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map Vie des régions — Septembre 2023

Chalon-sur-Saône : Des pratiques diversifiées mais toujours de qualité

Chalon-sur-Saône offre une rare diversité dans les modes d’organisation des auto-écoles. Si les unes s’inscrivent dans une ligne très traditionnelle, d’autres sont bien plus originales. Faut-il y voir des modèles de demain pour une profession qui n’hésite pas à ouvrir de nouveaux chantiers pour assurer sa pérennité ?


Sous-préfecture de Saône-et-Loire, Chalon-sur-Saône est une ville moyenne dont le nombre d’habitants repart à la hausse. Elle qui a vu naître Nicéphore Niépce et la photographie, a connu, dans les années 2000, le choc de la fermeture du site bourguignon de Kodak et la perte de plus de 10 000 emplois. La politique mise en œuvre depuis plusieurs années par la mairie a cependant permis de rendre ce territoire attractif et si la deuxième grande ville de Bourgogne ne compte que 46 000 habitants, elle pourrait en accueillir bientôt 50 000. Les infrastructures et les équipements nécessaires sont déjà là et Chalon comme le Grand Chalon, 51 communes et 115 000 habitants, peut compter sur le nouvel hôpital et sur quelques entreprises, petites, moyennes ou grandes à l’image de Framatome, pour créer de nouveaux emplois. Un atout qui n'échappe à aucun responsable d’auto-école.
Un professionnel atypique
Lionel Delahoche gère le CER de Chalon et quatre autres bureaux, tous en Saône-et-Loire. « Je suis atypique dans le métier, explique-t-il de prime abord. Je ne suis pas enseignant de la conduite. » Conseiller auprès des TPE, il est appelé il y a quelques années par la gérante d’une auto-école en grande difficulté. Il s’aperçoit très vite que sauver l’entreprise est impossible, qu’il faut la liquider. Nous sommes à l’été 2017 et Lionel Delahoche entre de plain-pied dans le monde des auto-écoles en la rachetant. « Le fait de ne pas être moi-même enseignant m’oblige à avoir une direction pédagogique, ce qui change tout par rapport à l’organisation classique d’une auto-école. » Il est appelé à nommer deux directeurs : la première, responsable pour la partie « auto » reçoit, si besoin, le soutien du second chargé principalement des parties « moto » et « remorque ». Il a également créé, plus récemment, un poste de directrice administrative pour pouvoir consacrer plus de temps à la gestion et à la prospection.
Au fond, Lionel Delahoche a une vision assez éloignée de celle de la plupart des gérants d’auto-écoles : elle est d’abord axée sur la vie de l’entreprise et son évolution avant d’être axée sur la pédagogie. Pour lui, qui a choisi le réseau CER parce que c’est une association qui laisse une grande indépendance à toutes les entreprises qui y adhèrent, « on a beau être le meilleur enseignant du monde, si l’on ne sait pas vendre ses formations, on est mort ! ». Sa force, c’est donc d’être détaché par rapport à l’enseignement « pur et dur », d’avoir des objectifs différents de ses confrères. « Pour moi, dit-il, dans les années qui viennent, les responsables d’auto-école indépendants devraient pouvoir se maintenir. Les petites structures, en revanche, risquent de disparaître à cause des réformes imposées par les pouvoirs publics. À terme, je ne serais pas surpris que seules les structures d’envergure, les groupements, les réseaux, survivent ».
Pour réussir, une entreprise doit d’une part, pouvoir compter sur des équipes soudées et motivées et c’est pourquoi au CER de Chalon, la capacité à intégrer l’équipe est un critère à l’embauche prioritaire. Elle doit d’autre part mettre en place une organisation sans faille, un défi car les tâches de chaque collaborateur sont de plus en plus complexes. On en a un bon exemple avec la mise en œuvre de RdvPermis qui est opérationnel en Saône-et-Loire depuis mai 2023. « Comment être en voiture et devant l’ordinateur, feint de s’interroger Lionel Delahoche. Dans ma structure, j’ai des personnes dédiées à cela. Elles ont parfaitement compris l’importance de pouvoir réserver les places d’examens au bon moment et savent gérer cette partie administrative essentielle à la vie de
l’auto-école ».


