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school Pédagogie — Mars 2023

Handiconduite : un marché de niche mais qui répond à une demande

S’il existe une vraie demande de formations à la conduite pour les personnes en situation de handicap, les écoles de conduite qui proposent ce type de formations sont encore peu nombreuses.


En France, moins de deux cents écoles de conduite proposeraient des formations à destination de personnes en situation de handicap. Un chiffre à rapporter aux 12 millions atteintes d’un handicap, dont 7 millions souffrent d’un trouble cognitif. Or pour celles-ci, pouvoir conduire une voiture est synonyme d’autonomie. « Les demandes sont en progression », affirme Thierry Donzel, dont l’auto-école de la Côte, à Nuit Saint-Georges en Côte-d’Or, propose ces formations depuis 14 ans. Une partie de ses clients vient parfois de loin, notamment de la région parisienne. Dans son secteur, le responsable travaille avec le Centre de rééducation fonctionnelle de Dijon, le CHU et le Centre de convalescence et de réadaptation. « Je me suis positionné sur ce créneau pour diversifier mon activité, mais aussi car j’avais constaté que le handicap était laissé de côté dans l’accès à la mobilité. » Aujourd’hui dans le département de la Côte-d’Or, l’école de conduite de Thierry Donzel est le seul établissement à dispenser ce type de formation.

Formation avec des ergothérapeutes
Avant de se lancer, lui et son enseignant ont été formés au handicap par des ergothérapeutes. Ils ont également suivi une formation technique dispensée par la société Huet, l’équipementier qui a procédé à l’adaptation du véhicule. « Au sein des centres de rééducation, notre travail consiste à effectuer des évaluations avec les professionnels de santé pour déterminer si la personne est en mesure de conduire en toute sécurité. Quand c’est le cas, nous listons le matériel qui sera nécessaire et nous la formons », résume-t-il. Bien souvent il s’agit de personnes titulaires du permis qui ont besoin de le régulariser. Une étape réalisée sur route pour vérifier la bonne maîtrise des équipements. Les primo accédants doivent pour leur part obtenir le feu vert du médecin agréé par la préfecture. Thierry Donzel réalise environ 30 % de son activité en handiconduite. « Chaque heure passée avec ces élèves est une leçon de vie », insiste-t-il. La raison : leur volonté farouche de trouver (ou retrouver) une mobilité, gage d’indépendance. « Ils sont très motivés et apprennent très vite : il leur suffit généralement de 3 ou 4 heures pour maîtriser les équipements. De plus, ils ne prennent aucun risque. »


Des équipements coûteux
Dans les Hauts-de-Seine, Caroline Lemaire, gérante de l’école de conduite de Vaucresson, a débuté l’handiconduite il y a 22 ans. « Sur ma première voiture, j’avais plusieurs volants que j’interchangeais en fonction du handicap des élèves », s’amuse-t-elle encore en y repensant. Aujourd’hui, les équipements sont sans commune mesure. Évolutions technologiques et techniques obligent. Carole Lemaire travaille avec l’hôpital de Garches. C’est d’ailleurs la fondation de cet établissement de santé qui a financé les équipements de sa voiture. « Il y a 3 ans quand mon véhicule est arrivé en fin de période réglementaire, je n’avais pas les moyens d’investir environ 10 000 euros pour le rééquiper ». Aussi, l’unité Comète-Garches a pris en charge cet investissement. « En échange, je pratique un tarif préférentiel pour les évaluations motrices et cognitives et je dispose du véhicule le reste du temps. Selon les inspecteurs du permis de conduire, j’aurais la voiture la plus équipée des Hauts-de-Seine ! Je peux ainsi répondre à tous les types de handicaps : paraplégie, hémiplégie ou tétraplégie des membres inférieurs. » Elle dispose aussi d’une planche de transfert. « Sans ce partenariat, j’aurais dû arrêter l’handiconduite. » En 2021, son véhicule adapté a été utilisé à 880 reprises, dont 141 pour les évaluations réalisées sur boîte automatique au sein de l’hôpital de Garches.


