À Cannes, les professionnels de l’enseignement de la conduite sont à la croisée des chemins. Privés de bornes publiques de recharge, le plus souvent dans l’impossibilité d’en installer une dans leur entreprise, sachant pourtant tous qu’ils devront « en passer par là », ils se posent beaucoup de questions sur le véhicule 100 % électrique et du coup, sur leur avenir.
De Cannes (sous-préfecture des Alpes-Maritimes), on connaît surtout le tapis rouge du Festival du film. On ignore souvent que la cité balnéaire a pour ambition de développer une filière de l’audiovisuel autour de cette manifestation et de quelques autres rencontres internationales comme le MIPTV, le MIPCOM, le Midem ou CANNESERIES. Cannes devrait ainsi être dotée dans les années qui viennent, de « tous les maillons de la chaîne de la création de contenus audiovisuels, un élément de prospérité et de débouchés ». Cette initiative doit beaucoup à son dynamique maire, David Lisnard, qui est aussi président de l’Association des maires de France (AMF). Cela lui donne, naturellement, une visibilité qui va très largement au-delà de la Croisette. Cannes qui compte un peu plus de 75 000 habitants, c’est encore une librairie extraordinaire « Autour d’un livre ». Sa propriétaire, Florence K., fit dans la résistance pendant le confinement du printemps 2020 et gagna la partie : grâce à elle, le livre a finalement été reconnu par les pouvoirs publics comme un « bien essentiel » et dans toute la France, les librairies ont pu rester ouvertes.
Yes, we Can(nnes) !
Avec cette libraire, Véronique Portesmouth, gérante de l’auto-école We Cannes, a au moins un point commun : toutes les deux, la cinquantaine venue, sont de sacrées battantes ! Toutes deux ont une longue histoire qui commence pour Véronique Portesmouth par un très grave accident de la route. « J’ai quand même décidé de passer mon permis, raconte-t-elle, mais cela a été très compliqué jusqu’à ce que je rencontre une enseignante qui m’a « apprivoisée ». C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que j’avais une expérience bien particulière qui pouvait être utile ». Elle commence à travailler comme secrétaire dans l’auto-école où elle a passé son permis puis prend la décision de tenter le Bepecaser qu’elle obtient en 1996. Enseignante salariée une vingtaine d’années, elle fait, comme elle le dit, son apprentissage dans trois différentes auto-écoles avant d’ouvrir sa propre « petite entreprise » le 1er août 2016. Elle a été aussi présidente d’une auto-école associative pour la réinsertion à Sophia-Antipolis et a passé un partenariat avec le Centre hélio-marin de Vallauris qui avait mis un véhicule adapté à sa disposition. Faire du bien aux autres est, pour Véronique Portesmouth, comme une vocation. Puis, elle s’installe dans le quartier de la République, assurant durant cinq ans, l’enseignement et le bureau. « Pour me développer et pérenniser We Cannes, j’ai très vite compris qu’il fallait que je sois aidée. Linda est venue me rejoindre pour le secrétariat et l’accueil et depuis quelques mois, une nouvelle enseignante est venue me seconder. Quelle galère avant de trouver la bonne personne, s’exclame avec un peu d’amertume, Véronique Portesmouth. Les jeunes diplômés ne veulent plus s’investir et à mes yeux, les titulaires du Titre Pro ne sont pas à la hauteur de leurs ambitions ! Certes, la question du salaire est centrale, mais même quand on propose un « bon » salaire, la mise à disposition du véhicule etc., recruter n’est pas simple. » On comprend entre les lignes que Pôle Emploi n’aide pas et qu’il n'y a qu’une solution : se débrouiller par soi-même. « Plantée » par un jeune enseignant, la veille du jour où il devait débuter, se retrouvant avec une voiture qu’elle ne pouvait pas faire tourner, Véronique Portesmouth s’inquiète jusqu’au moment où elle revoit Corinne, une ancienne enseignante qui a eu ses propres auto-écoles. « Nous sommes complémentaires et voyons les choses de la même façon », explique-t-elle.
