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map Vie des régions — Juillet 2022

Dijon : des enseignants sous le signe des 3 « P » : passion, partage et patience

Quelle que soit leur taille, les auto-écoles dijonnaises ne connaissent pas la crise. Malgré un contexte professionnel difficile dû à un manque d’enseignants et une « ubérisation » galopante, elles jouent la carte de la proximité et cherchent à répondre aux attentes des élèves qui veulent obtenir leur permis dans les meilleurs délais et au prix le plus juste.


Quand on parle de Dijon, on évoque d’abord la moutarde. On oublie parfois que le kir, cet apéritif à base de bourgogne aligoté et de crème de cassis, doit son nom au chanoine qui a été maire pendant près d’un quart de siècle après la seconde guerre mondiale. Dijon, capitale de la Bourgogne, et désormais Dijon Métropole méritent d’être mieux connues. Ce sont en effet des collectivités territoriales parmi les plus dynamiques de France. Dijon Centre regroupe près de 160 000 habitants, un chiffre qui passe à 250 000 pour les 23 communes de la métropole. Cette population augmente et surtout rajeunit. Économiquement, ce territoire ne cesse de progresser et si le monde du vin est ici chez lui, plus largement la gastronomie prend une plus grande place depuis l’ouverture, le 6 mai dernier, de sa Cité Internationale de la gastronomie et du vin en lieu et place de l’Hôpital général, un joyau historique remarquablement restauré. Fondée en 1722, l’Université de Bourgogne qui célèbre ses 300 ans, accueille plus de 30 000 étudiants dont 800 ont intégré les deux nouvelles écoles d’ingénieurs qui viennent de s’implanter sur le campus métropolitain. Parmi les secteurs dijonnais d’activité les plus en pointe, la santé a une place importante avec notamment le technopôle Santenov qui fédère un « écosystème au service de l’innovation en santé ».


Une auto-école créée en 1932
Du côté des auto-écoles, ce sont quelques petites entreprises particulièrement combatives face à des « poids lourds » qui couvrent l’ensemble de Dijon Ville et généralement l’agglomération. « Nous sommes un grand groupe local dont chaque agence travaille de façon très traditionnelle et en autonomie, explique Stéphane Cretin, le « patron » des auto-écoles Notre-Dame. Cela s’explique par notre histoire puisque nous sommes fiers de revendiquer d’être (sans doute) la plus vieille auto-école de France. » L’entreprise existe depuis 1932 et a été reprise par Jacques Cretin en 1966. Épicier dans le nord du département, il réalise un rêve en acquérant cette auto-école. Il la développe et crée un deuxième bureau avant que ses fils viennent le rejoindre : Claude en 1980, puis Stéphane en 1985. En 1988, l’auto-école passe en société et quand Jacques Cretin prend sa retraite (très active !) en 1992, ses deux fils deviennent co-gérants d’une entreprise qui compte une dizaine de salariés. Mais en 1999, Jacques Cretin est tué sur la route, fauché alors qu’il cherchait à réparer l’autocar tombé en panne qu’il ramenait de Paris où il avait emmené au Salon de la moto quelques fans de deux-roues motorisés. « D’une situation confortable, bien aidé par un père qui est un personnage dans le métier, nous nous sommes retrouvés seuls, raconte Stéphane Cretin. Mais on s’est bagarré et l’on a continué à grandir. » Aujourd’hui, Notre-Dame propose une double approche du métier : la première est entièrement tournée vers le particulier, la seconde vers la formation professionnelle, récupération de points, Titre Pro ECSR et plus largement tous les titres Pro « Transports », Fimo-FCOS, etc.


Savoir se remettre en question
« Je suis très en colère contre l’ubérisation qui touche de plein fouet nos entreprises, s’insurge Stéphane Cretin. Il y a, de la part des pouvoirs publics, une sorte de volonté destructive : non, on ne peut pas acheter son permis comme on achète un canapé ! Les plateformes ne font pas le même métier que nous. Elles épousent un nouveau mode de consommation et n’ont qu’un seul objectif : faire du business en faisant de la mise en relation. Mais enfin, se fâche Stéphane Cretin, Doctolib n'a jamais soigné personne ! Pour autant, l’auto-école de proximité n’est pas morte. Au contraire. Certes nous n’avons pas les moyens de lutter contre les plateformes, mais notre force a été de savoir nous remettre en question. Nous devons valoriser notre savoir-faire, marquer nos différences comme nous l’avons fait en inscrivant sur nos voitures : « Made in Dijon depuis 1932 ». Aujourd’hui, nous répondons à la demande en expliquant à ceux qui veulent un permis vite, bien et pas cher, qu’il faut contrairement à ce qu’ils pensent, travailler sérieusement pour réussir dans les meilleurs délais. » Chez nous, conclut Stéphane Cretin, tout est fait pour cela : des cours de Code en salle avec un enseignant, quatre simulateurs Ediser toujours encadré d’un enseignant en début et en fin de formation pour aborder les expositions aux risques, portable au volant, drogues, situations de dépassement, etc. ».


