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map Vie des régions — Septembre 2021

Caen : chronique d’un irritant manque d’inspecteurs

Le manque d’inspecteurs du permis de conduire est en train de se chroniciser dans toutes la France. Caen et le département du Calvados, dans ce domaine, sont devenus emblématiques parce que l’activité des auto-écoles en est largement impactée.


Étonnante ville de Caen. La préfecture du Calvados compte plus de 105  000 habitants. Sa population s’inscrit en baisse, mais elle rajeunit fortement. L’attrait de son Université avec ses 30 000 étudiants toutes disciplines confondues, n’y est pas pour rien. Il y a aussi la situation géographique de la ville qui se situe à 2 heures de la capitale et est bien desservie par le train grâce aux efforts conjugués de la région et de la SNCF. La situation sanitaire des dix-huit derniers mois a plutôt profité à Caen qui a vu le prix de l’immobilier grimpé (légèrement) avec l’arrivée de « télétravailleurs » des grandes métropoles, Paris en particulier. La question est de savoir si cela aura un impact positif sur l’économie et sur le taux de chômage qui est de 7,4 %. La Communauté urbaine, Caen-Normandie, qui compte 37 000 entreprises et qui, avec ses 422 000 habitants, est le fer de lance du dynamisme local, a l’ambition d’être le moteur du développement de l’ouest normand. Elle est aidée par des sites touristiques de première importance, ses stations balnéaires et les plages du D-Day, sans oublier le Mémorial de Caen, ce musée consacré à la Seconde Guerre mondiale, au Débarquement de juin 1944 et à la Bataille de Normandie.


Un enseignant engagé dans la défense de la profession
On pourrait croire que Loïc Kerzreho n’a toujours penser qu’auto-école. Son parcours de « pro », son engagement syndical — il est président départemental du CNPA-ESR— ne doivent cependant pas induire en erreur. Loïc Kerzreho est d’abord un entrepreneur et c’est bien cela qu’il a en tête depuis qu’il est adolescent. Comme on n’échappe pas (facilement) à son environnement familial, il a aussi l’amour de l’enseignement : sa mère, ses sœurs, sont enseignantes. Aussi quand Loïc tombe sur une petite annonce expliquant ce qu’est le métier d’enseignant de la conduite, il fonce. Son Bepecaser en poche, il passe une année comme salarié avant de s’installer à son compte. Il réalise enfin son rêve en ouvrant une première structure, puis une seconde Ouest Auto-École, qui est aujourd’hui le QG, avec sa femme, Catherine, enseignante de la conduite elle aussi. Comme il veut « grandir », Loïc Kerzreho transfère sa première structure boulevard Georges Pompidou, dans un quartier neuf de Caen, pour lui donner de la visibilité : l’auto-école Caen-Vernoix-Beaulieu s’installe dans le paysage caennais il y a une dizaine d’années et instruit aujourd’hui plus de 150 dossiers par an avec un beau taux de réussite à l’examen pratique. Quatre ans après l’ouverture de sa nouvelle structure, Loïc Kerzreho qui est déjà adhérent au CNPA départemental, en prend la présidence. « En réalité, explique-t-il, je n’avais pas vocation à devenir syndicaliste. Nous avions, avec quelques collègues, créé une association et cela nous allait bien. Nous pensions qu’ainsi organisés, nous pouvions être un interlocuteur pour les pouvoirs publics qui, malheureusement, ne l’entendaient pas de cette oreille et ne voulaient pas nous recevoir. Il en est allé bien autrement dès lors que nous avons adhéré au syndicat national. »


