Et en région parisienne, comment ça se passe ? La question est si fréquemment posée en région que nous avons décidé d’y répondre en allant enquêter, dans les Yvelines, à Versailles. Les auto-écoles sont prises d’assaut et globalement, tout irait beaucoup mieux si l’on pouvait circuler et stationner plus facilement, mais également s’il était possible de recruter des enseignants de la conduite.
Tout le monde connaît le Château de Versailles qui est l’un des monuments les plus visités au monde. La crise sanitaire a certes eu des conséquences sur sa fréquentation avec l’absence des touristes japonais, chinois et américains, mais en ce début d’année 2022, malgré une situation toujours chaotique et difficilement prévisible, la ville a repris son rythme de croisière. Versailles, dont la population (86 000 habitants), est très représentative de la société française actuelle, c’est aussi une vie culturelle très riche et une université. Depuis peu, des « clusters » autour des pôles de recherche sur la « voiture intelligente » ont vu le jour confirmant la volonté de la ville du Roi-Soleil de s’ancrer dans 21ème siècle et d’être un levier économique d’importance du Grand Ouest parisien. Versailles, enfin, ce sera la ville-hôte des sports équestres lors des Jeux olympiques Paris 2024.
Une mixité sociale qui rend le métier intéressant
On le comprend aisément, la préfecture des Yvelines est une agglomération vivante où le chic et le très traditionnel côtoient le socialement défavorisé. Le quartier, un peu excentré, où est installé le CER Versailles Grand Siècle en est un bon exemple. « Il existe une véritable mixité sociale qui rend le travail peut-être encore plus intéressant », explique Jean Letouzé, co-gérant avec son frère Pierre, de cette auto-école familiale. « L’université, pourtant assez proche, n’est pas une source de clientèle appréciable, poursuit-il. En revanche, nous touchons un public diversifié, avec parfois des problèmes de langue. » L’agence installée au rez-de-chaussée d’une résidence assez huppée, est peu visible. « Ce qui aurait été un handicap il y a encore quelques années quand les clients potentiels téléphonaient ou venaient se renseigner directement au bureau -une époque définitivement révolue-, est presque devenu un atout ! Le bouche-à-oreille reste vital, mais une présence sur les réseaux est indispensable. Nous en avons fait une priorité avec, en particulier, un site Internet administré essentiellement par mon frère. Les appréciations des élèves sont plutôt bonnes et nos résultats plaident en notre faveur. Autrement dit, les clients qui se renseignent sur le web, comparent, jettent un œil sur VroomVroom.fr, et savent, quand ils viennent nous voir, à quoi s’attendre. »
Une union familiale indéfectible
Denis Letouzé avait repris cette entreprise dans les années 1990 après avoir enseigné dans une autre auto-école versaillaise. Il adhère au CER et travaille seul avec son épouse, Brigitte, avant que ses fils ne prennent la relève. Ce sera d’abord l’aîné, Jean, qui obtient son Bepecaser en 1999. À 43 ans, père de deux enfants, celui-ci ne se destinait pourtant pas forcément à enseigner la conduite. « En fait, explique-t-il, je suis éducateur sportif de formation. Pendant un moment, j’ai exercé deux professions en même temps, mais je me suis assez vite aperçu que ce qui compte pour moi, c’est de transmettre et que c’est dans l’enseignement de la conduite aux adolescents et aux adultes que je me sentais le plus à l’aise. » Il choisit finalement de travailler avec son père dont il sera un soutien indéfectible dans l’épreuve qu’il traversera : la maladie et le décès de sa femme. « Nous avons traversé une période très compliquée », dit Jean Letouzé avec beaucoup de pudeur. Pierre, son frère cadet, entre à son tour dans la profession et en 2015, les deux frères assurent la succession de leurs parents.
