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map Vie des régions — Novembre 2022

Pays basque : Un si difficile dialogue avec le BER !

Depuis le printemps 2022, le département des Pyrénées-Atlantiques connaît un malaise sans précédent. Si le démarrage de RdvPermis s’est bien passé, le remplacement de la déléguée qui l’avait mis en place dans la concertation par une déléguée avec qui le dialogue est plus difficile, pose de nombreux problèmes.


Biarritz et Bayonne sont deux villes relativement dynamiques. Certes, elles vivent d’abord du tourisme, mais elles ont su construire au fil des années un tissu économique qui leur permet d’attirer une population active importante. Bayonne accueille l’un des sites de l’Université de Pau et des pays de l'Adour qui se caractérise par sa pluridisciplinarité et sa taille humaine. Le rayonnement du Collège d’Études Européennes et Internationales (2EI), de l’École universitaire de management (IAE), du Collège Sciences et Technologies pour l’Energie et l’Environnement (STEE) et l’IUT dépasse très largement le département et même les frontières, notamment de par leur proximité avec des centres équivalents du Pays basque espagnol.


Une professionnelle engagée
« Nous travaillons dans un environnement agréable et très favorable, déclare Anne-Marie Tarlet qui dirige, au centre-ville de Bayonne, l’École de conduite de la Nive. Par conséquent, nous pourrions exercer ce métier que nous aimons tant, en toute quiétude, si les relations avec l’administration étaient plus sereines. » Présidente départementale du syndicat Mobilians-ESR (ex-CNPA-ESR), Anne-Marie Tarlet est une battante et son parcours professionnel en donne la preuve. Elle est arrivée à Bayonne en 1976 avec son compagnon d’alors qui après avoir géré une auto-école à Châlons-sur Saône en Saône-et-Loire, avait souhaité créer une nouvelle entreprise au Pays basque. Anne-Marie travaillait à La Poste et ce n’est qu’à la naissance de son fils qu’elle rejoint, pour l’aider, le père de celui-ci. Elle passe son CAPP en 1979 et quatre ans plus tard, se séparant de son compagnon, elle s’installe sur les bords de la Nive en 1983. « Au départ, raconte-t-elle, je ne voulais m’occuper que de personnes en situation de handicap. J’avais acquis à cet effet une Renault 9 automatique tout équipée ! Très vite et parce que la demande était croissante et qu’il fallait bien que l’entreprise soit rentable, elle est devenue une auto-école conventionnelle. Je me suis adjoint trois collègues et comme aujourd’hui, les clients venaient de très loin pour passer le permis chez moi. J’ai bien sûr continué à m’occuper de personnes en situation de handicap et des centres de rééducation m’ont contacté pour faire des évaluations. » Une équipe bien rôdée Elle rachète alors le bureau de la rue Marengo où elle avait débuté et s’y installe. « Nous sommes quatre enseignants plein-temps, explique Anne-Marie. Chacun d’entre nous prend une part active à la bonne marche de l’auto-école. Naturellement nous continuons à prendre en charge des personnes en difficulté. C’est essentiellement Muriel Daguerre qui, après avoir suivi des formations spécifiques pour pouvoir s’occuper de personnes souffrant de dyslexie ou de dyspraxie, assume ces enseignements spécifiques. Nous travaillons avec plusieurs ESAT et pouvons former les personnes qui le souhaitent sur l’Aixam double commande que nous louons au concessionnaire local. De son côté, Lionel Ehouman enseigne l’auto et la moto, mais il donne également les cours de mécanique et l’instruction aux premiers secours. Cela ne fait plus partie du programme officiel, mais à mes yeux c’est essentiel ! Enfin, Matthieu Vantribout se consacre à l’auto, aux rendez-vous pédagogiques et aux cours de Code que nos élèves peuvent suivre dans nos locaux ».


