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map Vie des régions — Juin 2023

Aix-en-Provence : Dans l’attente de nouveaux inspecteurs, entre colère et résignation

À Aix-en-Provence, les auto-écoles ont tout pour pouvoir travailler dans de bonnes conditions. Elles se heurtent cependant à une difficulté de taille : des délais pour passer l’examen pratique beaucoup trop longs, surtout après un premier échec.


Bonne surprise en ouvrant le site de la ville d’Aix-en-Provence ! On peut en effet facilement trouver la liste des 12 auto-écoles qui participent à l’opération « permis à 1 euro par jour ». Cela renforce l’impression que la mairie fait beaucoup pour sa jeunesse : il faut dire que les 15-29 ans représentent plus d’un quart de la population et que son université Aix-Marseille Université (AMU) est l’une des plus grandes universités francophones pluridisciplinaires. Elle ne compte pas moins de 80 000 étudiants, dont la moitié sont aixois. Économiquement, la capitale historique de la Provence, aujourd’hui l’un des deux pôles majeurs de la métropole d’Aix-Marseille-Provence, peut s’appuyer sur son prestigieux Festival qui, cet été, fête son 75ème anniversaire et ses musées dont le musée Granet, l’un des plus prestigieux. Le tourisme est ainsi un facteur fort de développement dans une ville où l’emploi tertiaire domine et où l’on note une croissance importante de l’industrie du numérique.


Des délais trop longs pour obtenir une place d’examen
Dans ce contexte, une ville jeune et connectée, les auto-écoles aixoises ne devraient pas avoir de problèmes pour recruter leur clientèle. Elles se heurtent pourtant à une difficulté majeure : le manque de places aux examens pratiques. Résultats : il faut 2 à 3 mois pour pouvoir se présenter la première fois, 6 à 8 mois pour repasser en cas d’échec. Tous les professionnels aixois témoignent dans le même sens constatant dans le même temps que les inspecteurs font ce qu’ils peuvent pour leur faciliter la vie. Anonymement — et on le comprend —, l’un de ces inspecteurs explique qu’il lui arrive d’avoir, dans la même journée, 13 candidats… et que pour pouvoir les examiner, il doit changer 13 fois de voiture.


La délocalisation pose plus de problèmes qu’elle n’en résout
Olivier Wagner, gérant de Sud Conduite, fait le constat, amer, que les nouvelles règles ont largement compliqué son organisation. « RdvPermis a sensiblement aggravé la situation, explique-t-il. La délocalisation pose plus de problèmes qu’elle n’en résout et surtout le système engendre des inégalités entre les auto-écoles ce qui, à mes yeux, n’est pas admissible. C’est un peu la guerre car si vous avez les moyens d’investir, un développeur informatique va vous mettre au point un modèle qui va booster votre machine et dès l’ouverture des plannings de RdvPermis, il va automatiquement retenir les places dont vous avez besoin. Les autres n’ont plus qu’à se partager, clic après clic, celles qui restent et contrairement à ce qui se passait jusqu’ici, nous ne pouvons pas récupérer de places supplémentaires. Tout cela a des conséquences directes sur notre organisation. Il devient presque impossible de respecter nos plannings pour les évaluations si nous voulons les faire coïncider avec les dates d’examen. C’est nous qui devons nous adapter. C’est bien ce que nous faisons, ce qui est une contrainte supplémentaire pour les enseignants comme pour les élèves. Il est temps que les nouveaux inspecteurs promis arrivent. »
Tout cela est dit avec le plus grand calme, celui d’un professionnel qui a de l’expérience et a vu son métier plus d’une fois chamboulé depuis qu’il a eu son Bepecaser avec l’option deux-roues au début des années 1990. « Mon parcours est déjà long et cela me permet de regarder les choses avec un certain recul », dit Olivier Wagner. Après deux années de salariat en Seine-et Marne, et alors qu’est mise en place la capacité de gestion, ce qui l’oblige à suivre cette nouvelle formation obligatoire, il ouvre, en 1995, une première agence, puis une seconde à Ponteau-Combault. « En 2002, avec mon épouse Patricia qui travaille avec moi depuis, nous avons décidé de nous installer dans le Sud et nous avons repris Sud Conduite qui, à l’époque, comptait, dans le quartier des facultés, une deuxième agence que nous avons fermée il y trois ans. » Ce choix, Olivier et Patricia ne le regrettent ni l’un, ni l’autre.

