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work Gestion & management — Septembre 2021

Recrutement : recherche enseignants désespérément

En France, il manquerait environ 6 000 enseignants de la conduite pour répondre aux besoins des auto-écoles. En cause : un métier qui manque d’attractivité au regard du faible niveau des salaires et des perspectives d’évolution de carrière limitées.


Ce n’est pas nouveau : les écoles de conduite ont toujours eu plus ou moins du mal à recruter des enseignants de la conduite. Cette réalité s’est néanmoins amplifiée ces dernières années avec une tension qui est désormais nationale. En cause : de plus en plus de candidats qui souhaitent passer le permis de conduire et une « fuite » des salariés vers d’autres métiers ou vers un autre statut, celui d’autoentrepreneur. Leur objectif : travailler à la demande pour les plateformes en ligne. « Les enseignants qui franchissent ce pas ont le sentiment qu’ils vont gagner plus. C’est une illusion », affirme Philippe Colombani, président de l’UNIC. Pour Lorenzo Lefebvre, vice-président du CNPA-ESR en charge de l’Éducation et de la Sécurité routière, « cette tendance a engendré une précarisation de l’emploi et du dumping social ». Une forme d’ubérisation qui ne reflète cependant pas la tendance générale. « En France, 97 % des examens sont préparés par des écoles de conduite de proximité qui salarient les enseignants de la conduite en CDI », rappelle Lorenzo Lefebvre.

Environ 6 000 postes à pourvoir
On estime à environ 25 000, le nombre d’enseignants salariés dans la profession. Pour répondre aux besoins de main d’œuvre des écoles de conduite, il faudrait accroître de 10 à 20 % les effectifs actuels. Ce qui représente environ 6 000 postes à pourvoir. « Actuellement 2 000 personnes décrochent chaque année le titre professionnel », indique Lorenzo Lefebvre. Le delta reste donc encore important et aggrave la pénurie d’enseignants de la conduite, en particulier en Île-de-France, mais aussi dans les grandes agglomérations de province. Malheureusement, ce métier n’est pas référencé comme étant en tension. En cause : l’habitude des auto-écoles de déposer leurs offres d’emploi au sein des centres de formation et non pas auprès de Pôle emploi. Conséquence : les régions, principaux financeurs de ces formations, ne débloquent pas suffisamment de crédits. C’est pourquoi, même si l’on sait que le recrutement s’effectue essentiellement grâce aux relations au sein de la profession, « il faut systématiquement passer par Pôle emploi dès que l’on veut recruter pour que ce service relaie les demandes auprès des régions, souligne le vice-président du CNPA-ESR et que des fonds plus importants soient prévus. Aujourd’hui, il y a des demandes de formations qui n’aboutissent pas, faute de financement. » Car devenir enseignant de la conduite coûte cher (environ 9 000 euros) et prend du temps (910 heures de formation). Des formations qu’il est possible de suivre en contrats de professionnalisation. Pour ouvrir des possibilités, le réseau ECF, via son président, Bruno Garancher, souhaite que « le Titre Pro soit reconnu par l’OPCO mobilité et accessible via l’apprentissage ». De son côté, le CNPA-ESR a alerté les services d’Alain Griset, ministre délégué au ministre de l’Économie, chargés des Petites et Moyennes Entreprises, sur ces difficultés de recrutement. Objectif : faire référencer l’enseignement de la conduite comme un métier en tension. Ce qui est le cas du transport routier. « Il manque des conducteurs. Il va falloir en former aux permis du groupe lourd et les préparer à la FIMO. Il faut donc pour cela des enseignants », indique Patrice Bessone, président du CNPA-ESR.

Des salaires trop bas
Les difficultés de recrutement sont aussi liées au manque d’attractivité pour ce métier. Depuis des années, il est l’objet d’un désamour de la part du grand public. « Nous sommes victimes du bashing anti-écoles de conduite organisé par les médias grand public au profit des plateformes en ligne », déplore Patrice Bessone. « Nous subissons aussi des attaques incessantes sur le permis trop cher. Ce qui fait que les auto-écoles réduisent leurs marges et ne sont donc plus en mesure d’augmenter le salaire de leurs salariés ». En moyenne, un enseignant débutant perçoit 1 900 euros bruts. Selon Bruno Garancher, « un enseignant poids lourds qui intervient dans un centre de formation touche entre 2 200 et 2 400 euros bruts. Ce n’est pas conséquent au regard des certifications exigées. Aujourd’hui, il vaut mieux être ouvrier dans l’alimentaire qu’enseignant de la conduite pour faire bouillir la marmite », regrette le président d’ECF. Ce désintérêt et la dévalorisation en matière de rémunération expliquent le turn-over observé dans cette profession. « Augmenter les rémunérations pourrait être un élément moteur pour attirer des salariés vers nos entreprises, mais ce n’est vraiment pas dans l’air du temps », constate Bruno Garancher. « On entend dire que le permis est trop cher en France alors que c’est un des moins chers des pays de l’Europe de l’Ouest. En Angleterre, où il n’y a pas d’autres modes d’apprentissage que les plateformes, le prix du permis tourne autour de 1 500 euros ». Au salaire de base s’ajoutent quelques avantages sociaux sous la forme de tickets restaurant ou le prêt de la voiture le week-end. Cela peut aller jusqu’à accorder aux salariés un intéressement au chiffre d’affaires ou leur créer une compte épargne entreprise. « Ces deux avantages sont rares, car ils sont fonction des résultats financiers des auto-écoles », souligne cependant Patrick Crespo, président du CER.