Des dysfonctionnements au sein du BER
Bien épaulée, Anne-Marie Tarlet qui est aussi la représentante de l’ANPER dont elle tient à souligner la qualité des formations, dégage du temps à la défense de la profession et en ce moment, c’est important. « Aujourd’hui, dans le département des Pyrénées-Atlantiques, nous avons des difficultés avec le planning des dates d’examens qui, soyons clairs, met en péril nos entreprises. » Le ton est donné, la parole se libère et Anne-Marie Tarlet ne cache pas l’inconfort de la situation. « Depuis le mois de février, le dialogue avec la déléguée nouvellement nommée, Madame Dolorès Calderon (Unité Éducation routière, Service Pilotage, Affaires juridiques et Sécurité routière, Direction Départementale des Territoires & de la Mer), est difficile, pour ne pas dire impossible. C’était le sens de la manifestation que nous avons organisée le 30 juin. » Cette manifestation a regroupé une soixantaine d’auto-écoles, des plus petites aux plus importantes – les véhicules de Mendiboure qui a rejoint récemment l’ECF, ne sont pas passés inaperçus – a commencé devant le siège de la DDTM, à la Préfecture du département, à Pau. La déléguée n’étant pas présente, le cortège a gagné le centre d’examens où elle faisait passer des permis. Les manifestants ont, sans violence, essayé de dialoguer. Elle s’y est refusée, mais Anne-Marie Tarlet a pu tout de même échanger avec elle. « Je pense qu’il y a des dysfonctionnements importants au sein du BER, note Anne-Marie Tarlet. À notre sens, ils trouvent leur origine notamment dans une erreur dans le calcul des coefficients qui permettent d’attribuer les places à partir de la déclaration nominative des ETP. Cela a pour première conséquence des incohérences manifestes dans les attributions sur les différents centres d’examens. Parfois les centres secondaires sont défavorisés. »
Trois mois après la manifestation, rien ou presque, n’a vraiment changé. « Certes, dit encore Anne-Marie Tarlet qui a reçu le soutien du président de Mobilians-ESR, Patrice Bessonne, venu sur place en juillet dernier, un certain calme est revenu, mais le malaise subsiste. Nous notons cependant que nos demandes par courriel sont mieux prises en compte et que la déléguée qui, fort heureusement, est entourée d’une équipe formidable qui sauve bien des situations, répond plus souvent à nos appels téléphoniques. Autrement dit, il y a un peu plus de communication. Nous pouvons espérer que du côté de la DDTM des solutions vont être trouvées pour revenir à la situation des premiers mois de mise en service de RdvPermis qui, dans notre département, s’était bien passée malgré les inévitables bugs de démarrage. »


La profession demande plus d’écoute
Très présente sur le terrain, la déléguée a de la gestion des plannings une approche qui est peut-être trop éloignée de celle des professionnels des auto-écoles de proximité. « Le département des Pyrénées-Atlantiques du fait de son étendu, nécessite une présence administrative pour une gestion plus cohérente. Nous comprenons parfaitement que la priorité soit donnée au permis PL – c’est sans aucun doute une bonne chose pour l’emploi –, même si l’on peut s’étonner que les examens continuent à avoir lieu sur des sites privés, à Bayonne par exemple, ce qui complique singulièrement le quotidien des entreprises qui les mettent à disposition. Nous ne pouvons par conséquent que nous réjouir qu’un nouveau centre doive ouvrir à Pau et que la DDTM cherche aussi un terrain du côté de Bayonne en espérant que cela ne sera pas au détriment des centres secondaires. Nous, enseignants de la conduite et de la sécurité routière des Pyrénées-Atlantiques, nous demandons à être plus écoutés et que nos problèmes soient mieux pris en compte. C’est bien la survie de nos entreprises qui est en jeu et l’administration doit en prendre conscience », conclut Anne-Marie Tarlet.


