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map Vie des régions — Avril 2023

Paris : Des gérants motivés face à des difficultés capitales

Paris n’est pas une ville comme les autres et dans la capitale, les petites structures ont de plus en plus de mal à survivre. Des difficultés qui ont donné naissance à des groupes réunissant un nombre d’agences plus ou moins important aux côtés des réseaux nationaux et des… auto-entrepreneurs.


S’il n’y a pas autant d’auto-écoles que de cafés ou de boulangeries à Paris, elles sont cependant très nombreuses. Elles profitent d’un marché large et diversifié qui explique aussi, au moins en partie, que les « auto-écoles en ligne » aient fait de la capitale l’une de leurs forteresses. Tout le monde s’accorde aujourd’hui à dire qu’elles obtiennent suffisamment de places aux examens pratiques pour faire passer leurs élèves avec des résultats qui ne diffèrent pas fondamentalement de ceux des auto-écoles de proximité. Ces dernières déclarent pourtant toutes continuer à recevoir des élèves venant des plateformes.
« Sans doute y a-t-il de la place pour tout le monde, mais ce qui est caractéristique Paris intramuros, c’est que pour ceux qui y habitent, la voiture et par conséquent le permis, ne sont pas des priorités », explique Nicolas Noguez qui après plusieurs années d’expérience de l’autre côté du boulevard périphérique, en banlieue proche, a repris en 2019 le CER Caulaincourt. « Pour moi, être membre du réseau CER est essentiel parce que ce réseau a une excellente image publique et qu’il accompagne ses adhérents pour la labellisation notamment. Cela permet aussi de bénéficier de formations et d’information, c’est enfin pouvoir compter sur une certaine entraide. »


S’adapter aux attentes d’une clientèle très exigeante
Le CER Caulaincourt se situe à quelques pas du cimetière de Montmartre et pas très loin du Sacré-Cœur. Les touristes passent sans s’arrêter devant la grande vitrine de cette auto-école de la très fréquentée rue de Caulaincourt. Les gens du quartier la connaissent bien. Du coup, la clientèle est à l’image du quartier, très diversifiée. Elle y est accueillie tous les après-midis par Dominique et par Gehad, une jeune femme extrêmement souriante qui gère une grande partie de l’administratif. « Nous recevons beaucoup de trentenaires, commente Nicolas Noguez. Ils viennent après leurs études, quand ils doivent envisager d’avoir un véhicule pour partir en week-end ou en vacances avec leur famille ou qu’ils ont négocié un véhicule de fonction dans leur entreprise. En réalité, ils se déplacent essentiellement au quotidien en transports en commun, en trottinette et ont recours à des VTC. Nous avons la chance de les voir arriver motivés et… pressés. À nous de nous adapter ». Pour se faire, le CER Caulaincourt propose un grand nombre de formules. Nicolas Noguez les a mises au point en tirant les leçons de ses expériences passées. « Mon oncle a une auto-école dans le 18ème arrondissement et j’ai marché dans ses pas, dit encore Nicolas Noguez. Après mon Bepecaser, j’ai travaillé trois ans avec lui avant de reprendre une auto-école à Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis. Je l’ai revendue quelques temps après avoir saisi l’opportunité de m’installer rue Caulaincourt. Il me fallait me consacrer à plein temps à Paris où il faut être sans cesse sur la brèche si l’on veut que tout se passe bien ».


Apprendre à gérer le trafic parisien
Nicolas Noguez a choisi de faire débuter ses élèves sur simulateur et ensuite de proposer, pour des raisons pratiques, des leçons au volant de 55 minutes. Elles ont lieu dans un premier temps dans Paris et ses proches alentours. « On connaît les embarras de la circulation, commente Nicolas Noguez. Pour l’élève, le stress commence dès la sortie du parking parce que l’environnement, les autres véhicules, les piétons, les deux-roues motorisés ou non, est particulièrement complexe ! L’apprentissage est à la fois très difficile et très formateur. Si l’on peut « faire avec » au début, il faut ensuite passer à autre chose : nous partons pour des temps plus longs, pratiquement deux heures, dès que l’élève a une bonne maîtrise du véhicule, généralement entre la cinquième et la dixième heure. La progression est alors rapide et le jour de l’examen, nos élèves sont prêts. »
Nicolas Noguez se félicite de la mise en place de RdvPermis. « Cela nous a simplifié la vie, ajoute-t-il. Nous avons des places, nous pouvons choisir nos créneaux horaires et notre centre d’examen. » Les difficultés sont ailleurs. Elles concernent le stationnement pour les véhicules thermiques et les contraventions qui leur sont dressées entre deux leçons, ainsi que la gestion des véhicules électriques. « Les modalités de recharge et les tarifs aux bornes publiques ne sont pas compatibles avec nos pratiques professionnelles, explique-t-il. J’ai dû investir et équiper deux box pour travailler plus sereinement. »