Un secteur en pleine évolution
« Notre métier n’a jamais cessé d’évoluer et il a fallu nous adapter à grande vitesse. Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression de faire le travail que faisait la préfecture il y a quelques années et cela sans contrepartie. La numérisation des démarches administratives n’a rien d’évident pour une petite structure comme la nôtre ! ». Jean et Pierre Letouzé ont revu en profondeur l’organisation de leur auto-école. Ils font appel à de jeunes apprentis pour assurer leur secrétariat. « Il faut les former et au moment où ils sont parfaitement opérationnels, ils s’en vont », regrette Jean Letouzé. « Pour ma part, poursuit-il, je suis moins au bureau et plus dans la voiture où nous sommes obligés de faire beaucoup -trop- de Code. La privatisation de l’examen n’a pas seulement mis à mal économiquement nos entreprises : elle a aussi fait chuter le niveau de connaissances des élèves… et c’est peut-être là le vrai problème. La plateforme « Code » du CER que nous attendons avec impatience, contribuera-t-elle à y remédier ? Nous pouvons l’espérer. » Ce qui est certain, c’est que Jean Letouzé se pose bien des questions et en premier lieu celle de la transition énergétique. « Même si je ne crois pas encore au véhicule 100 % électrique qui n’est pas, à mes yeux, un véhicule parfaitement propre, je sais qu’il va falloir que nous abandonnions le diesel. Pour des hybrides ? Pour des véhicules GPL puisque désormais Renault a une offre à nous faire ? Je ne sais pas, mais de toutes les façons, nous allons devoir prendre en compte non seulement les nouvelles contraintes imposées par la circulation en ville et les demandes, exponentielles, de permis sur boîte automatique surtout parmi les élèves qui choisissent la conduite accompagnée, leurs parents ayant déjà fait le pas et un retour en arrière me paraissant impossible. »
Enseignant de la conduite par vocation
Ce n’est pas Clément Villisech qui le démentira. Lui aussi se pose bien des questions et changeant ses véhicules tous les 12-18 mois, se donne un (petit) délai encore pour y répondre. Ce jeune et dynamique entrepreneur mise beaucoup sur l’accueil et le professionnalisme de ses équipes. L’explication en est peut-être toute simple : c’est par vocation qu’il a embrassé la profession d’enseignant de la conduite. « Passer mon permis a été déterminant car c’est mon formateur qui m’a donné envie de faire ce métier, explique-t-il. Cela n’a pas été toujours facile puisque, pour obtenir mon Bepecaser, j’ai choisi la voie du contrat Pro. J’étais secrétaire dans une auto-école à Bougival, dans les Yvelines, jusqu’à l’obtention de mon diplôme. » Son Bepecaser en poche, il enseigne l’auto et la moto à Marly-le-Roi, toujours dans les Yvelines. Puis, en 2019, il réalise son rêve : reprendre une affaire et être à son propre compte. Il s’installe alors dans le quartier Saint-Louis, à Versailles, et rachète dans le même temps une agence au Chesnay. « Les deux dernières années ont été très particulières, dit-il. Comme tout le monde, nous avons fermé pendant trois mois en 2020. Pour moi, la question était de savoir ce que je pouvais faire de ce « temps mort ». J’ai beaucoup réfléchi et décidé que c’était le moment de tout transformé, de tout informatisé, une modernisation qui m’est apparue comme indispensable. »
À 33 ans, père d’un petit garçon, Clément co-gère son entreprise avec Céline Soguet, sa compagne. Ce couple de choc est fort apprécié dans la profession comme dans le quartier Saint-Louis où la clientèle versaillaise leur fait confiance. « Saint-Louis est un petit village, assure Clément Villisech. Nous avons su prendre le relais dans une « maison » qui existe depuis les années 1990 et qui a déjà vu passer deux ou trois générations d’enfants des familles de militaires -le camp de Satory est à proximité- souvent nombreuses. » Il y a aussi non loin de l’agence deux lycées, l’un public, Jules Ferry, l’autre privé, Notre-Dame du GrandChamp. « La clientèle est assez largement différente au Chesnay, observe Clément, mais notre approche de la conduite est la même dans les deux agences. Nous présentons 470 élèves au permis auto par an et pour le permis moto, puisque nous avons l’agrément « moto », nous avons signé un partenariat commercial et pédagogique avec EasyMoneret dont l’expertise n’est plus à démontrer, pour permettre à nos clients de le passer dans d’excellentes conditions. Pour moi, il n’y a pas d’autre solution pour l’enseigner que de très bien faire ou ne pas le faire du tout. » En signant avec EasyMoneret, Clément Villisech élargit son offre et se donne un peu plus de visibilité encore en s’appuyant sur l’image d’EasyMoneret qui a des pistes non loin à Meudon, dans les Hauts-de-Seine, à Trappes dans les Yvelines, mais également à Montlhéry, dans l’Essonne.