Des écoles de conduite en pleine mutation
Loïc Kerzreho parle haut et fort de son métier. Au travers de chacun de ses propos, on perçoit qu’il l’aime et qu’il veut le défendre bec et ongles. « Je reste persuadé que les auto-écoles de proximité ont un bel avenir, plaide-t-il, avec force et vigueur. Elles sont en train de réussir leur reconversion. Après quelques années difficiles parce qu’elles étaient attaquées de toute part, elles sont sur le point de sortir du virage que l’arrivée du numérique les a contraintes à prendre. Nos entreprises, petites et grandes, sont en pleine mutation. Je le ressens profondément. Si je n’ai pas toujours cru au numérique, je dois dire que depuis quelques mois, j’en fais une expérience enrichissante et réussie ». Pour Loïc Kerzreho, la période Covid-19 a été plus que bénéfique. Il sait qu’elle a été incroyablement difficile pour certains, mais pour lui, ce n’est pas le cas. Au contraire. « Tout d’un coup, raconte-t-il, nous avons eu du temps pour nous. Finies les journées qui se terminent à 23 heures parce qu’on a toujours un peu d’administration en retard ! J’ai profité des aides de l’État qui étaient bien adaptées aux petites structures et mis à profit cette période pour monter mon dossier de labellisation. J’ai pu me lancer dans le permis à 1 euro par jour et accueillir des élèves qui souhaitaient apprendre à conduire grâce à leur CFP. Oui notre métier change. J’ai dû, nous devons nous adapter ».


Convaincu des avantages (et des inconvénients) des « visios »
Pour illustrer son propos, Loïc Kerzreho donne l’exemple des visioconférences pour la préparation du Code. « Pendant les confinements et lorsque nous n’avons pas pu rouvrir nos salles, explique-t-il, j’ai organisé des cours en « visio ». Au début, ils ont été peu suivis malgré les SMS de rappel. Mais très vite, nous avons eu plus d’une vingtaine d’élèves en ligne pour ces cours interactifs. Ils pouvaient non seulement s’entraîner à l’épreuve du Code et bénéficier d’une supervision par un enseignant, mais aussi aborder tous les problèmes administratifs, financiers que l’on traite en général au bureau. Au début, j’avoue que j’étais plutôt sceptique. Mais j’ai été convaincu de l’intérêt des nouvelles technologies et cela d’autant plus que nos élèves y adhèrent massivement ». Les taux de réussite au Code ont été particulièrement élevés et même si les cours ont repris en salle, Loïc Kerzreho continue à faire des « visios ».

Travail en famille
Tout le monde cependant n’a pas fait le pas. Jérôme Labarre, dont l’auto-école Jérôme Formation est installée à deux cents mètres de l’Hôtel de ville, est de ceux-là et il ne le regrette pas. « Les auto-écoles de proximité, nos petites entreprises artisanales et pour ce qui nous concerne familiales, ont souffert au cours des dix-huit derniers mois, raconte-t-il. Nous avons cependant relevé la tête. Finalement, malgré les fermetures qui nous ont été imposées, 2020 n’a pas été une année catastrophique même si elle s’est soldée par une mini-perte ». Le ton est posé, l’analyse claire et comme 2021 a commencé très fort, Jérôme et Marina, son épouse qui assure le secrétariat de l’auto-école où l’un de leurs fils, Rémy, est aussi enseignant, préfèrent regarder devant eux comme ils le font depuis plus de 25 ans.


Un manquement de l’État à son devoir
On sent pourtant la colère poindre sous le propos quand Jérôme Labarre, qui est enseignant de la conduite depuis 1992, se met à parler des difficultés qu’il rencontre au quotidien. « Au fond, explique-t-il, on a la désagréable impression que l’administration est sourde et aveugle. Elle nous empêche de travailler dans des conditions optimales et met à mal le discours officiel qui veut que tous les jeunes passent un permis pas cher en 3 mois. Nous sommes dans un département sinistré avec un nombre d’inspecteurs insuffisant ce qui a pour première conséquence, de brider nos élèves. Nous sommes obligés de retarder les leçons pour les programmer de façon à ce que ce soit cohérent avec les dates de passage de l’examen pratique. C’est le monde à l’envers ! Les pouvoirs publics m’empêchent de travailler et alors que je pourrais parfaitement engager deux autres formateurs, m’empêchent d’embaucher à un moment où chacun devrait pouvoir apporter sa pierre à la relance économique ! ». Pour Jérôme Labarre, il y a un manquement de l’État à son devoir de formation à la conduite. Cela hypothèque les chances de certains jeunes de trouver du travail et, en particulier, ces « petits boulots » d’été sur les plages normandes toutes proches, mais qui ne sont vraiment accessibles qu’avec une voiture. « Nous sommes des enseignants qui ont pour responsabilité d’aider les plus jeunes. C’est ce que nous avons toujours fait pour nos élèves et je trouve très frustrant d’être arrêté dans ce qui est notre mission principale, les initier à la conduite ».


