Les écoles de conduite lyonnaises semblent être à un tournant, préoccupées surtout par la meilleure façon d'effectuer leur transition énergétique sur un territoire qui inclut une large Zone à faibles émissions-mobilité (ZFE-m) et que dirige Grégory Doucet, un maire Europe-Ecologie Les Verts.
Lyon, troisième ville de France, fait battre le cœur de la Métropole de Lyon. Cette collectivité territoriale a un statut bien particulier puisqu’elle est dotée en plus des compétences d’une métropole, de celles d’un département. C’est un important carrefour européen qui lui a permis de développer des pôles de compétitivité de premier plan, tout en offrant à ses habitants un cadre de vie exceptionnel. Un habitant sur 5 a moins de 20 ans, contre 1 sur 4 dans l’ensemble des grandes agglomérations européennes. Lyon compte 140 000 étudiants, soit 10 % de sa population. Dans la Métropole lyonnaise, les auto-écoles sont très nombreuses et les entreprises importantes se taillent la part du lion. Les plateformes restent actives, mais leur développement a été largement contrecarré par des auto-écoles de proximité pro-actives.
Transmission familiale
Une agence, deux adresses de part et d’autre du boulevard qu’enjambe la voie ferrée menant à la gare de La Part-Dieu. L’auto-école « Les Brotteaux » est bien implantée dans le quartier où elle est connue depuis les années 1980… et même avant. « Ce sont nos parents qui étaient déjà enseignants de la conduite qui l’ont reprise et développée », racontent d’une même voix Annabelle et Julien Claret. Julien a fait une école de commerce et occupé des postes à responsabilité dans la grande distribution en région parisienne avant de revenir dans l’entreprise familiale. « Passer le Bepecaser en 2011 avec la mention deux-roues, c’était, à 33 ans, une reconversion ». De son côté, Annabelle n’avait pas, a priori, « la vocation », mais a tout de même passé son Bepecaser. « À la fin de mes études, Maman avait besoin de nouveaux enseignants, s’amuse-t-elle, et je suis entrée à l’auto-école comme enseignante. J’ai ensuite donné un sérieux coup de main du côté administratif et j’y ai pris goût ». Quand leurs parents décident de prendre leur retraite, la transmission s’effectue sans difficulté. « L’avantage d’avoir une expérience en dehors de la profession, c’est d’avoir du recul », confie Julien Claret qui n’a pas hésité à acquérir il y a une petite dizaine d’années un premier simulateur, puis un second 4 ans plus tard. « À l’époque, explique-t-il, les auto-écoles en ligne arrivaient avec une promesse de modernité qui nous a forcés à nous adapter ».
Savoir gérer la transition énergétique
« Depuis, à chaque fois que la profession a été contrainte d’évoluer, nous avons toujours cherché à avoir une longueur d’avance, confient de concert, Annabelle et Julien Claret. C’est ainsi que la mise en place de la ZFE-m dans le centre-ville de Lyon, nous a amenés à réfléchir sur notre stratégie en matière de véhicules. Nous les achetions et avons décidé de les louer désormais pour ne pas, un jour, nous retrouver avec des véhicules thermiques plus difficiles à revendre. Nous avons opté pour des Toyota Yaris hybrides qui présentent le double avantage d’être « propres » et de permettre l’apprentissage sur boîte automatique. » Un premier pas sans doute, mais pas vraiment encore cette transition énergétique qu’Annabelle et Julien vont avoir à faire. « Même si nous entendons parfaitement le message des pouvoirs publics et que notre syndicat, Mobilians-ESR (ex-CNPA-ESR), nous y incite fortement, ce n’est pas simple ! disent-ils. Les contraintes liées aux véhicules 100 % électriques sont encore nombreuses et trop lourdes. S’il semble que la question de l’autonomie soit en passe d’être résolue, celle de la recharge ne l’est pas. Surtout, l’investissement est d’importance sans que l’on sache, aujourd’hui, si les coûts d’usage ne s’envoleront pas. Pour la première fois, il nous est difficile, voire impossible d’anticiper. » « Au fond, analyse Julien, nous allons laisser venir sereinement la transition énergétique. Notre profession est en constante évolution depuis des années et de ces modifications permanentes, j’ai acquis la certitude que nous savons faire face à tous les changements. La crise sanitaire est venue renforcer cette conviction que notre souplesse et notre flexibilité, nous permettent de résister. Pour ce qui est de l’électrique, je pense qu’il ne faut pas partir trop tôt. Des solutions plus faciles, plus pratiques nous seront proposées au fur et à mesure des progrès technologiques. » C’est ce que l’on appelle faire preuve d’optimisme et c’est aussi une force pour cette entreprise familiale qui présente 600 à 700 candidats au permis B tous les ans avec de très bons résultats.