Aider ceux qui en ont le plus besoin
Autre ambiance, mais même rigueur professionnelle, même volonté d’être au plus près des élèves à Mirande Auto-École. Co-gérant avec son épouse, Sandrine, Hervé Guilbaud a passé son Bepecaser en 2010. Cet ouvrier-pâtissier vendéen est venu s’installer à Dijon au début des années 2000. Une histoire d’amour qui dure toujours, avec celle qui devait devenir sa femme et la mère de ses deux enfants. Après un licenciement économique, Hervé Guilbaud décide de changer de cap et cherche un métier où il sera à son compte. Il devient enseignant de la conduite, travaille comme salarié pendant plus de 9 ans avant de reprendre une auto-école dont le gérant part en retraite. « Une vraie transmission », insiste-t-il. Olivier qui travaille déjà dans la société, continue l’aventure avec les nouveaux propriétaires puisque Sandrine Guilbaud a passé un Titre Pro en 2018 et suivi une formation de créateur-repreneur d’entreprise. « Notre chance, explique Sandrine Guilbaud, est d’avoir acquis une entreprise qui avait une certaine notoriété et dont nous avons pu rapidement évaluer le potentiel, même si nous avons abandonné la moto qui avait participé à faire la réputation de Mirande Auto-école. Nous avons choisi une autre voie, proposer la boîte manuelle et la boîte automatique. Puis, nous avons opté pour la labellisation afin de proposer différents modes de financement comme le permis à 1 euro par jour et une diversification de notre offre comme la formation « passerelle » du permis boîte auto vers le permis B. Installé à deux pas du lycée Hyppolite Fontaine, proche des lycées Simone Veil, les Arcades, Carnot et Eiffel ainsi que du campus universitaire, avec un arrêt d’une ligne d’autobus très pratique devant notre porte, nous recevions essentiellement des lycéens et des étudiants. Aujourd’hui, la labellisation et la certification Qualiopi nous permettent d’accueillir une clientèle plus large, des lycéens, des étudiants, mais aussi des salariés ou/et des chercheurs d’emploi par l’intermédiaire du CPF et avec Pôle Emploi. Nous touchons ainsi une autre clientèle, plus âgée, parfois socialement plus en difficulté et dont la formation demande encore plus d’attention. Je crois que nous sommes avec ces élèves au cœur de notre métier. Dans notre esprit en effet, nous avons vocation à aider, à accompagner, tous ceux qui en ont le plus besoin. »


Le Code en ligne est devenu un incontournable
Il y a dans les propos de Sandrine une réelle satisfaction à pouvoir répondre à une demande différenciée. Mais cela peut-il assurer l’avenir de l’entreprise dans un monde qui change et où les auto-écoles aussi doivent faire leur transition énergétique ? « En partie sans doute », répondent d’une même voix Hervé et Sandrine Guilbaud. « Pourtant, ajoutent-ils, nous devons évoluer et nous poser les bonnes questions. Chez nous, par exemple, le véhicule électrique est en réflexion. Cependant le problème de la recharge n'est pas résolu. Nous étudions aussi la possibilité d’acquérir un simulateur. Nous les avons testés et avons bien compris comment nous aurions envie de les utiliser. Même si c’est une charge supplémentaire importante, cela ne nous fait pas peur. Cependant, pour franchir le pas, et pour que ce simulateur soit rentable et utilisé correctement, nous devrions nous engager un enseignant de plus. Or, ce n’est pas si facile en ce moment ! Et puis, paradoxalement peut-être, nous constatons que les élèves qui viennent chez nous, recherchent, pour la conduite, une auto-école traditionnelle. Il n’y a pas que les parents qui sont parfois réfractaires au simulateur ! ». Cela dit, le numérique gagne du terrain et les Guilbaud en sont les premiers acteurs en l’utilisant pour le suivi de la formation des élèves et les premiers témoins concernant l’apprentissage du Code en ligne. En effet, un client sur deux se présente avec le Code en poche et il y a peu de volontaires pour assister à des cours en salle. « Il y a un avant et un après Covid, affirme Sandrine. Avec pourtant de larges plages horaires pour des séances de Code en salle, un enseignant présent pour répondre aux questions et apporter des explications, mais la plupart choisit le Code en ligne dans nos diverses formules. C’est devenu un incontournable ! » Un autre indicateur est significatif d’un certain bouleversement : de plus de plus de personnes franchissent la porte de Mirande Auto-école pour demander s’ils peuvent louer une voiture et un enseignant pour aller passer l’examen pratique en candidat libre. Étonnant !