Apprendre à être un conducteur responsable
Aujourd’hui, c’est une équipe qui marche bien. « Désormais, j’ai un objectif : Qualiopi. C’est beaucoup de temps, mais j’espère être certifiée avant la fin de l’année. C’est important car je pourrai mieux aider ceux qui en ont besoin et qui décident de passer leur permis grâce à leur compte personnel de formation (CPF). » En attendant, elle reçoit, comme de nombreuses autres auto-écoles cannoises, les jeunes qui lui sont envoyés par la marie dans le cadre de la « Bourse au permis » et a hâte de reprendre ses actions de prévention. « Je suis Inspectrice départementale de la sécurité routière (IDSR), mais tout est arrêté depuis presque deux ans. Nous avons juste pu intervenir en marge du Tour de France cycliste. Bénévolement, nous avons participé à deux jours de sensibilisation à la pratique du vélo, en toute sécurité, tous publics confondus », dit encore Véronique qui attache une attention particulière à la prévention du risque routier. « Aux jeunes qui viennent me voir avec leurs parents, je dis très clairement que je ne vais leur « faire passer le permis », mais bien que je souhaite leur apprendre à être des conducteurs responsables. La différence est de taille… et ils l’entendent parfaitement », insiste Véronique Portesmouth qui se voit bien reprendre d’ici l’été les « voyages pédagogiques » qui, avant la crise sanitaire, connaissaient un beau succès. « Ce sont des journées très formatrices, dit-elle pour conclure. Les clients, lycéens, jeunes mamans, jeunes travailleurs, de toutes nationalités, de toutes classes sociales, aiment bien cette formule. Ils conduisent sur des routes qu’ils ne connaissent pas et se retrouvent entre eux pour constater en voyant les autres au volant, qu’ils ne sont pas si nuls que ça ! Et puis, il se crée avec les enseignants une autre relation et c’est bien mieux comme cela ».
Une auto-école polyglotte
L’idée de ces journées pédagogiques a-t-elle traversé l’esprit de Armelle Prédy ? Peut-être car la responsable de l’ECF Cannes aime à innover et à sortir des sentiers battus. C’est un peu sa marque de fabrique. « J’étais chargée de communication d’un grand groupe hôtelier et j’avais envie de me reconvertir, d’ouvrir ma propre entreprise. Quand mon fils, Émeric a passé son permis, je suis tombée amoureuse du métier ! J’ai alors effectué un stage d’immersion dans une auto-école avant de passer mon Bepecaser en 2015. J’ai travaillé deux années chez Pilote à Fréjus avant que Gilbert Cassar, le directeur général de ECF SPS (Région PACA), me propose d’être responsable de l’agence de Cannes et enseignante. » Autonome, sans être indépendante, Armelle Prédy est investie de la confiance d’un grand groupe. Assurant l’administration de l’agence, elle peut diriger son équipe de quatre enseignants, auto et moto, comme elle le souhaite. « Notre vrai problème aujourd’hui, c’est le recrutement, dit-elle. C’est un métier où les salaires sont relativement modestes. Pourtant, il demande des compétences et de la patience. À Cannes, il y a une certaine agressivité à l’égard des auto-écoles et dans la circulation, les conducteurs ne sont vraiment pas cools. C’est à nous de gérer les mauvais conducteurs et le stress de nos élèves ». L’ECF Cannes est une synthèse parfaite de la population cannoise. Elle reçoit des jeunes à partir de 15 ans pour la conduite accompagnée et des moins jeunes, pour des cours de perfectionnement. Elle a ainsi accueilli à la demande de sa fille qui avait (sans doute) besoin d’être sécurisée, un monsieur de 72 ans qui devait aller chercher ses petits-enfants à la sortie de l’école en toute sécurité. « Ici, on parle français, italien, arabe, ukrainien ou encore russe et c’est bien cela qui me plaît dans ce métier, confie Armelle Prédy. C’est ce que je trouve intéressant et même passionnant parce qu’il faut surmonter un grand nombre de difficultés. Ce ne sont jamais les mêmes et c’est au travers de cette diversité que l’on apprend. À nous de nous adapter à nos clients et par le contraire ».
Donner à chacun accès au droit à la mobilité
Répondre aux attentes n’est pas toujours simple et le financement reste un sujet-clé. Quelle que soit la situation du client, grâce au CPF, à Pôle emploi ou à la bourse au permis de la mairie, on peut donner à chacun accès au droit à la mobilité. Le permis « boîte automatique » est parfois une bonne solution et à l’ECF Cannes, les demandes connaissent une forte croissance. Mais « 13 heures, c’est souvent un peu juste, estime Armelle Prédy. Du coup, un seul véhicule automatique peut ne pas être suffisant. C’est l’un de nos axes de réflexion ». Et qu’en est-il du véhicule électrique ? Sur ce point Armelle Prédy est très claire. « Nous avons besoin d’être aidés. Les collectivités territoriales devraient répondre favorablement à nos demandes d’infrastructure et plus globalement, être un peu plus à notre écoute. J’aimerais par exemple que soient créées des places réservées aux auto-écoles pour que nous puissions stationner quelques minutes entre deux leçons ».