Un travail en famille
« Nous avons gagné en qualité de vie, même si plus nous vieillissons, plus nous travaillons », assure dans un éclat de rire Patricia Wagner dont l’une des trois filles a rejoint l’entreprise en tant qu’enseignante. « Une opportunité et quand même une certaine fierté, avoue Olivier Wagner. Une opportunité parce qu’il est très difficile de trouver des salariés. Nous sommes en effet victimes de l’ubérisation de la profession et de la mode de l’auto-entreprenariat.
À Aix-en-Provence, les plateformes sont très présentes, Ornikar en premier lieu. Dans un contexte économique difficile parce que les loyers de l’immobilier sont très élevés en ville, que ceux des véhicules ont augmenté de 30 % en deux ans et que le prix de l’essence reste très élevé, nous sommes dans l’obligation d’orienter notre travail vers le service. Nous nous devons de prendre en charge — “de materner“, dit haut et fort Patricia Wagner — nos élèves de la meilleure façon possible. Cela veut dire que nous souhaitons, par exemple, leur proposer des cours réguliers en tentant de les planifier à l’avance à raison de trois heures par semaine. Si de plus en plus d’élèves arrivent avec le Code en poche, pour les autres, le Code en ligne avec Codes Rousseau et par conséquent un véritable encadrement, est une solution appréciée. Ces élèves peuvent venir travailler les questions de l’examen par thème sur nos ordinateurs. Ils sont cependant de moins en moins nombreux à le faire et encore moins nombreux à fréquenter notre salle de cours. La profession s’est digitalisée avec une accélération pendant la crise sanitaire qui a favorisé le développement des outils en ligne. Même si un retour en arrière est impossible, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne chose », affirme Olivier Wagner.


Une clientèle fidèle
Certifiée Qualiopi, labellisée, Sud Conduite présente chaque année, avec une grande réussite, plus d’une centaine de candidats au permis B et une trentaine au permis BA, 80 environ au permis moto. « Le CPF ne représente qu’une infime partie de notre activité, confie Olivier Wagner. En revanche, le « permis à 1 euro » intéresse plus notre clientèle qui est essentiellement composée de jeunes lycéens. Ce n’est pas un hasard : nous sommes à deux pas du lycée (public) Vauvenargues et du lycée (privé) Sacré-Cœur. Nous constatons au fil des années que notre clientèle est extrêmement fidèle. C’est ainsi qu’après avoir formé les parents, nous recevons les enfants, les frères, les sœurs qui, quand ils passent devant le bureau, n’hésitent pas à nous faire un petit coucou. »


L’hybride auto-rechargeable, idéal pour une auto-école
À Sud Conduite, 80 % des élèves optent pour la conduite accompagnée. Cela peut sans doute expliquer, en partie au moins, la montée en puissance des demandes de formations sur voiture à boîte automatique. « Pour y répondre, confie Olivier Wagner, j’ai choisi des Toyota Yaris hybride. J’avais bien pensé à acquérir des voitures électriques, mais c’était encore bien trop problématique notamment à cause de la recharge. L’hybride auto-rechargeable correspond tout à fait à nos méthodes de travail et leur disponibilité permanente nous facilite la vie. Dans une ville où le stationnement et la circulation sont de vrais problèmes, chaque décision de changer de véhicules doit être pesée et je crois que nous avons trouvé une bonne solution. Nous réalisons aujourd’hui 150 heures en boîte automatique et je suis bien décidé à continuer à la mettre en avant parce que je crois que c’est l’avenir ».