Rouler au superéthanol E85, une véritable tranquillité d’esprit
Ce coup de gueule est largement amplifié par Julien Dhordain. Le gérant de l’École de conduite parisienne (ECP) s’est purement et simplement séparé de ses véhicules 100 % électriques. « Lorsqu’au 1er janvier 2023, nous avons quitté le groupe ECF, nous avons mis fin au contrat avec Renault. Nous avons rendu nos Zoé. Aujourd’hui, nos véhicules sont des Citroën C3 thermiques porteuses d’une vignette Crit’Air 1 et converties pour rouler au superéthanol E85. C’est une véritable tranquillité d’esprit. Plus de « guerre » pour trouver une borne de recharge disponible, c’est-à-dire qui ne soit pas squattée par un véhicule d’autopartage ! Tout au contraire des stations-service faciles d’accès dans la couronne parisienne. C’est également beaucoup moins cher avec un litre à 1 €/1,15 €, même si nous constatons une légère surconsommation. Nous sommes 100 % gagnants et pour nous, le tout-électrique ce sera peut-être pour plus tard sans avoir l’impression d’être rétrogrades. »


Miser sur un ancrage local
Avec son associé, un enseignant de la conduite, Julien Dhordain a racheté les deux agences de l’ECF du 15ème arrondissement en 2016 après en avoir assuré la gérance pendant une année. Il avait témoigné dans La Tribune des Auto-écoles de ses premiers pas dans la profession en 2018. « À l’époque, l’auto-école végétait. Nous avons décidé d’être pro-actifs et cinq ans plus tard, le pari est gagné. La clientèle est revenue, des entreprises nous font largement confiance et nous avons pu développer de nouveaux services innovants, notamment des formations post-permis. Nous devons continuer à nous adapter aux nouvelles mobilités et aller à l’avant. » En désaccord avec la philosophie et les pratiques d’ECF, il a décidé d’en sortir et a changé de nom d’enseigne. « L’École de conduite de Paris, l’ECP, est une entreprise totalement indépendante dans le choix de ses fournisseurs et de ses partenaires. C’est sa force ! », affirme Julien Dhordain qui a non seulement changé de constructeur pour ses véhicules, mais aussi opté pour un développement de sa propre image de marque et misé sur un ancrage plus local et ainsi plus proche des enjeux et des attentes qu’impose la ville.
Former des Titres Pro dans l’objectif de les recruter comme enseignants
« En dehors de ces questions administratives qui m’ont, au lendemain de la crise sanitaire, largement occupé, ma principale préoccupation est de donner à nos élèves, le meilleur possible. Nous souhaitons les mettre au centre de la formation en le responsabilisant et en insistant sur la sécurité routière. » Aussi l’ECP a-t-elle décidé de porter aussi ses efforts sur la formation des enseignants. Avec cette volonté qui veut qu’il ait fait de la qualité de l’enseignement une priorité, Julien Dhordain a mis en place au sein de l’ECP une équipe pédagogique qui prend en charge les « Titre Pro » qu’il accueille. « Depuis la réforme, les futurs enseignants manquent de pratique sur le terrain, constate-t-il. Dans ce domaine, notre intervention est capitale. C’est pourquoi l’un de nos enseignants, un « ancien », s’y consacre avec une certaine autorité et une grande efficacité. Il partage son expérience, leur consacre des heures de formation et invite les « stagiaires » à assister à des cours en voiture. Notre autre objectif est que, titulaires de leur Titre Pro, ils viennent renforcer nos équipes dans lesquelles ils s’intègrent sans problème. »
À l’ECP, on a fait le choix du simulateur pour les élèves qui n’ont jamais conduit : les quatre premières heures pour le permis B, les deux premières heures seulement pour le permis BEA. « Permettre une dizaine d’heures est une hérésie, s’indigne Julien Dhordain. Il faut qu’au plus vite les élèves prennent le volant que ce soit sur voiture à boîte automatique — les demandes augmentent régulièrement parce que la facilité d’apprendre est incontestablement plus grande —, ou sur voiture à boîte manuelle, ce qui constitue encore la grande majorité des demandes. »
« Il ne fait aucun doute que RdvPermis, après quelques difficultés au démarrage, est un outil qui nous est bénéfique, dit Julien Dhordain. Des améliorations peuvent encore être apportées. Je pense notamment qu’il faut que cet outil soit plus flexible. Nous devrions pouvoir changer jusqu’à la veille de l’examen, le nom de l’élève quand celui qui s’est vu affecter une place, ne peut, pour raison impérative, l’honorer. Cela dit, nous pouvons désormais obtenir autant de places que de besoins au centre de Clamart, dans les Hauts-de-Seine, que nous avons choisi pour sa proximité. Cela signifie que nous pouvons, par exemple, représenter des élèves dans les quinze jours/trois semaines après un échec. » Un atout incontestable.