RdvPermis ou le jeu de la rapidité
De son côté, Frédéric Lemaitre travaille seul. Il a repris l’auto-école François en 2007 et a su préserver l’excellente renommée de cette « vieille » maison biarrote. C’est ancien prothésiste dentaire a passé son Bepecaser en 1991 au Mans, dans la Sarthe. « Pour moi, le tournant était pris, explique-t-il. J’ai d’abord enseigné à Tours, puis je suis venu à Biarritz. J’ai toujours été mon propre employeur ce qui me permet de gérer mon planning comme j’en ai envie et de ne pas avoir les soucis inhérents à la gestion de salariés. » Frédéric Lemaitre, pourtant, voit l’équilibre financier de son auto-école remis en cause avec RdvPermis. « J’arrête provisoirement l’enseignement de la moto, dit-il avec une pointe d’exaspération. Étant mono-employeur et comme les résultats aux examens n’entrent plus en ligne de compte, je n’ai plus de places pour faire passer mes élèves. Le nouveau système de répartition est biaisé, il n’est pas cohérent avec les besoins réels des auto-écoles. En fait, l’équilibre entre unités plateau et unités circulation n’est plus respecté et nous ne pouvons plus anticiper les dates de passage en circulation. Je ne veux pas travailler dans ces conditions. Bien sûr, je peux toujours téléphoner pour obtenir une place, mais c’est parfois très loin : mon dernier élève a passé son permis moto à Pau, cela représente 100 kilomètres à l’aller et 100 kilomètres au retour ! » Frédéric Lemaitre déplore que la mise à disposition des places ressemble à un départ des 24 heures du Mans. « Aussitôt en ligne, aussitôt pris par des auto-écoles où les secrétaires ou les gérants cliquent plus vite que leur ombre. Je me refuse à jouer ce jeu-là, je n’en ai pas ni les moyens, ni l’envie. Je trouve ce principe dégradant et inégal. C’est 15 % de mon chiffre d’affaires annuel que je vais perdre », confie-t-il amer, mais loin d’être désespéré. Sa Peugeot 208 jaune tournera un peu plus et il pense pouvoir s’en sortir. « Encore faut-il, ajoute Frédéric Lemaitre, que je puisse toujours avoir accès aux places dont j’ai besoin pour le permis auto ! À l’heure actuelle, généralement, on m’en accorde généreusement 5 ou 6, plus 1 unité moto. » On comprend que ce n’est pas suffisant et que désormais tout est plus compliqué dans la profession où tout le monde n’a pas les mêmes moyens techniques, ni les mêmes besoins. « Sans concertation et sans cohérence dans les actions, l’administration a tout loisir de faire ce qu’elle veut, comme elle veut », conclut Frédéric Lemaître.


Une histoire de famille depuis 1954
Le constat est édifiant et sans doute, au moins en partie, partagé par Jean Castelain. À l’orée de la retraite, il est propriétaire de l’Auto Moto Cyclo École Castelain, place des Basques, une « vénérable institution ». « Les auto-écoles Castelain ont une longue histoire », raconte Jean Castelain en montrant une vieille photo en noir et blanc de l’auto-école Normale créée par son père André, en 1954 au Maroc. « C’est en 1961 qu’il ouvre une agence à Bayonne, poursuit Jean Castelain, et après avoir passé mon CAPP en 1979, j’ai créé ma propre entreprise avant de réunir les deux entités en 1992. » Résolument optimiste et toujours très souriant, Jean Castelain analyse la situation actuelle des auto-écoles avec… 43 ans de recul. « RdvPermis aurait pu et dû être la meilleure des choses dans un monde qui fait une grande place à la numérisation, dit-il. Si le système avait été créé pour répondre effectivement aux besoins des auto-écoles, il n’aurait eu que des avantages. La moto est un bon exemple parce qu’on constate que le nombre de places a été presque doublé. Le problème est qu’on a remplacé des paramètres qui avaient fait leurs preuves, par des calculs qui mettent tout sans dessous-dessus. Les pouvoirs publics ont voulu privilégier les plateformes et les candidats libres dont le nombre augmente sensiblement, mais dont les résultats ne sont pas à la hauteur puisque beaucoup viennent, après coup, dans nos écoles de proximité. »


L’ubérisation reste d’actualité
Pour Jean Castelain dont la clientèle est très hétéroclite et dont l’âge moyen s’élève depuis que les élèves ont la possibilité de financer leur permis avec le CPF, il y a bien d’autres choses à voir et en particulier, la formation des futurs enseignants. « Les enseignements dispensés pour obtenir le Titre Pro ne sont pas en adéquation avec les besoins du terrain. Nous le voyons bien quand nous accueillons des stagiaires, s’alarme-t-il. Pour moi, cette formation devrait prendre en compte les changements profonds que va connaître la profession. En premier lieu, l’électrification des flottes qui équivaut à une baisse du nombre de leçons et nécessitera une revalorisation des prestations. L’ubérisation, même si elle semble en régression, reste d’actualité et il faudra par conséquent que la profession s’adapte et continue à innover. Je pense que c’est possible parce qu’il y a, dans les nouvelles générations, des femmes et des hommes passionnés ». Passionné ? Jean Castelain l’est et pas seulement de pédagogie autour de l’éducation et de la sécurité qu’il est bien décidé à poursuivre, a minima, une fois pris sa retraite. Ses priorités seront (peut-être) ailleurs car le bateau, la mer et les collections de plantes rares, bonzaïs, orchidées, etc., cela demande du temps, beaucoup de temps.


Marc Horwitz


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