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map Vie des régions — Novembre 2023

La Rochelle : entre conservatisme et obligation d’opérer une mutation

Dans une société où tout évolue très vite, les professionnels rochelais n’ont d’autres choix que de prendre le virage de la digitalisation et de penser au renouvellement de leur flotte avec des véhicules équipés de boîte auto ou fonctionnant à l’électrique. Pour autant, toutes les vieilles méthodes ne sont pas forcément à jeter et l’encadrement des élèves reste une priorité.


Tout juste arrivé à la gare de La Rochelle, rendez-vous est pris avec François Chardonnet. Avec sa carrure de rugbyman, l’homme n’est pas du genre à se mettre à découvert. Pourtant, devant une partie de son équipe, il se livre sans jamais chercher à feinter. L’École de conduite Océan (ECO), dont il est gérant, est une création récente qui est appelée à « monter en puissance ». Elle est installée en centre-ville, rue Albert 1er, toute proche des trois lycées, dans une triangulation où l’on ne compte pas moins de sept ­auto-écoles ! « C’est the place to be », s’amuse François Chardonnet qui semble avoir un véritable coup de cœur pour son autre agence, celle qu’il a ouverte dans le quartier très huppé de La Genette, celui où il a grandi, celui où ses parents avaient une pharmacie.

Une reconversion professionnelle réussie
« Être enseignant de la conduite, j’avais toujours cela dans un coin de ma tête, raconte-t-il. Je n’ai aucun diplôme et ma seule expérience est celle du concours de la gendarmerie nationale que j’ai réussi, ce qui m’a valu d’être gendarme de 19 à 26 ans. J’avais bien du mal à m’épanouir dans cette profession et j’ai démissionné. J’ai dû alors envisager une reconversion. Passer mon Bepecaser s’est imposé à moi comme une évidence et c’est ce que j’ai choisi de faire en 2014. » Au bout de quatre années de salariat, il fait le « grand bond en avant ». Son « parcours » de chef d’entreprise avec la reprise de l’auto-école où il était enseignant. « C’était un pari, mais je sentais que je devais être mon propre patron », explique-t-il.

Un essor important après la crise sanitaire
Ils ont d’abord commencé à deux avec Kevin Crespel qui travaille toujours avec François Chardonnet. Puis, les choses se sont emballées après la crise sanitaire. « Il y a eu, au lendemain du confinement, dès mai 2020 un « effet ressort ». La demande s’est faite plus pressante et pour aller de l’avant, j’ai décidé d’embaucher de nouveaux enseignants. » On peut s’interroger sur cette sortie réussie de crise après des semaines si compliquées pour les professionnels. La réponse est assez simple : François Chardonnet a un « trésor de guerre ». Il l’a constitué les premiers mois après la reprise de l’auto-école en faisant beaucoup d’heures et travaillant souvent jusqu’à 22 heures pour assurer sa pérennité et faire face aux dépenses d’investissement. « J’ai pu résister, explique-t-il, et quelque part, je me suis prouvé que j’étais sur la bonne voie, que je pourrais être un chef d’entreprise compétent. »

Une plateforme d’enseignement pédagogique
En trois ans, l’ECO est passée de 2 à 11 enseignants et son organisation a été complètement chamboulée avec l’arrivée d’une secrétaire de direction, Stéphanie Magal. Elle prend la responsabilité de l’administration, mais se révèle, dans le même temps, une excellente commerciale. « Cet apport, essentiel, dit encore François Chardonnet, m’a permis de revenir à ma fonction première, celle d’enseignant de la conduite. Et pour aller jusqu’au bout de ce que je souhaitais, j’ai nommé Jean-François Thomas, directeur pédagogique. » Parallèlement, ECO a créé sa plateforme PCSR (Permis de Conduire, Sécurité Routière), qui propose 150 vidéos en accès libre réaliées et commentées par Kevin Crespel. Il y aborde l’installation au poste de conduite, le démarrage, les principales manœuvres, l’approche des giratoires et des intersections, le positionnement sur la chaussée ou encore quelques points de mécanique automobile. Dans l’idéal, ces vidéos doivent être consultées avant chaque leçon ce qui, dans l’esprit de l’équipe d’ECO doit permettre de gagner du temps en explications et sur les 55 minutes effectives de conduite.

