté, Baccalauréat et DUT en techniques de commercialisation en poche, Aude a travaillé dans divers commerces avant de se poser La – elle y insiste – question : « Pourquoi ne pas reprendre le flambeau ? ». Elle n’a pas attendu très longtemps pour franchir le pas. Après l’obtention de son Bepecaser, elle « débarque » en 2007 dans l’entreprise pour seconder ses parents. « C’était alors sans doute un peu plus facile qu’aujourd’hui, moins réglementé, avec moins de contraintes administratives. Pour maintenir l’auto-école au meilleur niveau, il fallait cependant faire des heures, travailler dur », explique Aude Eglinsdoerfer entre deux coups de téléphone. Accaparée par l’administration de sa « petite entreprise », elle semble regretter le temps où elle pouvait passer plus de temps en voiture avec des élèves, mais s’en accommode. Elle prend les choses du bon côté, ne s’arrête plus aux petits accrocs du quotidien. « L’élève qui vient de m’appeler, s’est blessée au sport. Cela libère deux heures que je me refuse à lui faire payer puisqu’elle a pris la peine de prévenir et surtout qu’elle doit aller chez le médecin. Deux heures pourtant, ce n’est pas rien et je me dois de les combler. » Le savoir-faire professionnel reprend le dessus. Un premier élève roulera une heure de plus, un second accepte de venir dans les temps impartis. Sauvée par le gong, le smartphone, la disponibilité et la flexibilité de ses enseignants, Aude Eglinsdoerfer peut passer à autre chose non sans avoir eu, entretemps, une conversation « musclée » avec le responsable des bourses à la mairie de Colmar. « Je suis en permanence sur le pont, dit-elle. Nous sommes bien seuls face à l’administration par exemple quand je vois le temps que nous mettons à faire les dossiers, et notamment les dossiers de financement, ou l’énergie que je dépense pour m’assurer d’avoir suffisamment de places aux épreuves pratiques. RdvPermis qui est en place depuis le 2 mai 2023, n’a résolu les problèmes qu’en partie du fait du manque chronique d’inspecteurs. »

Le turn-over des enseignants, une vraie préoccupation
Ce qui préoccupe le plus Aude Eglinsdoerfer pourtant, c’est le turn-over des enseignants. Certes, dans son équipe, un moniteur était déjà en poste du temps de ses parents, mais un autre vient de donner sa démission et recruter n’est pas facile. « Il faut s’adapter à toutes les situations et aller de l’avant. Après bien des réflexions, j’ai finalement installé un simulateur. Il vient d’arriver et je m’en sers pour l'évaluation et les cinq premières heures de conduite. » La prochaine étape consiste-elle à passer à l’électrique ? « C’est un pas difficile à faire, mais je préfère donner du temps au temps », confie la jeune gérante, adhérente à Mobilians-ESR.

Cinq lignes de force pour assurer l’avenir
Interrogée sur l’avenir de son école de conduite, Aude Eglinsdoerfer répond sans hésiter. « Pour moi, Eglo Énergie, ce sont cinq lignes de force :
40 ans d’histoire et une excellente réputation : les anciens élèves reviennent avec leurs enfants qui eux-mêmes nous amènent désormais leurs enfants ;
un collège-lycée privé situé juste en face de l’agence de Colmar ;
une seconde agence à Ammerschwihr qui cible les villages du vignoble ;
une piste moto privée en ville, ce qui est rare et très pratique ;
et enfin, une présence réelle sur les réseaux sociaux qu’il faut encore développer ».
On comprend qu’elle a l’énergie pour faire vivre son entreprise et que ce métier dans lequel elle vit depuis toujours, continue à la passionner.

