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map Vie des régions — Mai 2023

Le Havre : Des professionnels sereins et portant un regard lucide sur leur métier

Le Havre accueille les 26, 27 et 28 mai au Carré des Docks, le 59ème Congrès du Pôle Éducation et Sécurité routières de Mobilians (ex-CNPA). Dans la ville de l’ancien Premier ministre, Édouard Philippe, les auto-écoles de proximité « vivent leur vie » avec une certaine sérénité.


Le Havre avec ses 165 000 habitants est au cœur de la collectivité « Le Havre Seine Métropole » qui rassemble 54 communes et forme un bassin de vie de près de 275 000 habitants. Son port est l’un des plus importants d’Europe faisant de la Zone industrialo-portuaire (ZIP) un pôle économique majeur pour la région Normandie. Cette ZIP génère, au travers de 1 200 entreprises, plus de 32 000 emplois. Elle compte plusieurs leaders mondiaux dans les secteurs maritimes et portuaires et un tissu de 250 entreprises du numérique en forte croissance. « Place forte » du tourisme, la ville du Havre accueille chaque année plus d’un million de personnes dont 420 000 sont des croisiéristes. C’est également la 3ème ville nautique française avec 14 000 anneaux dans son port de plaisance. Le Havre, c’est encore le remarquable Musée d’art moderne André Malraux, le MuMa, et un centre reconstruit dans les années 1945-1964 par Auguste Perret, l’un des architectes les plus importants du XXème siècle, ce qui lui valut une inscription sur la Liste du patrimoine mondial par l’UNESO en 2005.


Un engagement fort pour la profession et les élèves
Gwenaelle Pignata, havraise de cœur et de souche, gérante de l’auto-école Sainte-Cécile, se félicite que sa ville ait été choisie par le Pôle Éducation et Sécurité Routières de Mobilians (ex-CNPA) pour son 59ème Congrès. Aussi est-elle sur le pied de guerre quand nous l’interviewons : elle prépare activement cette manifestation en relation étroite avec vice-président délégué du syndicat, Lorenzo Lefebvre. « L’auto-école, c’est ma vie, explique cette entrepreneure dont le dynamisme est reconnu par tous ses collègues. Après avoir travaillé dans le transport et passé, en 2011, mon Bepecaser, je n’avais plus qu’une seule idée en tête, monter ma boîte à ma sauce. » Le langage est fleuri, le rire omniprésent et l’on sent au détour de toutes les phrases, un engagement fort pour la profession et les élèves. « L’éducation et la sécurité routières, pour moi, c’est une rencontre, raconte Gwenaelle Pignata. J’avais très mal vécu le monde de l’auto-école quand j’ai passé mon permis de conduire et je me suis dit que j’allais faire autre chose. »


Des compétences complémentaires entre Bepecaser et Titre Pro ECSR
Gwenaelle Pignata se lance et très vite connaît un certain succès, ce qui l’oblige à s’adjoindre un deuxième enseignant. Puis, au fil des années, de monter une équipe de six enseignants dont les formations, Bepecaser pour les uns, Titre Pro ECSR pour les autres, sont complémentaires. « Les premiers ont, par exemple, des compétences en mécanique plus approfondies, les seconds sont plus au fait des nouvelles méthodes d’enseignement et leur intégration vaut pour nous tous une piqûre de rappel. Ce qui compte avant tout, c’est que cette équipe soit soudée, soutient Gwenaelle Pignata. Et elle l’est ! Les enseignants, c’est en quelque sort la vitrine de l’entreprise. Chacun ayant droit à une vie de famille, tout le monde peut choisir ses horaires et personne ne travaille le samedi, sauf moi. Nous essayons de terminer les journées à des heures raisonnables à l’exception du mercredi soir où nous nous réunissons pour faire le point et nous auto-former. Je mets un point d’honneur à ce que nos salaires soient décents et il existe des primes à la réussite des élèves. J’ajoute, même si c’est anecdotique, que nous fêtons les anniversaires et que nous nous donnons un coup de main quand l’un ou l’autre déménage. »


