Psychose collective ou triste réalité ? Pas un jour ne passe sans que la crise économique ne soit évoquée par les médias ou dans les conversations privées. Qu’en est-il pour les auto-écoles et par extension pour les éditeurs pédagogiques ?L’indice de confiance des ménages français est en berne. Selon un sondage réalisé en janvier dernier par Benchmark Group, 64,7 % des Français déclarent avoir modifié leur façon de consommer depuis le début de la crise. Pour beaucoup (69,9 %), cette modification se traduit par une chasse plus accrue aux bonnes affaires et promotions en tous genres. Mais si 59,3 % affirment être plus vigilants dans leurs dépenses quotidiennes, 26,8 % avouent avoir repoussé les achats importants tels qu’un appartement ou un véhicule. Cette tendance touche-t-elle également la formation au permis de conduire ?
LE PERMIS B, UN INVESTISSEMENT INCONTOURNABLENotre enquête débute par un témoignage positif ! Robert Greff, exploitant à Forbach (57) d’une auto-école qui dispense la formation au permis B n’a pas encore vu l’ombre de cette fameuse crise. Bien au contraire ! « Non seulement, cela ne me touche pas, mais l’activité de mon établissement est en hausse ! Si je compare le nombre d’inscrits en janvier 2009 par rapport à janvier 2008, je constate que les chiffres ont plus que doublé. » Ce résultat, Robert Greff ne se l’explique pas : « Je suis moi-même surpris ! » Seule ébauche d’explication : le permis à 1 euro par jour. « Je remarque un regain d’intérêt pour le permis à 1 euro par jour depuis le début de l’année. Or, mon établissement le propose, ce qui n’est pas le cas de toutes les auto-écoles de la région. Du coup, il se peut que cela m’apporte de nouveaux clients qui, sans ce conventionnement au permis à 1 euro par jour, n’auraient pas poussé la porte de mon établissement. »
Gérant du seul établissement de Sochaux (25), Claude Bigeard n’est pas non plus concerné par la crise. « A cause du chômage partiel chez Peugeot et chez les équipementiers automobiles de la région, certains commerçants de Sochaux tirent la langue. Mais je ne suis pas touché. Il faut dire que je suis la seule auto-école installée dans la ville. De plus, le permis de conduire est indispensable pour pouvoir travailler dans la région. Le réseau des transports en commun n’est pas développé comme dans les grandes villes et il n’est pas rare de devoir faire 30 ou 40 kilomètres pour se rendre à son travail. Alors pour le moment, je suis plutôt confiant, car mes plannings sont complets pour les deux prochains mois ».
A Harfleur (76), commune proche de Sandouville où Renault a également mis au chômage partiel nombre de ses salariés, Denis Jardin, ne ressent pas non plus la crise. « Le mois de février est certes un peu calme, mais c’est toujours une période plutôt creuse pour nous. Il faudra attendre encore un peu pour pouvoir comparer l’activité sur une année. » Rares sont les élèves qui disent avoir des problèmes pour régler les leçons de conduite. Par ailleurs, le gérant souligne qu’il existe beaucoup d’aides dans la région pour aider les jeunes à financer leur permis (conseil général, missions locales, associations…), ce qui explique peut-être que le secteur de l’apprentissage de la conduite n’est pas touché de plein fouet par la crise économique dans cette région actuellement bien malmenée au niveau de l’emploi.
MOTO, BATEAU, POIDS-LOURD : DES FORMATIONS PLUS TOUCHÉESA Paris, la crise est tout aussi discrète. « Je ne suis pas concerné, déclare Philippe Augé, gérant d’un établissement à Paris, et je n’ai pas d’échos négatifs de la part des collègues de la région parisienne. Je crois que notre secteur est en décalage par rapport aux actualités. C’est un constat que j’ai fait de façon assez régulière. Le permis de conduire pour la catégorie B est indispensable pour beaucoup de gens. Crise économique ou pas, si vous devez posséder le permis pour travailler, vous trouverez les moyens de le passer. Par contre, on ressent un léger recul des inscriptions pour les permis plus liés au plaisir comme la moto ou le bateau. En temps de crise, les gens commencent par différer les dépenses qui ne sont pas indispensables. Le budget loisir est généralement le premier poste sur lequel on économise ».
Un sentiment confirmé par Loïc Turpeau, exploitant de trois établissements en Vendée, qui propose notamment de la formation poids-lourd. « Les inscriptions pour le B ont subi un petit ralentissement. Mais aujourd’hui, elles repartent et je ne m’inquiète pas trop. Par contre, je travaille beaucoup avec des sociétés de transport qui ont dû licencier du personnel ces derniers temps. Du coup, nous avons moins de demandes de formation PL. Cependant, nous avons encore du travail pour 2009. » Pourvu que cela dure !
CRISE RÉELLE OU EFFET PSYCHOLOGIQUE ?Dans les Yvelines, Philippe Colombani, gérant à Noisy-le-Roi, n’a pas non plus constaté une baisse des inscriptions. Par contre, « j’entends parfois des remarques sur le coût du permis, ce qui n’était pas le cas, il y a quelques d’années. Mais je me demande si ce n’est pas un effet psychologique lié aux discours sur le permis trop cher tenu par le gouvernement et relayé par les médias ».