Une auto-école originale avec une activité classique
C’est dans le même esprit que travaille Angélique Llopis. Si la gérante du Centre d’enseignement de la conduite automobile (CECA) cherche à être le plus souvent à Colmar, ses activités syndicales comme secrétaire nationale de l’UNIDEC et les formations qu’elle dispense aux quatre coins de la France, ne cessent de l’en éloigner. En effet, elle a fait le pari de vivre à 600 kilomètres de ses agences. Cela demande une organisation minutieuse au quotidien, mais lui permet un équilibre vie privée/vie professionnelle en ayant des activités dans le sud de la France : animations en entreprise, formations des enseignants et gérants d’écoles de conduite, stages de récupération de points. Fort heureusement, dans la tradition de cette auto-école créée par ses grands-parents paternels et développée par ses parents, Patrick et Maria, Angélique Llopis a su mettre en place des équipes parfaitement structurées autour de Sébastien Sancho et de Hadrien Carron. Le premier, titulaire du Bepecaser depuis 2009, est enseignant de la conduite, chef d’équipe et coordinateur pédagogique. Quant au second qui en 2017 a fait partie de la première vague de Titre Pro ECSR, il est enseignant, coordinateur de la vie collective et responsable de la communication, un rôle de plus en plus crucial à l’heure des réseaux sociaux. C’est lui qui d’ailleurs, trouve les mots justes pour définir l’école de conduite. « Nous sommes une auto-école originale avec pourtant une activité classique, dit-il. Originale par nos activités annexes et en premier lieu notre certification DYS. Tous les enseignants ont suivi cette formation et peuvent prendre des élèves souffrant de troubles DYS, des handicaps souvent invisibles. »

Objectif : 75 % de réussite au premier passage pour le permis B !
Point rencontre ECF, le CECA, outre son bureau de Colmar, est présent à Munster dans le Haut-Rhin. Cette auto-école qui cherche toujours à innover, essaie de se différencier en mettant en exergue son savoir-faire dans les formations accélérées au Code et à la conduite. « Il y a une forte demande et nous nous efforçons de répondre aux attentes de ces personnes souvent un peu plus âgées que les collégiens et les lycéens que nous recevons, et qui financent leur permis avec leur CPF », explique Hadrien Carron. Ce dernier constate par ailleurs un accroissement des personnes qui souhaitent passer leur permis sur boîte automatique. Ce sont là, pour lui, des changements significatifs qui obligent l’auto-école à être d’autant plus performante qu’elle s’est fixée un objectif : 75 % de réussite au premier passage pour le permis B.

Comment aborder les nouvelles mobilités ?
Mais la grande question du moment est de savoir comment aborder le problème des nouvelles mobilités. « Nous avons pris les devants et conclu un partenariat avec CARL, une société dont l’expertise dans le domaine des mobilités électriques, vélos, trottinettes, scooters et des mobilités partagées, covoiturage, autopartage, est reconnue. Tous les enseignants ont été formés et peuvent ainsi répondre à la demande qui reste émergente. » D’autres projets sont en cours d’élaboration, comme par exemple, faire de la pédagogie sur support vidéo. « La consigne est simple, disent d’une même voix Sébastien et Hadrien : ne pas rester les deux pieds dans le même sabot ! »

Eugène Formation s’apprête à fêter ses 60 ans
Pascale Lienhart est sur la même longueur d’onde. Même si elle vient de décider de passer le permis CE, seule compétence qu’elle n’avait pas, cette enseignante titulaire du BAFM, s’efface derrière la cheffe d’entreprise. Avec son frère Jérôme, elle cogère Eugène Formation, un établissement spécialisé dans la formation professionnelle installé à Châtenois dans le Bas-Rhin et à Colmar. Ces deux grands sites hébergent chacun une auto-école traditionnelle. Eugène Formation, ce sont en région Alsace, 17 autres auto-écoles de proximité permettant aux élèves d’aller à des cours de Code sans avoir à faire trop de kilomètres.
Eugène Formation fêtera dans deux ans ses 60 ans. L’auto-école a été fondée à Sélestat par Eugène Borgne, le grand-père de Jérôme et Pascale, une petite auto-école qu’il gérait seul. Jean-Paul Berger, son beau-fils, l’a reprise en 1976 et l’a développée avec sa femme, Brigitte qui, pour travailler avec son mari, a renoncé à son métier d’institutrice. Aujourd’hui c’est une entreprise de 70 personnes dont 30 enseignants au permis B, qui assurent l’ensemble des formations professionnelles liées à la mobilité.
Si elle continue à enseigner, Pascale Lienhart est avant tout responsable RH au sein du groupe Eugène Formation. Elle assure aussi chez Mobilians-ESR, les fonctions de vice-présidente départementale 67 et de vice-présidente régionale Grand Est. Elle est encore l’une des dix personnalités du bureau national du syndicat où elle est chargée de la veille liée à tout ce qui est le Titre professionnel d'Enseignant de la Conduite et de la Sécurité Routière, ce qui lui fait dire dans un éclat de rire qu’elle est « multi-casquette et par conséquent claquée ».