Une charge administrative de plus en plus lourde
Lionel Delahoche estime que son premier métier en tant que chef d’entreprise est d’apporter un salaire à ses collaborateurs et de développer l’entreprise. « La question des salaires est primordiale, rappelle-t-il, et les pouvoirs publics doivent en prendre conscience. S’ils ne criaient pas sans cesse, haut et fort, que le permis coûte trop cher alors qu’en même temps, ils ne cessent d’en augmenter les coûts, nous pourrions offrir à nos collaborateurs de bien meilleures rémunérations. C’est difficile, voire impossible, car il nous faut passer par les fourches caudines d’une administration qui ne cesse de nous en demander toujours plus : restructurations obligatoires par des process comme RdvPermis, labellisation d’État, Qualiopi, gestion des CPF, etc. ». Et que dire des dernières mesures annoncées ? « Sur le permis à 17 ans, je n’ai pas d’avis à émettre sur le plan pédagogique. Sur le plan organisationnel en revanche, je me pose des questions car on va rajouter une tranche d’âge dans le goulot d’étranglement des examens et cela sans avoir plus d’inspecteurs. Indiscutablement, nous devons obtenir des ressources supplémentaires. »
En attendant, Lionel Delahoche a plein d’idées en tête pour continuer à faire grandir son entreprise par croissance externe. Il veut également mettre en place de nouvelles formations, l’éco-conduite par exemple, qui s’adresse aux entreprises. Pour atteindre ses nouveaux objectifs, il a embauché deux jeunes alternantes : l’une est chargée du marketing et de la communication, l’autre du commercial, recherche de partenariat, de nouvelles clientèles, développement de la clientèle PMR en prospectant les centres de rééducation, les ergothérapeutes, etc. « Toute ma philosophie du métier que j’exerce et que j’aime, se résume en quelques mots : je pense business avant de penser enseignement ». Une formule lapidaire qui a le mérite d’être claire.


Un incontournable
dans le pays chalonnais
Aux antipodes de Lionel Delahoche, Éric Bardelli emploient 85 personnes dans 15 agences qui se divisent chacune en plusieurs entités. Ce professionnel dont ses confrères disent volontiers qu’il est incontournable dans le pays chalonnais, a passé son Bepecaser en   1998 et racheté l’auto-école de ses parents un an plus tard. Parallèlement, il est prestataire de service et, titulaire des mentions « deux roues » et « Groupe Lourd », et forme dans ces deux spécialisations. En 2005, il revend son auto-école pour aller travailler dans des groupes du secteur transport & logistique. En 2012 cependant, il rachète l’auto-école Benoît à Louhans avec l’ambition de monter un groupe avec plusieurs entités. En quelques années, il crée de nouveaux bureaux ou rachète, sur tout le département de Saône-et-Loire, des entreprises qui ferment ou dont les gérants partent à la retraite. En 2014, cinquante ans tout juste après sa création, il reprend les agences du groupe Roche, une auto-école historique de la ville de Chalon, qu’il n'aura de cesse de développer.
« Rien n’est fait au hasard et si j’ai choisi cette organisation, c’est parce qu’elle est, à mes yeux, la meilleure pour l’enseignement de la conduite et de la sécurité routière bien sûr, pour l’apprentissage des élèves et pour le bien-être au travail des équipes, explique-t-il tranquillement. Je réponds à toutes les demandes, je couvre toutes les situations. Exemples : Roche enseigne la conduite des voiturettes, permet de passer le permis « bateau » et peut initier les élèves débutants sur simulateur, Poncet a une expertise dans le handicap et des accords avec des centres de soins et de réadaptation et en particulier avec le centre Mardor à Chalon. » Pour être tout à fait complet encore, il faut ajouter qu’Éric Bardelli dirige également l’un des deux centres ECSR de la région chalonnaise.


Le problème des plateformes
Délégué départemental du syndicat Mobilians-ESR, il suit avec une attention toute particulière les évolutions de la profession. Pour lui, le problème des plateformes reste un vrai problème. « À Chalon, nous reprenons certains élèves que les enseignants auto-entrepreneurs n’ont pas été en mesure d’accompagner jusqu’au bout, dit-il. Nous constatons que LePermisLibre, Ornikar, En voiture Simone, etc. sont bel et bien sur le terrain. Pourtant, on a l’impression que les professionnels qui ont choisi la voie de l’auto-entreprise, connaissent des difficultés. Certains quittent le métier, d’autres rejoignent nos équipes, les miennes notamment. Il y a là, me semble-t-il, un mouvement de fond qu’on ne peut pas ignorer. On constate qu’une fois leur expérience d’entreprenariat faite, ces enseignants recherchent une certaine sécurité et une autre façon de travailler : des plages horaires différentes, des vacances, une équipe sur laquelle ils peuvent s’appuyer, de bonnes conditions de travail avec du matériel au meilleur niveau, des salles de pause dans les agences, etc. » Sommes-nous en train de vivre un tournant ? Éric Bardelli ne veut pas se réjouir trop vite. « Notre métier est en pleine mutation, assure-t-il. Pour pouvoir suivre, il faut bénéficier d’une information précise et en temps réel. Il faut aussi en avoir les moyens. C’est ce qui explique que la profession se structure, que les réseaux, ECF, CER, City’Zen ou encore Stych y soient de plus en plus présents. »


Carburants de synthèse et hydrogène, des solutions alternatives au tout-électrique ?
Éric Bardelli prend quelques instants pour réfléchir et on le sent « marchant sur des œufs » quand il aborde le futur de l’automobile. « Je reste persuadé, affirme-t-il, qu’il y aura encore des moteurs thermiques au-delà de 2035. En fait, les constructeurs vont y revenir avec l’arrivée des carburants de synthèse. Très peu polluants, ce sont les véritables carburant du futur. Parallèlement, je veux croire que l’hydrogène pour les motos comme pour les automobiles sera une solution alternative. » Et l’électrique ? « Pour nous, à la date d’aujourd’hui en tous les cas, l’autonomie reste une contrainte, répond Éric Bardelli. Dans notre région, nos élèves apprennent à conduire sur routes rapides et autoroutes, nos leçons ne se passent pas seulement en ville. Le problème du temps de recharge se pose très rapidement. Cela ne veut pas dire que nous devons renoncer, mais que nous devrons nous adapter en fonction notamment de l’offre des constructeurs, de celle des énergéticiens et des efforts faits par les collectivités territoriales pour implanter un réseau électrique fiable et accessible ».