Gérant d’établissements à Orléans et à Poitiers, Joël Cassegrain est plus nuancé. « Je ne constate pas de baisse des inscriptions sur Poitiers, mais l’on sent que les gens peinent financièrement. Du coup, les élèves cherchent des solutions. En cela, l’annonce de la réforme par le gouvernement fait mal, car certains élèves comptent sur la possibilité de passer en conduite accompagnée après 20 heures de conduite pour réduire le coût de la formation. » Sur Orléans, la situation semble un peu plus délicate. « Il y a un indice très clair à mes yeux », souligne le gérant, « nombre de collègues orléanais cassent les prix en proposant diverses opérations promotionnelles. Cela veut bien dire qu’il y a un besoin d’attirer la clientèle. D’ailleurs, la déléguée à confirmer qu’il y a une baisse des inscriptions dans le Loiret. »
DES ÉDITEURS PÉDAGOGIQUES CONFIANTSSi quelques difficultés semblent émerger localement, on ne peut cependant pas parler de crise économique pour les auto-écoles. Du moins, pour le moment. Qu’en est-il pour les éditeurs pédagogiques ? Tous sont unanimes : ils ne ressentent pas la crise directement. « Nous n’avons pas enregistré de baisse significative du chiffre d’affaires », affirme Gaëlle Lebreton, responsable Communication et Marketing chez Codes Rousseau. Même constat de Pierre Caradec, directeur général de ENPC et de Xavier Consorti, P-dg de Ediser. Est-ce à dire que tout va bien dans le meilleur des mondes ? Nous n’irons pas jusque là. D’ailleurs, si Xavier Consorti se refuse à parler de crise économique, il ne nie pas que l’on assiste à « un resserrement du marché ».
Christophe Schneider, P-dg de Planète Permis concède, pour sa part, que les établissements de conduite évoquent parfois cette fameuse crise, « mais c’est peut-être plus une excuse pour ne pas acheter nos produits », ironise-t-il ! Avant d’ajouter que « Planète Permis s’est lancé dans le livre de code, il y a tout juste un an » et qu’il « est par conséquent impossible de comparer l’activité 2008 avec les résultats de 2007 ».
ATTENTISME FACE À LA RÉFORMEDe son côté, Denis Dugué, directeur d’Activ Permis jusqu’au mois dernier (lire brève p. 12) reconnaît que le chiffre d’affaires de 2008 a légèrement baissé par rapport à 2007. Pour autant, il n’attribue pas ce ralentissement de l’activité à la crise économique, mais plus à un attentisme des professionnels qui attendaient l’annonce de la réforme du permis de conduire. « De nombreux gérants craignaient que la formation théorique ne leur soit retirée au profit de l’Education nationale et ils ont gelé les achats des produits relatifs à l’ETG ». « S’ils ne stoppaient pas forcément totalement leurs achats, les exploitants commandaient au dernier moment pour éviter de faire des stocks », remarque Christophe Schneider. Même analyse de Didier Thomas, P-dg de ENPC : « les auto-écoles retardent leurs investissements. Pour autant, nous avons vendu autant de livres de Code que l’an dernier ».
LA FAUTE AU GOUVERNEMENT ?Si les établissements de conduite ne sont pas directement concernés par la crise économique, comment expliquer cette frilosité face à l’avenir ? « Nous sommes vraiment dans une période d’attente, constate Pierre Caradec. Les gérants attendent les décisions du gouvernement pour prendre des orientations dans leurs entreprises, les élèves attendent que les auto-écoles mettent en place les réformes annoncées par le gouvernement. Bref, tout le monde attend ! » Une situation pour le moins inconfortable…
D’ailleurs, Christophe Schneider ne mâche pas ses mots : « le ministère a une grande responsabilité sur les effets d’annonces. Selon moi, c’est une erreur de communiquer publiquement sur des dossiers qui ne sont encore qu’à l’état de projet. La réforme du permis de conduite en est un bon exemple. Le gouvernement a présenté des mesures qui n’étaient que des pistes de réflexion. De son côté, le public pense que la réforme est déjà en vigueur et s’étonne fortement que les auto-écoles ne soient pas prêtes. Il y a une vraie réflexion à engager dans ce sens. »
UNE NOTE D’OPTIMISME !Mais si l’activité des éditeurs se révèle inégale d’un mois sur l’autre, l’indicateur clé à prendre en compte n’est autre que le nombre d’inscrits au permis de conduire sur une année calendaire. Or, bonne nouvelle : ce dernier reste relativement stable d’un an sur l’autre. Résultat : les exploitants finissent toujours pas acheter des produits pédagogiques à un moment ou un autre. « Quand le rapport Lebrun a été rendu public, les auto-écoles ont un peu ralenti leurs achats, souligne Gaëlle Lebreton. Mais comme le nombre d’inscriptions ne baissaient pas, les exploitants ont repassé des commandes ». Didier Thomas reste pour sa part très pragmatique : « la profession a toujours connu des périodes difficiles, mais elles ont toujours été suivies d’une période de relance ».
L’optimiste est donc de mise !
Sandrine Ancel