Un petit groupe très dynamique créé en dix ans
On peut penser que comme les Guilbaud, Jean-Benoît Roidor opposerait une fin de non-recevoir catégorique à cette demande. Le gérant de Ligne de conduite se présente en effet comme un fervent défenseur d’une formation à la conduite et à la sécurité routière des plus orthodoxes. « L’enseignement, la formation, c’est toute ma vie, dit-il. J’ai longtemps encadré des équipes au sein de grandes entreprises avant de choisir de faire le pas et d’être moi-même entrepreneur. » Ce n’est pas complètement par hasard s’il se lance dans le monde de l’enseignement de la conduite puisqu’il a découvert le métier auprès d’une de ses cousines qui possède une auto-école à Marseille. « J’ai passé quelques temps avec elle et cela m’a beaucoup plu, raconte-t-il. Le motard que je suis, a eu envie de partager sa passion. J’ai passé mon Bepecaser en 2003 mention deux-roues, ai été salarié pendant 3 ans entre Marseille et Saint-Raphaël avant de revenir à Dijon où je suis né et où j’ai eu l’opportunité de racheter une agence avec deux enseignants qui sont restés à mes côtés. C’était en 2007. » En 2010, il acquiert une deuxième auto-école et crée 3 ans plus tard une troisième entité dans le quartier des facultés avec un objectif : donner aux lycéens qui veulent continuer leur cursus une fois à la faculté, la possibilité de le faire avec Ligne de conduite. En 2017, Jean-Benoît Roidor ouvre une quatrième agence, l’agence Jean-Jaurès, dans la galerie d’un centre commercial implantée dans un quartier en plein développement. « Ce maillage de l’agglomération dijonnaise ne m’a jamais fait perdre de vue l’essentiel, explique Jean-Benoît Roidor. Ligne de conduite, ce sont des auto-écoles de proximité et dans chacune des quatre agences, nous gardons cet état esprit : assurer un vrai suivi des élèves par des enseignants rattachés à un seul et unique bureau. »


La problématique du manque d’enseignants
Il ne faudrait pas lire entre les lignes et comprendre que Jean-Benoît Roidor n’est pas ouvert à l’innovation. « Je constate qu’en perdant le Code, nous avons perdu le seul produit à haut rendement financier que nous avions, confie-t-il. Il nous a fallu nous organiser autrement puisque sur les leçons de conduite, nous ne gagnons que très peu d’argent. Pour ma part, j’ai décidé d’assurer une grande partie de l’administratif et de continuer à prendre en charge des élèves. Résultat : parfois des semaines de 60 heures entre les leçons auto, moto, l’administration et le remplacement des enseignants dans les bureaux. » Jean-Benoît Roidor ne s’en plaint pas : il a toujours autant de plaisir à exercer ce métier à caractère social, où l’accompagnement des clients n’a d’autre but que de les faire progresser. Il sait également qu’il peut compter sur la fidélité de ses enseignants. Ceux qui sont restés après la période Covid. « Pour tout le monde, le confinement a été un moment de réflexion, d’introspection, explique Jean-Benoît Roidor. Certains de mes enseignants sont partis. Ils ont eu envie d’autre chose, d’ailleurs. Aujourd’hui, je me heurte à un problème récurrent : il me manque un enseignant par bureau. Or, quand on interroge les enseignants en formation, ils vous disent avant même d’être titulaires du Titre-Pro ECSR vouloir exercer en indépendant. Pour moi, la réforme de la formation des enseignant a été mal pensée. On a oublié que notre métier est un métier de terrain puisqu’on passe 10 heures en voiture. On a cherché à augmenter le niveau de qualification des enseignants. À quelle fin ? Souvent, les personnes n'ont pas le profil et quand elles ont leur diplôme, elles ont d’autres opportunités et finalement font d’autres choix. Erreur de casting ! ». Visiblement « il faut faire avec ». « J’ai, pour pallier ce manque d’enseignants, acquis deux simulateurs bien que je considère que ce n’est pas la panacée. Cela permet de faire les évaluations de départ et, sans que cela ne soit jamais imposé, les premières heures de conduite. Je pense que nous n’utilisons ces systèmes qu’à 10 ou 15 % de leurs possibilités, mais je suis persuadé que les élèves ne perdent pas de temps puisque cet apprentissage sur simulateur n’augmente nullement le volume global d’heures de formation. L’un des aspects positifs, c’est que les élèves qui ont tous les mêmes bases de départ ne peuvent plus dire à leur enseignant, quand démarre le dynamique : « On ne me l’a jamais dit ». Il est alors possible de leur répondre : « Tu n’as pas écouté, tu n’as pas compris » et cela change quelque peu le rapport enseignant/enseigné. Pour moi, les meilleurs enseignants sont ceux qui sont les plus patients et les plus passionnée. ». Fort heureusement, à Dijon, ils sont encore suffisamment nombreux.


Marc Horwitz


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