La boîte auto, c’est tout de suite !
Avec 600 dossiers par an et un nombre toujours croissant de demandes, il était temps de donner à l’entreprise une nouvelle dimension. C’est chose faite ! François Chardonnet a en effet signé, le 1er juin dernier, la reprise du pas-de-porte de ­l’auto-école où il avait été formé une vingtaine d’années plus tôt, à La Genette. « Même si je pense que l’auto-école traditionnelle, – celle où la première évaluation se fait au volant et non derrière un simulateur – a encore de beaux jours devant elle, je crois aussi qu’il nous faut adapter en permanence », affirme le gérant d’ECO qui se pose beaucoup de questions sur le renouvellement de sa flotte automobile. « Fan de sports mécaniques, je ne suis pas un adepte forcené de la voiture électrique, dit-il. Je pense que les voitures thermiques vont encore évoluer. Leur poids, par exemple, va s’afficher à la baisse, ce qui aura des conséquences sur les consommations. Les moteurs vont également évoluer et les carburants de demain seront de plus en plus biologiques ou écologiques. J’ai été l’un des premiers à proposer une boîte automatique à La Rochelle. J’ai bien anticipé l’engouement pour ce type permis en achetant un second véhicule automatique au bon moment. L’objectif est d’avoir au printemps 2025, un parc moitié boîte mécanique, moitié boîte automatique. Ne croyez pas cependant que je suis contre l’électrique ! J’ai acquis 3 scooters électriques. Et si mon budget me le permet, je voudrais acquérir une Citroën AMI. En fait, j’attends seulement que les voitures aient plus d’autonomie et que les recharges soient simplifiées. »

L’envie de « mettre les mains dans le moteur »


C’est à peu près le même discours que l’on peut entendre de la part de Sascha Perez, responsable de l’agence ECF de La Rochelle. Cette école a été l’une des toutes premières à rejoindre le Coopérative d’éducation routière du centre atlantique (CERCA), cette Scop qui compte une soixantaine d’agences et dont le siège est à Niort où Sascha Perez a travaillé aux côtés de Simon Couteau pendant pratiquement 15 ans. Lyonnais d’origine, diplômé d’une école de commerce, il a été successivement coordinateur chargé de la formation professionnelle puis des actions vers le grand public, avant de demander à aller « au cœur du réacteur » comme il aime à le dire. « J’ai conseillé les agences mais je n’avais jamais mis les mains dans le moteur, se moque-t-il de lui-même. J’ai eu envie de me confronter à la vraie vie des responsables d’agences et des enseignants et je m’y sens bien ! ». C’est en 2021 qu’il a pris le tournant, s’installant au centre-ville de La Rochelle tout en prenant la responsabilité de quatre autres agences ECF, celles d’Aytré, de Rochefort, de Le Thou et de Surgères.

Rester zen face à l’agressivité de plus en plus perceptible des clients
« Après deux ans d’exercice, constate Sascha Perez, je n’ai pas assez de temps pour faire du commercial, ma compétence première, parce que j’ai la « tête dans le volant ». J’ai en effet dû commencer par restructurer les cinq agences pour qu’elles soient totalement opérationnelles et que les équipes travaillent dans les meilleures conditions possibles. C’est un travail de fond qui demande du temps et que l’on doit faire en pensant d’abord à ce que l’on doit apporter à la clientèle. Cette dernière est devenue plus exigeante et de plus en plus agressive. Nous sommes dans une société du « tout tout de suite » et nous le ressentons très fort. Nous sommes aussi confrontés à une société des écrans, du smartphone en particulier, où l’on peut trouver toutes les informations que l’on souhaite, vraies ou fausses. J’ai l’impression que nous sommes le réceptacle du mal de vivre des gens, de leurs difficultés, quelle que soit la classe sociale à laquelle ils appartiennent puisque l’auto-école reçoit tous les profils. Depuis la crise de la Covid 19, tout est anxiogène. » À quoi est-ce dû ? À la contraction de l’économie ? À la perte de pouvoir d’achat ? « Sans aucun doute, répond Sascha Perez, mais pour ce qui nous concerne directement, c’est surtout dû à la rareté des places d’examens. »
RdvPermis est effectif à La Rochelle depuis juin 2022. François Chardonnet en dresse un bilan plutôt positif parce qu’il donne une grande autonomie pour choisir les places d’examens. Sascha Perez est lui plus réservé : « Cela n’a pas résolu tous les problèmes, loin de là. Les règles qui déterminent le nombre de places d’examens ne sont pas adaptées pour que je puisse faire face à mes besoins. Il y a un gap entre la théorie et la réalité. À titre d’exemple, pour octobre, j’ai obtenu 26 places quand je serais plus à l’aise avec 35… et cela se répète tous les mois, ce qui est un handicap pour l’auto-école et génère des frustrations chez nos élèves ».