La matrice GDE nous ramène au « Connais-toi toi-même » de Socrate
Ce qui change tout avec Pascale Lienhart, c’est sa vision optimiste des choses ! Ce n’est pas seulement rassurant, c’est également éclairant. « Nous exerçons un très beau métier, dit-elle d’emblée. C’est une profession qui s’inscrit dans le domaine de l’humain et de la formation. Et au fond, nous ne pouvons pas être remplacés par une machine, ce qui ne veut pas dire que les nouveaux outils à notre disposition n’ont pas leur place. Former, c’est échanger, partager et notre rôle est essentiel pour améliorer la sécurité routière. Pour moi, la matrice GDE (Goals of Driver Education), cet outil théorique de référence dans le champ de l’éducation routière, fonde notre enseignement et nous ramène au « Connais-toi toi-même » de Socrate. Autrement dit, nous devons sans cesse nous interroger et interroger l’autre pour apprendre sans jamais se contenter de certitudes. Le monde évolue et nous nous devons d’évoluer avec lui. ». Chacun fera de cette petite leçon de philosophie ce qu’il voudra, mais on sent bien que c’est pour Pascale Lienhart, une règle de vie : avancer, parfois en prenant des risques, pour ne pas reculer. Du coup, on s’étonne de l’entendre dire qu’elle ne croit pas forcément à la voiture électrique. On constate cependant qu’une Peugeot e-208 est en charge devant le bureau de l’auto-école de Colmar. « Aujourd’hui, les véhicules électriques nous font souffrir, explique Pascale Lienhart. Les recharges sont trop longues, l’autonomie insuffisante et comme les coûts énergétiques continuent à croître, cela me questionne. J’attends qu’une politique rationnelle de l’énergie soit mise en à l’échelle de l’Europe, ce qui est important pour nous qui sommes frontaliers. » La philosophe s’est effacée derrière la politique et on le perçoit mieux encore quand elle parle de son école de conduite. « Tout change très vite. Pour assurer leur mobilité, les jeunes ne raisonnent plus comme il y a encore quelques années. Ils n’hésitent plus à utiliser plusieurs modes de déplacement et nous nous devons de les préparer à le faire dans les meilleures conditions possibles. L’avenir de la profession se joue là ! »

S’inspirer des méthodes autrichiennes
Cela veut sans doute dire faire innover. Plus question d’en rester aux seuls cours de Code en présence d’un enseignant ce qui est cependant primordial, impossible de se contenter de rouler en ville, en péri-urbain, sur route et autoroute. S’inspirant des méthodes autrichiennes, Eugène Formation propose ainsi aux élèves et à ceux qui les accompagnent dans le cadre du forfait AAC, des initiations aux nouvelles technologies, des exercices pratiques avec la mise en œuvre de l’ensemble des ADAS sur la piste de Châtenois, des cours plus approfondis sur les pneumatiques. « L’objectif recherché est simple, insiste Pascale Lienhart. Nous considérons qu’il importe d’aller à fond dans la connaissance du risque routier et mettons en œuvre ce que l’on peut considérer comme un adage : connais ta voiture, connais l’autre (usager de la route) et adapte-toi ! » Un petit peu de philosophie pratique, cela ne peut pas faire de mal.
Marc Horwitz


Dans le même thème

Gard - Des structures hors des grands réseaux gérées par des professionnels combatifs
D’un côté du Rhône, on trouve le département du Gard en Occitanie et de l’autre côté du fleuve, le département des Bouches-du-Rhône en Région Sud-Provence-Alpes-Côte-d’Azur. Quelle que soit la rive, rencontre avec des écoles de conduite qui veulent vivre sans rejoindre les grands réseaux nationaux et qui se battent pour faire au mieux leur métier.
La Rochelle : Des enseignants engagés face à des jeunes peu motivés
À La Rochelle, les jeunes de 15 à 25 ans constituent la tranche d'âge de la population la plus importante. Cette clientèle potentielle ne fait pourtant plus du permis de conduire une priorité. Cela inquiète les responsables des écoles de conduite qui sont aussi freinés dans leur volonté de développement par un nombre de places d’examen insuffisant.
Canada : Rencontre avec Thomas Spiegler, enseignant de la conduite à Montréal
L’homme est sacrément sympathique ! Thomas Spiegler est un des doyens des enseignants de la conduite, une profession qu’il exerce depuis une cinquantaine d’années. Anglophone, il parle un français impeccable ce qui, à Montréal, la capitale économique de la Belle Province, le Québec, est un atout.