Évoluer sans tout révolutionner
Cette façon de voir est-elle partagée par tous ses collègues ? Sans doute par une grande partie d’entre eux, mais pas forcément par tous. Roger Caillol qui dirige Euroconduite, est par exemple très critique quant aux contraintes que l’on impose à ces entreprises indépendantes que sont et doivent rester les auto-écoles. Planning et feuilles individuelles d’évaluation en main, à l’heure du « coup de feu », il est aux commandes devant l’agence. C’est lui qui donne le « top départ » de toutes les leçons, de moto en particulier. Et avec quelle maestria ! « L’auto-école c’est ma passion ! répète-t-il, c’est ma passion. » Il semble l’avoir transmise à l’aîné de ses fils, Nicolas, qui travaille à ses côtés en attendant de « reprendre la main ». Après avoir réussi toutes les épreuves pour devenir enseignant de la conduite au début des années 1970, Roger Caillol a été salarié à Toulon pendant deux années avant de créer sa première auto-école. Il en aura d’autres ensuite à Toulon, puis à Marseille avant d’ouvrir Euroconduite à Aix-en-Provence en 1997. Homme de conviction, il défend avec vigueur ses idées et, pouvant se targuer d’une expérience de plus de 50 ans, ses façons de travailler. « Je me pose beaucoup de questions… et n’ai pas beaucoup de réponses, dit-il mi-amusé, mi-en colère. Le véhicule électrique est-il indispensable ? Il me semble qu’on ne peut pas détruire le marché thermique en moins de 30 ans ! Et puis, à mon avis, l’économie de CO2 réalisée n’est pas à la hauteur des objectifs recherchés et les batteries sont sources de pollution. Pour nous enseignants de la conduite, le problème des bornes de rechange n’est pas résolu. J’ajoute que parce que nous sommes aussi concernés par tout ce qui touche à la sécurité routière, le fait qu’un véhicule électrique soit silencieux est un sujet de réflexion. Je crois que nous avons encore du temps devant nous avant d’opérer une transition énergétique totale. C’est pourquoi je continue à travailler avec des voitures thermiques à boîte manuelle roulant au gazole, et des véhicules essence à boîtes automatique. C’est un passage obligé, même si à mes yeux, la boîte automatique n’est peut-être pas l’avenir de nos auto-écoles. »

Évoluer sans tout révolutionner
À Euroconduite qui présente 300 candidats au permis B par an, on cherche à évoluer sans tout révolutionner. Aussi Roger et Nicolas ont-ils décidé de ne pas s’équiper de simulateur. « Une évaluation, cela se fait au volant et les élèves sont là pour prendre des leçons de conduite dans une auto », tonne Roger Caillol qui s’insurge encore que les pouvoirs publics puissent décider de tout sans apporter de solution à tout. « Regardez, dit encore Roger Caillol, pour la moto, nous partageons une piste avec plusieurs autres auto-écoles. Ce ne sont pas là des conditions idéales pour travailler. Je cherche par conséquent un terrain pour créer une piste et assurer ainsi une formation moto de la meilleure qualité possible à mes élèves. Mais qui peut m’aider ? », demande le gérant sans vraiment attendre de réponse. Personne ne semble en mesure d’entendre ce cri de détresse et c’est bien dommage car toutes les auto-écoles qui proposent des formations moto à Aix-en-Provence disent être confrontées au même problème. C’est ce que confirme Marion Morin-Guillard qui dirige l’ECF République. « L’entreprise a été créée par mes parents, Jean-Claude et Renée Guillard, raconte-t-elle. Elle est idéalement placée au centre de la ville. L’accès en est facile, le stationnement des véhicules beaucoup plus compliqué. Le système D nous permet de nous en sortir, mais pas de passer à l’électrique aussi rapidement que nous l’aurions souhaité. Les bornes de recharge ne sont pas assez nombreuses dans Aix et nous n’avons pas la chance de pouvoir en installer à notre bureau. J’ai renoncé pour l’instant et en attendant toutes mes Clio roule à l’essence. Cela ne m’empêche pas d’étudier toutes les solutions qui pourraient, à l’avenir, contribuer à ma transition vers des véhicules « zéro émission ».