Enseigner la conduite différemment
Comme Les Brotteaux, le CESR69 est une entreprise familiale. Tête de pont de l’ECF à Lyon où le premier réseau d’auto-écoles en France compte 7 agences, elle est installée depuis 2016 à Vaulx-en-Velin. Cyril Chomette en est le président, sa sœur, Chrystelle Oberholz, la directrice générale. « L’enseignement de la conduite est une affaire de famille, témoigne Cyril Chomette. C’est notre père, René Chomette -décédé en 2012-, qui a monté une première structure à Rillieux-la-Pape en 1978 sur le modèle de ce qu’il avait connu à l’armée, les pistes de Montlhéry. Une sacrée bonne idée ! » Un peu plus tard, en association avec d’autres auto-écoles de proximité, René Chomette fonde le premier CESR doté de pistes pour la formation. Avec un objectif triple : répondre à la demande qui se fait pressante, enseigner la conduite de façon différente en sécurisant les premières leçons de conduite, et acquérir de l’autonomie plus rapidement.
Adhérer à un groupement pour échanger et s’améliorer
Au début des années 1990, il devient évident que pour répondre aux appels d’offres pour les formations professionnelles, il est impératif de se regrouper. « C’est le choix que nous avons fait en rejoignant l’ECF, poursuit Cyril Chomette. Appartenir à ce groupement qui est un lieu d’échanges et de soutien, un réseau, a d’autres avantages : cela nous permet de nous confronter à d’autres, notamment autour de la sécurité routière, pour l’enseigner de la meilleure façon possible, pour l’améliorer ». Très présents aussi bien dans les instances de l’ECF que de l’UNIDEC, Cyril Chomette et Chrystelle Oberholz, sont des observateurs attentifs à l’évolution de leur profession. « Notre métier est réglementé, mais… hors de contrôle, constate Cyril Chomette. L’État n’a plus les moyens de ses ambitions : la certification Qualiopi en est l’une des preuves puisqu’il s’agit de déléguer les missions de contrôle initiales des DDT locales. Les DDT, de leur côté, ne peuvent plus réaliser correctement leurs missions, par manque d’effectifs d’abord, alors que l’on nous soutenait que la privatisation de l’ETG aurait pour conséquence d’augmenter le temps des agents pour d’autres fonctions, examens pratiques, contrôle administratif et pédagogique, etc. Comment les DDT peuvent-elles contrôler des structures sur leur territoire alors qu’elles ont des agréments sur d’autres départements ? Nous redisons, haut et fort, que les agréments doivent être donnés par les préfets pour leur département ou qu’il faut changer les règles ! En réalité, relève Cyril Chomette, les pouvoirs publics tirent le métier vers le bas pour des raisons avant tout politiques : que le permis de conduire soit moins cher. Cela est préjudiciable à la sécurité routière en général, mais pas seulement ! Alors que l’on parle de « mobilité pour tous », qui, demain s’occupera des personnes les plus démunis ou des publics qui n’entrent pas dans les « cases conventionnelles » comme les « handi » par exemple ? Au CESR69, nous pouvons proposer à ces derniers de se former avec des formateurs spécialisés, sur des véhicules spécialement aménagés. Cela ne représente pas beaucoup de permis par an pour notre entreprise, mais c’est essentiel pour eux ! ».