Une salle de Code qui fait le plein
Le bouche-à-oreille est quasiment la seule source de renouvellement de la clientèle dont l’âge moyen est d’une vingtaine d’années même si l’auto-école Sainte-Cécile accueille des élèves qui ont tout juste 15 ans et d’autres qui ont attendu la cinquantaine pour se lancer. « Nous cherchons à faire la différence avec les autres auto-écoles en ne nous laissant pas influencer par le « diktat »de la mode. Chez moi, dit-elle, pas de boîte automatique - je n’en ai pas envie -, pas de véhicule hybride ou électrique - on verra plus tard -, une salle de Code toujours pleine avec un enseignant en permanence pour expliquer toutes les subtilités du code. Pas de simulateur non plus ! Nous effectuons l’évaluation sur tablette et les premières heures de conduite se font au volant. » Les résultats sont là : 300 dossiers présentés par an et 68 % de réussite. « Notre particularité ? Sans doute avoir un grand nombre de demandes de conduite accompagnée (AAC) dans un quartier, Sainte-Cécile, un peu chic où les parents encouragent leurs enfants à passer leur permis et sont prêts pour cela à faire des efforts pour qu’ils réussissent dans les meilleures conditions. »


Un métier enrichissant
Pourtant, Gwenaelle Pignata sait que l’investissement qui est demandé pour passer le permis de conduire, n’est pas toujours simple. « Je pense que le combat mené par Mobilians pour que le CPF des parents puisse financer le permis des enfants est essentiel, dit-elle en se découvrant membre et militante engagée du syndicat. Ce serait une véritable bouffée d’oxygène pour certaines familles. » Pour Gwenaelle Pignata, c’est aussi comme cela que l’on défend les vraies valeurs des auto-écoles de proximité. « Cette action d’extériorisation ne me fait pas oublier que Mobilians a été aux côtés des enseignants de la conduite quand on a fermé pendant la crise de la Covid, insiste la gérante de l’auto-école Sainte-Cécile. Et ajoute au moment où nous la quittons : « Je fais un très beau métier, un métier enrichissant. Je ne cherche pas à être la meilleure, mais je suis fière du travail que je fais ».


Une réelle volonté de s’impliquer dans la sécurité routière
Sandrine Kociszewski, elle aussi syndiquée à Mobilians-ESR, ne pense pas différemment. Voilà une trentaine d’années tout juste qu’elle s’est lancée dans la gestion d’une école de conduite. Après avoir monté, en 1990, le projet havrais d’un entrepreneur qui avait déjà de très nombreuses agences dans différentes autres villes françaises, elle a repris Indiana Auto-Moto École en 1992, avec son mari, également enseignant de la conduite. « Notre façon de travailler est unique, dit Sandrine Kociszewski d’entrée de jeu. Je ne suis que la gestionnaire financière et administrative de mon entreprise. Je suis là pour épurer le travail des enseignants. Ma philosophie est simple : ils doivent être libres d’esprit pour dispenser les meilleures leçons possibles. » La question que l’on se pose « naturellement » est de savoir pourquoi Sandrine Kociszewski est à la tête d’une auto-école et pas d’une autre TPE. « C’est le fruit du hasard, d’une part, une petite annonce entrevue le jour où j’ai reçu ma collante du Bac G, une réelle volonté de m’impliquer dans la sécurité routière d’autre part, explique-t-elle. J’y ai été sensibilisée après la mort, dans un accident de la route, d’un ami qui m’était cher. Cet accident m’a d’autant plus marquée que j’aurais dû être dans la voiture ce soir-là et qu’il avait préféré prendre ma place pour répondre à l’appel urgent d’une de nos amies communes. »


La labellisation, une évidence !
C’est dans la rue où sa mère était libraire que Sandrine Kociszewski a ouvert Indiana qui a été la première auto-école labellisée par l’État en Seine-Maritime. « La profession n’était pas forcément pour la labellisation, raconte-t-elle. Pour moi, tout au contraire, c’était une évidence car cela nous permettait de faire la différence avec ce qu’on appelait alors les auto-écoles low-cost. Les plateformes d’ailleurs ne sont plus aussi actives au Havre et c’est une excellence chose. Je crois, dur comme fer, à l’enseignement de la conduite et de la sécurité routière « à l’ancienne ». C’est l’une des raisons qui m’ont poussée à rouvrir une salle de Code avec un enseignant de la conduite et de donner, dans cette salle, des cours théoriques de conduite pour l’auto comme pour la moto. » Cela n’empêche pas Indiana de s’être dotée d’un simulateur Oscar 2 qui sert essentiellement à la première évaluation des candidats au permis, mais parfois aussi pour les trois premières heures de conduite.