Des forfaits sur-mesure comprenant des cours collectifs
Pour ma part, j’ai décidé de ne pas proposer de forfaits classiques. En fonction de l’évaluation faite sur simulateur, je propose une formation « L’Essentiel » avec 24 heures de pratique, 15 heures en individuel et 9 heures en modules collectifs, une formation « Confort », 29 heures (20 + 9) et une formation « Sérénité » 39 heures (30 + 9). Les modules collectifs servent essentiellement à la découverte du véhicule que les élèves appréhendent ainsi plus vite et l’on gagne du temps sur la première leçon. Je propose aussi des cours collectifs, en voiture. Ils sont destinés à préparer l’examen blanc. Les élèves partent à 3 avec un formateur. Ceux qui partagent les places arrière sont en observation et une écoute active du debrief du conducteur sert à tous. »


Appartenir au groupement ECF est un soutien essentiel
Comme Olivier Wagner, Marion Morin a une clientèle de jeunes lycéens, notamment ceux du lycée professionnel privé Célony. « Nous sommes installés ici depuis une quarantaine d’années et j’ai aujourd’hui les petits-enfants des premiers clients de mes parents, s’amuse-t-elle. Cela compte et oblige à être toujours au meilleur niveau. Le challenge est permanent et c’est aussi ce qui fait l’intérêt d’un métier qui a beaucoup évolué. Et pas toujours dans le bon sens… » On sent un (petit) fond d‘angoisse quand Marion Morin regarde devant elle et dit craindre que l’on finisse par enlever encore plus de choses aux auto-écoles de proximité. « Passer son permis, dit-elle, c’est un investissement pour la vie. Cela vaut la peine de faire un effort ! De plus, il est aujourd’hui possible de trouver des financements, à commencer par le CPF, le prêt à 1 euro par jour ou encore l’aide aux apprentis de 500 euros. Les pouvoirs publics, on le voit, facilitent l’accès ainsi l’accès à la mobilité. Attention cependant à ce que, dans le futur, cela ne se fasse au détriment d’une formation de qualité. Il ne faut jamais oublier qu’à la fin nous partageons tous la même route. » Marion Morin ne se destinait pas forcément à l’enseignement de la conduite. Elle avait trop entendu son père lui dire de ne pas faire ce métier. Aussi avait-elle passé une licence STAPS avec la mention « Éducation et motricité », ce qui la destinait au professorat des écoles. Elle ne s’est jamais résolue à s’engager dans cette voie et a préféré partir une année réfléchir en faisant le tour de l’Australie. De retour en France, à 24 ans, elle s’est bien posé la question de ce qu’elle allait faire, mais la réponse était évidente. Elle a passé son Bepecaser et s’est rendue qu’elle aimait enseigner la conduite et la sécurité routière au point de tenter et de réussir BAFM et d’être en plus d’enseignante, formatrices d’enseignants de la conduite automobile. « Reprendre l’entreprise familiale a été un défi que je ne regrette pas d’avoir réussi », convient Marion Morin qui estime que le fait d’appartenir au groupement ECF est un soutien essentiel. « L’ECF, ce n’est pas seulement une image, un label, ce sont aussi des outils et en particulier un logiciel de gestion, qui nous facilitent le travail, explique-t-elle en conclusion. C’est aussi, outre des tarifs de voitures négociés au niveau national, l’opportunité de profiter des contrats signés avec les clients “Grands Comptes“ pour des formations en entreprise notamment à l’éconduite et à la prévention des risques routiers comme nous avons pu le faire en local chez Suez, Orange, la Compagnie des eaux de Marseille, Engie, etc. Pour moi, ce sont là des missions complémentaires enrichissantes. » Une belle façon de donner à une auto-école de proximité et au métier d’enseignant de la conduite et de la sécurité routière leur vraie dimension.



Marc Horwitz


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