Faire la différence avec l’écoute et le sérieux
La plupart des clients de l’auto-école Jérôme Formation vient de deux des grands lycées de la ville, le lycée Malherbe et le lycée Charles-de-Gaulle. Mais également du campus 1 de l’université Caen Normandie proche de l’auto-école, dans ce quartier très central, où il y a beaucoup de logements pour étudiants. « Ils nous font confiance et nous en sommes fiers, insiste Jérôme Labarre. Nous nous devons de leur donner un enseignement de qualité. C’est pourquoi je ne crois pas trop dans l’apprentissage sur simulateur même si je ne suis pas opposé à l’introduction des nouvelles technologies dans notre métier. Le suivi pédagogique de nos élèves se fait d’ailleurs sur tablette numérique et je donne depuis le début de la pandémie des cours de Code en ligne avec plus de 80 % de réussite à l’examen quand même ! J’ai pourtant du mal à m’imaginer comment va évoluer ce métier que j’aime et en lequel je crois. Pour moi, nous ferons la différence parce que les gens ont besoin de sérieux, d’écoute et peut-être d’une certaine personnalisation du service rendu. L’auto-école est un commerce artisanal quelque part et je crois qu’il y a un retour de la clientèle vers ce type de « petit commerce » quand il sait démontrer son dynamisme et sa modernité. » L’auto-école au milieu du village où tout le monde se connaît, semble avoir encore de beaux jours devant elle et celle de Jérôme et Marina Labarre en fait la démonstration.


Plus que jamais combative dans l’après-Covid 19 !
Le modèle de Campus auto-école est tout autre. Affaire familiale là encore, puisque Émilia Guérin gère la structure fondée par Bruno, son père. Elle aurait peut-être aimé être esthéticienne et a d’ailleurs passé tous les diplômes pour cela, mais elle est « tombée » dans l’enseignement de la conduite toute petite et en a fait son métier après avoir passé son Bepecaser en 2004. Campus est une structure importante avec, en ville une auto-école classique, et à Mondeville, un autre centre plus axé sur la formation professionnelle. « Aujourd’hui, explique Émilia Guérin, nous avons adopté des méthodes d’enseignement innovantes. Même si nous disposons de cinq pistes pour l’apprentissage, nous proposons à nos élèves des séances sur simulateur et cela fonctionne plutôt bien. » Les taux de réussite à l’examen pratique du permis B — 220 dossiers traités —, sont en tous les cas la preuve que Campus propose un enseignement de qualité. « Il est bien trop tôt pour que j’envisage l’avenir de Campus à 10 ans, dit, amusée, Émilia Guérin. Il faut déjà que nous avancions et que nous soyons certains que 2021 sera l’année du retour à la normale. Et ce n’est pas évident ! 2020 qui a été très compliquée et l’aurait été bien plus encore sans le PGE (prêt garanti par l’État), laisse des traces et pas seulement parce que nous devons payer maintenant les charges sociales qui avaient été reportées. Nous n’avons pas pu toujours traiter les dossiers comme nous l’aurions souhaité. Cela me rend malheureuse de ne plus pouvoir fournir un travail aussi efficient qu’auparavant. » La contrariété est perceptible, la volonté de « s’en sortir par le haut » plus que jamais d’actualité et la combativité d’Émilia Guérin comme celle de ses collègues caennais si grande que c’est toute la profession qui semble mobilisée pour retrouver des conditions de travail optimales. Caen n’est-elle pas la cité de Guillaume le Conquérant ?


Marc Horwitz


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