S’attaquer au dossier de la transition énergétique
« Ce qui compte avant tout, explique toujours Sandrine Kociszewski, c’est que nous soyons au service de nos élèves et que nous les préparions au mieux à être les bons conducteurs de demain. Pour cela, il nous faut aussi réfléchir sur les véhicules que nous mettons à leur disposition. Bien que la demande de permis « boîte automatique » soit en forte progression, il me paraît impossible de passer au « tout hybride ». L’électrique n’est pas non plus une solution universelle. » Alors dans l’attente de voir comment vont évoluer les dispositions législatives et réglementaires, Sandrine Kociszewski qui se dit préoccupée par le prix des carburants malgré la stabilisation contestée au printemps 2023, laisse le dossier de la transition énergétique ouvert. « Il faut trouver des solutions pour que nous puissions avancer ». Et de s’interroger : « Les pouvoirs publics peuvent-ils nous aider ? » Pour la gérante, la solution pourrait résider dans une baisse de la TVA : « Je plaide pour une diminution de la TVA sur nos activités. Ne sommes-nous pas les seuls centres de formation à être taxés à 20 % alors que nous n’avons que très peu de TVA récupérable ? Cela nous permettrait d’investir dans de nouveaux véhicules. Mais également de baisser nos tarifs pour le plus grand bénéfice de tous ceux qui, ayant bien du mal à faire face à l’inflation galopante, renoncent à passer leur permis. »


Le financement reste un vrai problème pour tous nos clients
Consciente du coût de la formation au permis de conduire, Sandrine Kociszewski l’affirme sans détour : « Le financement reste un vrai problème pour tous nos clients. Aussi suis-je heureuse que désormais un élève sur deux puisse utiliser son CPF ! Je n’oublie pas cependant que cela demande un effort considérable à nos entreprises. Cela engendre des frais de trésorerie conséquents puisque l’auto-école n’est payée qu’in fine, c’est-à-dire une fois la formation terminée. » Le constat est amer, mais Sandrine Kociszewski sait qu’elle est là au cœur de son métier, qu’elle ne renoncera.


Une piste moto en centre-ville, un véritable atout
C’est une femme de tête qui a aussi su imposer son entreprise sur le terrain de la moto, sa passion. « Nous avons dans ce domaine trois atouts, dit-elle. Nous disposons d’une piste en centre-ville et c’est une chance, nous sommes très « pointus » en mécanique moto et enfin nous pouvons nous targuer d’avoir le label de qualité européen de formation motocycliste. Les stages de perfectionnement que nous organisons, remportent un grand succès : ils permettent à nos stagiaires qui viennent, pendant deux jours avec leur propre moto, non seulement de pouvoir s’initier à la conduite d’une BMW R 1200 GS Adventure, mais également d’obtenir une réduction à vie s’ils s’assurent à la Mutuelle des motards. Pour moi, la formation post-permis est un point essentiel de la sécurité sur les routes et c’est bien l’une de nos priorités. »