CPF : un marché important pour les auto-écoles
« Le CPF a été un véritable appel d’air et désormais 40 % de nos clients y ont recours, explique Julien Dhordain. Malheureusement, ce sont souvent des gens qui veulent passer leur permis pour… passer leur permis et qui n’en voient pas toujours l’intérêt. Ils sont parfois peu investis et nous devons les « prendre par la main » pour leur imposer une formation ! Il faut dire que pour eux, tout est gratuit ou presque. »
Nathalie Hecquard qui dirige le Groupe AS partage-t-elle ce point de vue ? Selon elle, le durcissement des conditions d’utilisation du CPF, bien que nécessaire pour éviter les fraudes, est pénalisant. À la tête de 12 agences dont 8 dans Paris intramuros, elle explique que le CPF concerne des clients pour qui le financement de leur permis par cet intermédiaire est le seul moyen possible. « Nous ne pouvons que le regretter », dit-elle ajoutant que son groupe a beaucoup misé sur le CPF. « Pour nous, c’est une clientèle que nous avions bien du mal à toucher. Nous l’avons mieux approchée avec un budget de publicité conséquent : nous avons fait de l’affichage dans les stations de métro proches de nos agences, le public a pu nous découvrir sur les panneaux de Clear Channel ou encore au travers des spots diffusés pendant une année sur la radio Chante France. Nous avons aussi initié une campagne de publicité digitale dans les supermarchés et finalement, cet investissement s’est révélé intéressant. »


Un groupe de 12 auto-écoles tourné vers le 100 % électrique
Secondée par son fils Sandro Hecquard-Moutoussamy, enseignant de la conduite titulaire d’un Titre Pro et d’un CSS « deux roues », Nathalie Hecquard poursuit une aventure commencée en 2007 avec Sandro Moutoussamy qui est aujourd’hui président du Groupe SMC regroupant l’ensemble des auto-écoles du Groupe AS. Ils avaient alors repris deux premières entreprises et n’ont cessé depuis de se développer puisque leur dernière acquisition, Porte de la Chapelle dans le 18ème arrondissement, ne remonte qu’à l’été 2022. « Nous regardons toujours l’avenir en face, dit avec un grand sourire Nathalie Hecquard. Nous sommes des entrepreneurs et c’est par croissance externe, en nous rapprochant et en rachetant des auto-écoles comparables aux nôtres, que nous avons toujours progressé. Cela demande cependant une organisation rigoureuse. C’est ainsi que nous avons un secrétariat commun aux 12 agences avec un pôle « examen » et un pôle « financement », pour les formations CPF notamment. Ils assurent les fonctions support du Groupe AS. Il nous faut en effet gérer 4 600 dossiers par an et 225 places par mois à l’examen pratique, ce que RdvPermis permet de faire bien plus aisément car il y a plus de contrôles et moins d’annulation des sessions d’examens par la préfecture. » Se projeter dans l’avenir, c’est encore pour le Groupe AS, réussir sa transition énergétique. Les 12 agences du groupe ont déjà intégré des véhicules 100 % électriques, pour 8 d’entre elles, cela représente même 50 % de leur flotte. « Nous avons équipé nos parkings de bornes 11 kW Zeplug avec une aide de 500 euros de l’État — dans le cadre du programme Advenir piloté par l’Avere-France — pour une dépense TTC de 3 500 euros », explique Nathalie Hecquard qui pense, à juste titre sans aucun doute, avoir sur ce point, une longueur d’avance sur bien des professionnels parisiens. 


Marc Horwitz


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