Reprendre une auto-école en déclin : un défi personnel
ECF Cannes propose aussi le permis moto et pour cela adhère à l’association moto-école Coubertin que co-préside Jean-Louis Larrieu co-gérant d’Alpha Conduite. « Cette association qui regroupe plus d’une vingtaine d’auto-écoles, loue un parking sécurisé mis à sa disposition par la ville. Sur ce parking du stade de football, une piste a été aménagée qui nous permet de travailler dans de très bonnes conditions moyennant un loyer mensuel », explique ce dernier. Si Jean-Louis Larrieu parle avec passion de la moto, ce n’est pas tout à fait un hasard. Il aime depuis ses plus jeunes années les sports mécaniques et a même couru en deux-roues. « Comme je n’arrivais pas à percer, j’ai cherché quel métier exercer. Je me suis demandé si j’aimerais autant faire de la moto que l’enseigner. La réponse a été sans ambiguïté ! J’ai donc passé mon Bepecaser à 23 ans, en 1994, et j’ai travaillé à Nice comme salarié pendant deux années avant de racheter une auto-école dont les propriétaires partaient à la retraite. Leur entreprise périclitait. Mon formateur, avec qui j’avais gardé d’excellentes relations, m’a dit : « Vas-y » et j’ai foncé ! Pour moi, remonter cette auto-école, la développer, était plus qu’un projet, c’était un véritable défi que je me lançais à moi-même. Alpha Conduite est très bien placée, à mi-chemin entre deux lycées importants et pourtant, confie Jean-Louis Larrieu, cela n’aide pas tant que cela. Nous avons en réalité une clientèle cannoise classique avec des clients de toutes classes sociales, cannois bien sûr, mais aussi étrangers notamment pour des cours de perfectionnement. Même si nous sommes présents sur les réseaux sociaux, il n’y a encore rien de mieux que le bouche-à-oreille. »
Savoir transmettre l’amour de la conduite aux élèves et du métier aux enseignants
En 20 ans, Alpha Conduite est passé d’un enseignant à 6 et aujourd’hui, cette équipe présente 400 dossiers auto et 80 dossiers moto par an. « J’ai eu de la chance et ai, le plus souvent, fait les bons choix, dit encore Jean-Louis Larrieu. En 2000, l’une de mes élèves est devenue ma secrétaire-stagiaire. Le métier lui a plu et en 2006, Bepecaser en poche, Jody Kowalski est devenue enseignante de la conduite. Salariée dans un premier temps, elle est aujourd'hui mon associée depuis 2011. Ensemble, nous avons racheté une auto-école à Sophia-Antipolis pour nous développer. Il y a cependant tant à faire à Cannes, que nous l’avons revendue à un de nos enseignants en août 2021. » Un échec ? « Tout au contraire », se défend Jean-Louis Larrieu qui insiste sur l’importance de la transmission. Elle n’est pas seulement celle de l’enseignant, elle peut être également celle d’un professionnel qui a su « inculquer le virus » de l’enseignement de la conduite et de la sécurité routière. « Si notre école marche si bien, explique toujours Jean-Louis Larrieu, c’est que notre méthode a fait ses preuves. Elle tient à l’accueil qui est un poste essentiel, à l’évaluation et à l’encadrement des premières leçons sur le simulateur Oscar pour ceux qui le souhaitent. En fait, pour moi, l’auto-école contemporaine doit être à l’écoute de ses clients, les conseiller et répondre à leur demande. Il y a tant d’options que je ne propose plus de forfaits, je fais un devis en fonction des attentes des stagiaires, de leurs besoins et tiens compte aussi du fait qu’ils aient ou non débuté une formation. Mais c’est toujours le client décide ! Mon métier, c’est de créer du plaisir en leur apprenant à conduire et en les accompagnant jusqu’à la réussite du permis. » C’est radical, mais bien vu ! C’est sûrement également une bonne défense du métier d’enseignant. « J’adhère à l’Unic, dit-il. Un syndicat, c’est une force, il nous accompagne et nous fournit des informations. Grâce à notre cotisation, nous bénéficions aussi de services, comme le médiateur de la consommation FNA parce que nous ne sommes jamais à l’abri d’un litige avec un client et que c’est la loi. Mais par manque de temps, je ne peux pas plus m’engager au niveau syndical. » Dommage peut-être car Jean-Louis Larrieu pourrait aussi partager son expérience de la transition énergétique de sa flotte. Sur un territoire où le 100 % électrique n’est pas encore à l’ordre du jour, mais pour ne pas rester les quatre roues dans le même panier, il vient de commander trois Toyota Yaris. Pour lui, ces petites hybrides automatiques sont une solution des plus acceptables jusqu’à ce que les collectivités territoriales investissent dans un véritable réseau de bornes de recharge électriques dont la fiabilité ne saurait être prise en défaut.
Marc Horwitz