Des tarifs attractifs sans être bon marché
Mesuré, d’une grande sérénité, Romain L’Her a un regard lucide sur son métier. Il a passé son Bepecaser en 2012, a travaillé comme salarié dans plusieurs écoles de conduite de la région avec toujours une idée en tête : monter sa propre entreprise. Pour cela, il voulait avoir une certaine expérience et l’ensemble des mentions qui lui permettent d’être tout à la fois enseignant auto-moto et gestionnaire. Après la crise sanitaire, il a l’opportunité de reprendre deux des quatre agences d’un gérant qui prend sa retraite. « Je n’ai pas beaucoup hésité, raconte Romain L’Her désormais à la tête l’auto-école de Graville (AEG) et de l’auto-école d’Aplemont. Les agences étaient proches, je pouvais m’appuyer sur des personnes de confiance à commencer par Laetitia Chabot, notre secrétaire qui est là depuis la création en 2002 et Tatiana Benoist qui est responsable de l’agence d’Aplemont. L’équipe d’enseignants est solide. De plus, ce sont, pour partie d’anciens collègues que je connais bien et pour l’autre des Titres Pro ECSR que nous avons eu en stage et sur lesquels je sais pouvoir compter. Aujourd’hui, nous sommes 9 enseignants. Oscar 2, le simulateur, est notre 10ème enseignant qui gère les évaluations ! » Romain L’Her a basé sa stratégie commerciale sur des tarifs attractifs « sans être bon marché car nous nous devons de valoriser notre travail, explique-t-il. Nous avons une clientèle de proximité qui l’a compris et qui est en croissance. Nous avons d’ailleurs dû engager une nouvelle secrétaire à temps partiel pour gérer les 600 dossiers (permis B et A) que nous présentons chaque année. Et les inscriptions pourraient encore augmenter avec l’arrivée prochaine du tram jusqu’à notre porte, ce qui devraient nous ouvrir de nouveaux horizons. »


Une auto-école qui supporte l’équipe de foot locale
Graville est un quartier de l’entrée Est du Havre, à proximité des stades de football de la ville. « J’ouvre une parenthèse, dit Romain L’Her. AEG soutient l’équipe locale. Nous avons eu plusieurs joueurs comme clients et nous connaissons leur potentiel : Le Havre en Ligue 1, c’est possible et c’est ce que nous attendons ! ». Le ton est calme et pourtant la ferveur du supporter pointe derrière les mots. Ce qui est dit ici du football n’est pas seulement anecdotique, cela laisse transparaître un véritable trait de caractère : Romain L’Her est un homme d’engagement qui ne recule pas devant les difficultés. « Nous travaillons dans de très bonnes conditions avec des inspecteurs qui sont très présents à nos côtés. L’examen du Code reste problématique parce que nous constatons des fraudes. La DDTM n’est cependant pas restée les bras croisés et il semble qu’un petit réseau ait été démantelé sur Le Havre. Quant à RdvPermis qui s’est mis en place chez nous en janvier 2023, il nous a offert la possibilité de mieux nous organiser puisque nous avons le choix de nos créneaux horaires et que les places d’examens disponibles sont plus nombreuses. Nous avons seulement dû gérer le changement de lieu de centre d’examens qui était historiquement situé à Aplemont et est désormais à l’autre bout de la ville. » Mais visiblement, pour Romain L’Her, ce n’est pas un problème. Il a en revanche deux autres préoccupations plus importante. La moto tout d’abord parce qu’il est impossible de travailler sérieusement sur l’unique piste à sa disposition. « On a sollicité le maire pour qu’il nous aide à trouver une solution, confie-t-il. Sept moto-écoles sont prêtes à s’associer pour louer une piste en commune ».


Le problème des bornes de recharge pour les véhicules électriques
L’autre de ses principales préoccupations, c’est son parc automobile. « J’ai bien l’impression que nous sommes à la mi-temps d’une ère nouvelle pour nous les professionnels de l’enseignement de la conduite. J’ai déjà fait un premier pas en acquérant deux nouveaux véhicules à boîte automatique. Cependant pour changer de dimension et m’inscrire dans le futur proche, je pense à l’électrification de ma flotte, assure-t-il. Et là, je me heurte à un problème de taille : les bornes de recharge. Je n’ai pas de possibilité d’en installer. Il n’y en a pas à proximité et les négociations avec la mairie traînent en longueur. Pourtant, nous allons forcément y venir. » Ce regard, lucide, sur le moyen et le long terme, s’accompagne d’une recherche de nouvelles voies pour développer l’entreprise. « Nous interviendrons dans le collège Léo Lagrange qui est deux pas et a fait de l’éducation et la sécurité routières une matière à part entière. Il nous faut aller plus loin. Nous sommes trois dans l’équipe à nous être formés à l’écoconduite et nous pourrions intervenir dans les entreprises. Elles prennent de plus en plus conscience des questions soulevées par le risque routier professionnel et des économies qu’engendrent une conduite éco-responsable. » Le projet suit son cours, mais gageons qu’il prendra corps assez rapidement.


Marc Horwitz


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