S’adapter à RdvPermis
Pour Clément Villisech, la mise en place de la plateforme RdvPermis ne simplifie rien et, dans un premier temps, cela lui paraît même très compliqué. Il est pourtant optimiste : « Nous ferons avec et comme toutes les réformes majeures que nous avons connues depuis quelques années, nous en tireront certainement bénéfice. Il faut aller de l’avant. Nous devons être en première ligne. Notre savoir-faire est unique et l’expérience des plateformes en a largement donné les preuves. Même s’il y a une clientèle pour cela, le public, globalement, sait ce qu’elles apportent et surtout ce que nous apportons. La promesse, utopique, est retombée. » Pour abaisser les coûts du permis de conduire, il faut passer à autre chose. « Regardons l’avenir en face, conclut Clément Villisech. Pour le Code, il existe aujourd’hui de très bons outils Internet, très complets, mais les élèves n’ont pas la bonne méthodologie. Pour la pratique, l’approche de la conduite avec un véhicule à boîte automatique est plus simple et aujourd’hui elle peut être privilégiée, sachant qu’il me semble indispensable de pousser les élèves à continuer leur apprentissage pour obtenir un permis B. » CQFD… et que les pouvoirs publics semblent prêts à entendre.
Augmentation des demandes de formation accélérée
« La profession n’a pas d’autres solutions que d’avancer, confie de son côté Kader Hebili. La pression de la clientèle est forte, le public est sans doute plus adulte et les demandes de formation accélérée, ne cessent d’augmenter. À nous de prendre les devants. » Le ton est ferme et ne souffre pas la contradiction. Cette affirmation est d’ailleurs le fruit de la réflexion d’un professionnel qui a près de quarante années d’expérience et a en tête toutes les évolutions, bonnes et moins bonnes, voulues ou imposées, de la profession. En effet, Kader Hebili connaît bien le secteur où il exerce. Il a géré plusieurs agences et un centre de formation à Versailles et au Chesnay. Mais aujourd’hui il ne dirige plus que deux établissements, Chantiers Conduite à Versailles, Le Chesnay Auto-École au Chesnay-Rocquencourt, une commune limitrophe de la ville du Roi-Soleil. « Je suis d’abord un enseignant de la conduite, dit-il sous le regard amusé de Pauline Beyne, la fille de son ancien associé, elle-même enseignante et formatrice, titulaire du BAFM. Ma société, Hexagone, a été créée en 1983 et je suis moniteur depuis 1985. Oui, tout a changé. On constate d’abord que le permis qui était hier synonyme de liberté, est devenu une montagne infranchissable. Les jeunes ne sont plus aussi motivés et passer le permis est trop souvent une contrainte. De plus, c’est considéré comme cher et sur ce point, les médias ont parfois un rôle délétère. D’une manière générale, on observe un appauvrissement des connaissances théoriques de nos élèves et le défi est de réussir à ramener les élèves en salle de Code grâce aux cours avec un enseignant. Quelle perte de temps quand il faut tout refaire en voiture ! Dans nos écoles de proximité, nous devons nous astreindre à offrir un enseignement à haute valeur ajoutée au meilleur prix. Le juge de paix ? Nos résultats. » En présentant plus de 600 dossiers auto et 150 dossiers moto par an, Kader Hebili et ses équipes -celle de Chantiers Conduite compte 4 enseignants et une secrétaire- savent de quoi ils parlent. « Notre meilleure publicité, poursuit Kader Hebili, reste le bouche-à-oreille. Le choix du label Qualiopi nous permet de toucher également une clientèle d’adultes qui choisissent un CPF pour financer leur permis. C’est appréciable. »
Accueil, accompagnement et empathie
Sans tout miser sur la boîte automatique, Kader Hebili qui a eu sa première voiture automatique en 1989, a compris que tout allait plus vite et que l’image de la boîte automatique avait complètement changé. Au mois de juin prochain, il mettra des Toyota Yaris hybride à la disposition de ses clients. « L’accessibilité au permis B est facilitée par la passerelle », dit encore Kader Habili qui ajoute : « Les jeunes ne fonctionnent plus qu’avec le numérique. La boîte automatique, ça leur parle au même titre que le livret d’apprentissage digital ou que le simulateur qui est tout sauf un « joujou ». Le simulateur permet d’acquérir des automatismes pour les démarrages, les arrêts ou les passages de vitesse sur les boîtes manuelles. » Il permet surtout à Kader Hebili d’offrir aux postulants au permis B et BA, des prestations de qualité comme il le fait pour les postulants aux permis moto, avec l’une des rares pistes dédiées à moins de deux kilomètres du bureau. « Pour moi, l’essentiel est de respecter les élèves et cela se résume en trois mots : accueil, accompagnement, empathie. » Une philosophie de l’enseignement de la conduite qui mérite qu’on y réfléchisse.
Marc Horwitz