Dans le Loiret, une vingtaine d’inspecteurs au permis de conduire ont été sensibilisés aux handicaps cognitifs. Ils ont suivi une formation avec l’Institut Les cent arpents et l’auto-école Soteau qui ont conçu un dispositif d’apprentissage inclusif de la conduite. Une méthode qui a fait ses preuves.
En France, 4,1 millions de personnes sont atteintes de dysfonctionnements neuropsychologiques, appelés également handicap cognitif ou invisible. Il s’agit de personnes souffrant de déficiences telles que la dyspraxie, la dyslexie, etc. Pour ces dernières, obtenir le permis de conduire (gage de leur insertion professionnelle) relève du parcours du combattant, voire de la mission impossible. D’autant plus que seuls deux établissements proposent des formations adaptées. C’est le cas de l’auto-école Soteau, à Orléans, dans le Loiret. Depuis 2012, son gérant Adrien Ardon travaille en étroite liaison avec l’ergothérapeute de l’Institut Les Cent arpents. « Au départ, Benoît Janvier cherchait une école de conduite pour dispenser la formation au permis de conduire dans le cadre de la validation adaptée des acquis de l’expérience. J’ai poussé la porte de l’institut et j’ai eu un véritable coup de foudre pour le projet », explique Adrien Ardon. Ensuite, plusieurs visites dans différents établissements protégés ont permis de recueillir le témoignage de personnes inscrites en auto-école ayant dépensé des sommes colossales sans pour autant obtenir le permis.
Conception d’une méthode et de supports pédagogiques adaptés
« À partir de là, nous avons eu l’idée de concevoir un dispositif d’apprentissage inclusif de la conduite. » Mais cela a pris plus de cinq ans. Le temps nécessaire à Adrien Ardon de se former à l’activité humaine, aux différents troubles cognitifs et aux modes compensatoires mis en place par ces personnes. Il s’est également formé à la langue des signes française. Puis, il a fallu concevoir des supports pédagogiques car aucun n’était adapté à ces élèves atteints d’un handicap dit invisible. « Nous avons créé nos propres images et réécrit les textes dans un format facile à lire et à comprendre », indique-t-il. Le protocole a été complété par une pédagogie adaptée, basée sur des méthodes réflexives, participatives et un travail d’explicitation.
Une expertise tripolaire
La pierre angulaire de ce dispositif repose sur une expertise des prérequis des candidats. Évaluation sans commune mesure avec celle rendue obligatoire pour passer le permis de conduire. Ce travail s’effectue en présence de l’élève, de l’ergothérapeute et de l’enseignant de la conduite. « Cela nous permet de savoir si la personne est motivée et apte pour obtenir le Code et conduire. En sachant que certaines peuvent réussir la partie théorique mais ne pas être en mesure de conduire et inversement ». Car les problématiques sont aussi différentes que les personnes. « Tous les handicaps et les modes compensatoires sont détectés lors de cette expertise », affirme Adrien Ardon. Cette évaluation donne ensuite lieu à un bilan de restitution.
Un protocole de résilience
« Nous avons créé un protocole de résilience pour les candidats qui n’ont pas les capacités d’obtenir le permis de conduire, pour leur expliquer les raisons ». Ce qui est le cas de 60% des candidats. « Ce chiffre est effrayant car ces personnes peuvent aller dans une auto-école classique, dépenser beaucoup d’argent et ne pas obtenir le permis ». Situation qui peut avoir un impact très négatif sur l’image de l’école de conduite. Pour autant, Adrien Ardon estime qu’il ne s’agit pas d’arnaque volontaire de la part des gérants. « Ils ne sont pas formés à ce type de handicap. De plus, il arrive que les personnes ignorent être atteintes d’un trouble cognitif ou ne veulent pas l’évoquer. » Depuis 2017 - date officielle du lancement de cette expérimentation dans le Loiret - Adrien Ardon et l’Institut Les cent arpents sont sollicités par des écoles de conduite confrontées à des élèves en situation d’échec. « Ils nous les envoient en expertise pour évaluer leurs aptitudes. »
Un partenariat avec la préfecture du Loiret
La préfecture du Loiret a été partenaire de cette démarche dès le début. « Nos inspecteurs ont une formation basique qui n’est pas assez poussée pour comprendre les handicaps cognitifs », rappelle Dolores Calderon, chef du pôle Éducation routière, déléguée au permis de conduite. C’est pourquoi, avec l’auto-école Soteau et Benoît Janvier, il a été décidé de les former à ces pathologies ainsi qu’aux modes de compensation. « Le jour de l’examen, comme ils sont prévenus à l’avance par l’auto-école, les inspecteurs évitent de créer des situations qui vont générer du stress et provoquer l’échec chez ces candidats. » Concrètement, les IPSR adaptent leur façon de les accueillir, sont plus explicatifs dans les attentes et choisissent d’être à l’arrêt pour donner les consignes. « En revanche, s’ils doivent intervenir, ils interviennent. Ces candidats sont traités comme des personnes lambda », affirme Dolores Calderon.
Un bilan encourageant
En novembre 2021, la préfecture a présenté un bilan de cette expérimentation. Depuis 2017, quelque 280 personnes souffrant de handicap invisible et désireuses de passer le permis de conduire ont été évaluées. Parmi elles, seules 40% ont été jugées aptes à suivre la formation au permis de conduire sous réserve d’un dispositif de compensation. Par ailleurs, plus de 200 dossiers de personnes sourdes et malentendantes ont été pris en charge. Et depuis 2020, le nombre de dépôts de dossiers de candidature provenant d’autres départements que le Loiret est en augmentation de 20 %. « La méthode loirétaine a aujourd’hui fait ses preuves et peut être mise en œuvre dans d’autres auto-écoles et départements afin de répondre aux demandes accrues des personnes en situation de handicap invisible » a déclaré dans un communiqué de presse Régine Engtröm, préfète du Loiret. Un message entendu par Adrien Ardon qui tient néanmoins à préciser un point : « il ne faut pas dispenser ce type de formation avec l’objectif d’augmenter le chiffre d’affaires car tout n’est pas facturable. Ces candidats mettent entre un an et demi et 2 ans pour se préparer. Ils n’ont pas forcément besoin de plus d’heures de conduite car ils sont dans la moyenne nationale. Par contre, ils ont besoin de beaucoup plus de temps pour obtenir le Code. » Reste que l’auto-école Soteau et l’Institut Les cent arpents souhaitent pouvoir accompagner les écoles de conduite désireuses de s’inscrire dans cette démarche. Il suffit pour cela de les contacter.