Créer sa propre auto-école : un rêve qui devient réalité
C’est un souhait auquel s’associe volontiers Haikaz Ter Akopov, plus connu sous le nom de Hayko. Ce jeune entrepreneur a su très tôt qu’il voulait enseigner la conduite. Il lui a fallu pourtant affronter bien des obstacles avant d’y parvenir. « Je suis arrivé en France en 1999, à l’âge de 13 ans, raconte-t-il un grand sourire aux lèvres. J’ai fui mon pays, l’Arménie, en guerre avec l’Azerbaïdjan. J’ai appris le français à l’école, à Paris d’abord, à Vesoul ensuite avant que ma famille ne s’installe en 2003 à Chalon où j’ai été élève au lycée des métiers Camille Dugast. » Titulaire d’un BEP « Conduite et services dans le transport routier » et d’un baccalauréat professionnel « Transport », il est chauffeur routier pendant 8 ans. Sans abandonner son métier, il passe son Bepecaser en 2012 avec une idée derrière la tête : s’installer à son compte. Il ne franchira le cap que quatre années plus tard après avoir démissionné de l’entreprise de transport qui l’employait, s’être marié et avoir travaillé dans l’auto-école Tom qui fermera un peu après ses portes et dont il occupe aujourd’hui les locaux. « Oui j’ai bien créé Hayko, mon auto-école de A à Z, se souvient-il. Je réalisais un rêve ! Comme il me fallait me différencier de ce qui existait, j’ai décidé de me consacrer aux personnes allophones. » C’est une réussite et trois ans plus tard cependant, cela l’oblige à engager sa première salariée, Lianna, sa femme. Psychologue, elle a beaucoup travaillé avec les enfants et vient le rejoindre comme secrétaire. C’était juste la crise du Covid 19. « La fermeture totale a été un moment de réflexion intense, affirme Hayko. J’ai pu envisager l’avenir de mon entreprise, ce qu’on ne peut jamais faire quand on est pris dans le tourbillon du quotidien. »
Quand, en 2021, la situation se stabilise, il décide d’engager un premier enseignant -une jeune femme qui avait passé son Titre Pro ECSR et fait ses stages chez lui-, puis d’acquérir un deuxième véhicule. L’auto-école Hayko négocie alors, avec succès, un tournant plus facile à prendre que son gérant ne le pensait. « En fait, constate-t-il amusé, plus on est nombreux, plus on a de demandes à tel point que l’on n’arrive pas suivre la cadence. Une deuxième enseignante vient renforcer l’équipe en 2022 et le développement se fait au fil de l’eau et de la demande. » Les chiffres témoignent d’une bonne croissance : 190 dossiers d’inscription en 2022, 120 déjà à fin juillet 2023. « RdvPermis nous facilite la vie, mais contrairement à ce que j’entends, il n’est pas besoin d’être là au moment du top départ. On peut, dans les 48 heures, choisir encore nous-mêmes les jours d’examen. Pour moi, le seul impératif, c’est de ne présenter que des candidats fin prêts à passer l’examen. »


Accélérer le passage aux véhicules électriques
« Gérer une entreprise moyenne de quatre salariés, n’est pas si compliqué, confie Hayko. Il faut seulement avoir des tarifs corrects qui correspondent à la réalité. Il est alors possible de bien gagner sa vie. Et d’ailleurs, si on veut devenir riche, on change de métier. » Et il n’en a pas la moindre intention. Tout au contraire, il souhaite accélérer son développement en passant aux véhicules électriques. « Pour moi, dit-il cela n’a que des avantages. Le permis devient plus accessible pour plusieurs raisons : le prix des voitures va s’aligner sur celui des modèles thermiques d’aujourd’hui et d’ici deux ou trois ans, surtout avec la possibilité de passer son permis à 17 ans, il n’y aura plus qu’un seul examen, qu’un seul permis. Ce qui va se passer avec la voiture, je l’ai connu avec les poids lourds. Du jour au lendemain dans les années 2010, les constructeurs de poids lourds ont décidé de ne plus proposer de boîte manuelle ou de les proposer à des tarifs beaucoup plus chers. Nous allons vers un bouleversement avec un boum de l’automatique et de l’électrique ». Le vrai changement arrive et d’ailleurs la ville de Chalon-sur-Saône l’a bien compris qui installe un réseau de bornes de recharge conséquent. 


Marc Horwitz


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