Des difficultés de recrutement
Sans que cela soit aussi dramatique, l’ECF de La Rochelle est aussi confrontée à des difficultés de recrutement. Le turn-over est important dans une profession où les opportunités de changer tout en restant dans la même ville se multiplient et où les enseignants indépendants travaillant pour les plateformes (Ornikar, Easy Permis, En voiture Simone, etc.) sont de plus en plus nombreux. « Se tourner vers les Titres Pro ECSR devrait améliorer cette situation. Cela permet en effet d’avoir des enseignants avec des profils intéressants, analyse Sascha Perez. Pourtant, nous avons formé cinq enseignants en 2021 et pour diverses raisons, un seul est resté avec nous. » Il est cependant prêt à persévérer, certain que les auto-écoles de proximité offrent des possibilités d’exercer le métier d’enseignant de la conduite d’excellente façon.

Une auto-école sociale et solidaire
Stéphane Bleusez a, pour sa part, fait un pas de côté. Après avoir obtenu son Bepecaser, il a rejoint une association de prévention spécialisée qui a créé ­l’auto-école 10 de conduite en 1991. « J’en ai été le premier enseignant et je suis toujours là malgré bien des difficultés rencontrées, se félicite-t-il. Aujourd’hui, nous appartenons au pôle Mobilité de la Régie de quartier Diagonales qui a pris le relais de l’association fondatrice en 2012. Cette Régie connaît des difficultés financières dues à une conjoncture économique défavorable et une baisse des subventions au monde associatif en général. L’auto-école où nous avons été jusqu’à trois enseignants et qui voudrait bien recruter une deuxième enseignant depuis le départ à la retraite en novembre 2022 de mon collègue, entre dans le champ de la politique des Régies de quartier. Elles se doivent de développer des actions dans les quartiers pour les quartiers avec les habitants des quartiers. Elles sont 150 en France. » À La Rochelle, celle du quartier Mireuil, un quartier d’habitat populaire, s’inscrit dans un tissu associatif important et s’adresse à une population très diversifiée. L’auto-école s’adresse à des publics qui n’ont pas les moyens de passer leur permis dans les auto-écoles traditionnelles. Les élèves sont aidés dans leur recherche de financement et tout dépend de leur situation. La plupart d’entre eux sont des bénéficiaires du RSA et leur formation à la conduite est prise en charge par le département de Charente-Maritime dans le cadre de ses actions pour une mobilité pour tous. La Mission locale joue son rôle pour les plus jeunes et les apprentis en filière professionnelle tandis que Pôle Emploi qui va devenir France Travail le 1er janvier 2024, accompagne des personnes en recherche d’emploi selon ses propres critères. « Nous avons une file active d’une trentaine de personnes, explique Stéphane Bleusez. Cela veut dire que lorsque l’une sort, une autre entre. Dans les meilleurs cas, nous avons réussi à ce que la personne ait obtenu son permis. Malheureusement, nous observons que certains de nos élèves abandonnent en cours de route, essentiellement par rapport à l’apprentissage du Code. C’est, pour nous, une problématique majeure qui repose certes sur une insuffisante compréhension du Code de la route lui-même, mais également très souvent sur une connaissance approximative du français. Parfois la personne peut ne pas être francophone, elle peut aussi avoir plus simplement des difficultés avec la langue. »

La langue, premier obstacle à l’obtention du Code
C’est un problème auquel Stéphane Bleusez est confronté aussi dans les séances de Code qu’il anime. « À titre d’exemple, raconte-t-il, dans un cours, des élèves, parlant aux deux-tiers couramment le français, ont été bloquées par le terme « amovible ». À moi d’aller au-devant d’eux dans les séances de Code que j’organise plusieurs fois par semaine. C’est pour moi le moment de donner des explications, de faire des corrections, d’intervenir sur un thème ou de proposer un entraînement à l’examen théorique. La compréhension des questions n’est pas toujours évidente et nécessite l’intervention d’un traducteur qui est généralement un autre élève. Les apprenants s’entraident et cela marche formidablement bien ! On le voit la langue reste une barrière et on ne peut que se féliciter que, dans notre département, le bureau de l’éducation routière organise, à la demande de Corine Conter, déléguée principale de l’Éducation routière (Direction départementale des Territoires et de la Mer de Charente Maritime) des sessions d’examen pour les non francophones au moins trois fois par an. L’inspecteur qui fait passer cet examen doit s’assurer que la question a été bien comprise. » 10 de Conduite n’est pas une auto-école comme les autres. C’est une auto-école sociale qui bénéficie d’un agrément spécifique et s’il en fallait une preuve supplémentaire, ce serait sans doute dans ses derniers propos de Stéphane Bleusez qu’on la trouverait. « Il faut parfois pousser les candidats à se présenter à l’examen, le premier de leur vie », relève-t-il. Cela va à l’encontre de ce que l’on entend régulièrement dans les écoles de conduite traditionnelles qui sont confrontées à l’impatience de leurs jeunes et moins jeunes élèves.


Marc Horwitz


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