Patience et adaptation de la pédagogie
À Toul en Meurthe-et-Moselle, Anne Begard, gérante de l’auto-école Go !, travaille depuis 2019 avec l’ESAT d’Allamps. Elle aussi constate que « ce sont des élèves ultra attachants, reconnaissants et très demandeurs ». Sensibilisée au handicap à titre personnel, Anne Begard a été « démarchée » par le responsable d’un l’ESAT spécialisé dans la restauration. « Ils avaient besoin que leurs stagiaires soient mobiles, ne serait-ce qu’en scooter ou avec une voiture sans permis. Pour cela, il fallait leur enseigner le Code de la route et la prévention routière. » Depuis, elle travaille régulièrement pour l’ESAT d’Allamps. « Ce n’est pas de l’enseignement du Code comme on le connaît dans nos auto-écoles. » En effet, ces élèves souffrent de handicaps physiques ou de troubles cognitifs. « J’ai dû adapter ma pédagogie et mon vocabulaire. Pour ce public, il faut un apprentissage de la compréhension. Les notions comme dessus/dessous, à droite à gauche, vertical/horizontal sont très compliquées à intégrer. » Il faut donc répéter, reformuler, réviser les cours et les notions d’une semaine sur l’autre. « Il faut se surpasser en permanence », indique-t-elle. Chaque semaine, Anne Begard anime des ateliers de soutien au Code de la route. « Il ne faut jamais se décourager »,   conseille-t-elle. Car à force de patience, ces élèves finissent par y arriver. En général, Anne Begard présente quatre élèves par an à l’examen théorique. « Ils échouent systématiquement du premier coup. À la deuxième présentation, entre 40 et 50 % obtiennent le Code. » Pour la conduite, Anne Begard travaille avec une voiture automatique, « car le passage des vitesses est une charge mentale trop importante qu’ils ne peuvent pas gérer. » Pour cet apprentissage, il faut aussi beaucoup de temps. « En moyenne ils ont besoin d‘une cinquantaine d’heures. » L’handiconduite ne représente que 2 % de son activité globale. Pour autant, pas question de l’arrêter car la demande est bien réelle. Néanmoins, les retours sur investissement inhérents aux équipements adaptés, « sont longs et couteux ». Notamment quand il faut remettre en état la voiture à l’issue du contrat de location ou lors de la vente. « Les boules au volant et planche de transfert occasionnent des dégradations », note-elle. « C’est peut-être cela qui freine le développement de l’handiconduite dans les auto-écoles. » C’est aussi lié à la peur du handicap et au manque d’information et de formation sur l’handiconduite.


Une société dédiée à l’handiconduite
C’est pourquoi Aldo Bègue, gérant de l’auto-école MyPilot implantée à Lambesc, dans les Bouches-du-Rhône, a créé Handi Drive School. Cette société est dédiée à la formation au permis de conduire des personnes en situation de handicap. « L’handiconduite est une plus-value pour les auto-écoles car nous répondons au souhait des personnes qui veulent être autonomes », précise Aldo Bègue. Dans son entreprise, cette activité représente 30 % du chiffre d’affaires. « De nombreux dirigeants d’auto-écoles redoutent de se diversifier dans ce domaine, souvent par peur du handicap, mais aussi car ils ignorent quels équipements acheter », constate-t-il. « Avec une télécommande intuitive, des pédales inversées et une boîte automatique, nous répondons à 80 % des personnes handicapées en capacité de conduire. Les 20 % restantes ont besoin d’un cerclage au volant et d’un système de frein via un levier poussoir ». Handi Drive School a vocation à se développer sous forme de franchise. À ce jour, six gérants d’écoles de conduite ont franchi le pas. Une fois labélisés Handi Drive School, ils sont formés aux différents handicaps. « La grande majorité des handicaps sont invisibles : il s’agit de personnes atteintes de troubles cognitifs tels que la dyspraxie ou la dyslexie. Avec ces candidats, il ne faut pas commettre l’erreur de leur enseigner le Code et la conduite comme à un élève lambda. » La formation intègre également un module sur l’utilisation des différents équipements adaptés. « Par exemple, nous apprenons aux moniteurs comment intervenir sur un volant équipé d’un dispositif à télécommande. » Pour inciter les auto-écoles à se tourner vers l’handiconduite, Aldo Bègue a signé un partenariat avec un assureur et le groupe Pimas. « Nos membres bénéficient de remises conséquentes sur les équipements car nous savons que l’importance des investissements est un frein. » Or la demande existe bel et bien et peu d’écoles de conduite sont spécialisées pour y répondre.


Christine Cabiron


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