Le développement de la formation B78
« Le marché change, affirme le président du CESR69 en reprenant son souffle. Avec la possibilité de financer en partie ou toute sa formation par le CPF - enfin une vraie et bonne mesure -, l’âge moyen de la population que nous recevons, a augmenté. C’est un paramètre que nous devons prendre en compte, tout comme le fait que les gens veulent passer moins de temps en formation pour passer le permis ». L’apprentissage sur des véhicules à boîte automatique devrait le permettre ainsi que les formations en stage. « Mais même si le nombre d’élèves est croissant, ce sont aussi les parents des plus jeunes qu’il faut arriver à convaincre que c’est une bonne solution », souligne Cyril Chomette. En fait, pour une entreprise comme l’ECF CESR69 qui présente environ 1 500 dossiers « permis B » et 150 « permis BA » par an, ce sont les formations professionnelles qui doivent assurer l’avenir. « Cela ne veut pas dire que nous abandonnons notre métier de base, tient à souligner Cyril Chomette. Tout au contraire. Nous réfléchissons en permanence aux meilleures manières de le faire évoluer. Cependant, la transition énergétique de notre flotte nous préoccupe : il est très difficile de gérer simultanément deux parcs automobiles, l’un thermique, l’autre électrique. Un jour, nous ferons le grand saut vers le 100 % électrique. Nous nous y préparons avec conviction. Nous venons d’ailleurs d’imaginer pour les sociétaires d’une mutuelle d’assurance, des modules d’apprentissage sur le thème : « Bien utiliser sa voiture électrique ». »
Une kyrielle d’innovations pédagogiques
Le troisième établissement visité est l’auto-école Marietton. Et, exception dans la profession, ce n’est pas Michel Monchanin qui reçoit le journaliste de La Tribune des Auto-Écoles, mais Nicola Gibert, responsable de la communication. Démonstration est faite, s’il en était encore besoin, qu’à l’heure du numérique et des réseaux sociaux, « faire connaitre », « faire savoir », est devenu essentiel pour se développer. Alors, on pourrait se demander pourquoi l’appellation Marietton ? « Tout simplement parce que la première agence de l’auto-école était installée rue Marietton, à Lyon 9ème, explique Nicola Gibert. C’est Maurice Monchanin - décédé au début de l’hiver 2022-, le père du gérant actuel, qui l’avait créée en 1955. » Cette auto-école connaît dès le début un beau succès. Elle proposait des services qui, à l’époque étaient particulièrement innovants. « Maurice Monchanin, explique Nicola Gibert, a inventé des outils « sur-mesure ». Par exemple : un « volant pédagogique » pour familiariser les élèves avec ce qui existe dans la voiture. Il a aussi instauré des cours de Code pendant lesquels il projetait et commentait des diapositives. Plus tard, il a été parmi les premiers à proposer le Code en ligne. En parallèle, il voulait améliorer la formation des enseignants et avait même demandé l’autorisation de permettre aux enseignants de conduire, hors leçon, depuis la place du passager, ce qui lui avait été refusé. Pour contourner cette interdiction, il avait alors eu l’idée de créer un circuit privé ». Pour cela, Maurice Monchanin rachète au milieu des années 1970, une vieille ferme sur la commune de Vaugneray, à une trentaine de minutes des bords de Saône. Sur le grand terrain qui jouxte les bâtiments, il reproduit une mini-ville et des situations du quotidien : idéal pour apprendre à conduire dans un vaste espace vert et sécurisé. Depuis, le circuit de Vaugneray a été agrandi et sans cesse amélioré. Des pistes moto, poids lourds, une piste en résine pour permettre aux élèves d’appréhender la conduite sur route verglacée, ont été créées et de nouveaux bâtiments construits. Bepecaser en poche, Michel Monchanin prend la relève de son père au début des années 1990. Il décide de développer les stages. « Comme nos 7 agences de Lyon, l’auto-école Marietton de Vaugneray propose à ses élèves plusieurs formules et, en particulier, le « Permis express » qui permet de passer le permis sur boîte auto en 5 semaines », explique encore Nicola Gibert. Pour faire face aux plateformes, l’auto-école Marietton peut se prévaloir d’avoir été pionnière en matière de numérique. « Nous proposons depuis plusieurs années un « espace élève » en ligne, insiste Nicola Gibert. Il permet d’accéder à un carnet de rendez-vous pour annuler ou déplacer les leçons, mais également à un livret dématérialisé de suivi ou à des dizaines de vidéos pédagogiques. Nous avons une présence importante sur les réseaux sociaux pour que nos élèves partagent leur expérience au travers de mini-vidéos. L’auto-école Marietton, c’est encore une chaîne YouTube, des comptes Instagram et Tik Tok pour être au plus près de nos élèves, adapter notre pédagogie à leurs besoins et leur apporter un contenu au plus près de leurs habitudes. » On l’aura compris, le maître-mot de l’auto-école Marietton qui présente 2 000 candidats au permis B par an, reste « innovation ». « Innovation pédagogique et méthodologique, peu importe l’outil, c’est surtout un état d’esprit », conclut Nicola Gibert. Le message est clair !
Marc Horwitz