Vers la nécessité d’augmenter le tarif de l’heure de conduite
Pour revaloriser les salaires, l’augmentation des prix de l’heure de conduite semble impérative. Et cela, de manière « conséquente » et « très vite », selon Philippe Colombani. « Il ne devrait pas y avoir de tarif horaire à moins de 60 euros, ni de forfait de 20 heures à moins de 1 300 euros », affirme le président de l’UNIC. Les professionnels militent parallèlement au relèvement du plafond du permis à 1 euro par jour jusqu’à 1 800, voire 2 000 euros. Ce qui permettrait aux entreprises de se constituer une trésorerie. Ils souhaitent également que soient généralisés des dispositifs de financement. « Tant que le permis ne sera pas entièrement financé, l’État et les médias ne cesseront de dire qu’il est trop cher. C’est pour cela que nous demandons la portabilité du CPF des parents vers les enfants », rappelle Patrice Bessone.


Un manque de perspectives d’évolution de carrière
Ce désintérêt pour le métier d’enseignant de la conduite découle aussi du manque de perspectives d’évolution de carrière, quel que ce soit le mode enseigné. Ce métier, jusqu’à présent limité à l’enseignement de la conduite, offre néanmoins d’autres prérogatives. C’est notamment le cas depuis la transformation du Bepecaser en titre professionnel. Cela a en effet contribué à élargir les compétences des enseignants en les formant à l’animation notamment à destination des formations pré et post-permis. « C’est le futur de notre profession », affirme Lorenzo Lefebvre.


Devenir des écoles de mobilité
Cette évolution du champ d’action des enseignants fait consensus. « Il faut impérativement apporter de nouvelles compétences à nos salariés qui sont des experts », insiste Patrick Crespo. Au sein de ce réseau, un travail d’harmonisation des pratiques a été entrepris à travers des programmes communs de formation. « Le but est de sortir les enseignants des voitures. Ils apprécient d’être formés et de se sentir moins isolés ». Chez CER, ils peuvent accroître leurs compétences en matière de conduite en duo, mais aussi pour animer des stages de Code. Ils sont également formés aux nouvelles technologies de communication. « La digitalisation est un moyen d’enrichir leur métier », affirme Patrick Crespo.
Même sentiment au sein du CNPA-ESR. Selon Patrice Bessone, « il ne faut pas limiter les enseignants à la production de permis B, mais les former pour qu’ils interviennent en e-learning ». Le président du CNPA-ESR va plus loin. Selon lui, les écoles de conduite doivent devenir des écoles des mobilités. Autrement dit : elles doivent se réinventer et enseigner toutes les formes de mobilités, de la trottinette à tous les engins de déplacement en passant par le vélo. « Nous devons devenir les conseillers de tous ces nouveaux modes de déplacement », insiste Patrice Bessone.


Christine Cabiro


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Le simulateur pour pallier les difficultés de recrutement


L’usage de simulateur de conduite est une solution pour pallier momentanément les difficultés de recrutement. « Ces outils permettent de former nos élèves avec moins d’enseignants, mais cela nécessite des compétences en termes d’animation », rappelle Patrick Crespo, président de CER réseau. Ce qui n’a pas échappé aux éditeurs pédagogiques qui ont conçu des machines intégrant des enseignants virtuels pour l’apprentissage en toute autonomie de la première compétence du REMC. Pour les trois suivantes, ils ont développé des programmes d’apprentissage en collectif nécessitant la présence d’un enseignant. « S’équiper d’un simulateur est un moyen de faire évoluer le travail des enseignants », affirme Antoine Beaudonnet, directeur commercial chez ENPC-EDISER. « Avec les nouvelles technologies, les salariés deviennent des enseignants digitaux. Ils animent des classes virtuelles tout en enseignant la conduite. Comme les élèves ne viennent plus dans les salles de Code, l’auto-école se rend chez eux. C’est une réelle plus-value ». Antoine Beaudonnet propose également aux auto-écoles de saisir l’opportunité commerciale de se diversifier dans la prévention du risque routier. « C’est la première cause d’accident du travail. Les enseignants de la conduite sont les plus légitimes pour animer ces stages car ils détiennent un Titre Pro. Cela représente un nouveau marché pour les auto-écoles et offre des perspectives de carrière pour leurs salariés ». Autre possibilité d’intervenir dans les milieux professionnels : le service national universel (SNU). Celui-ci compte un module « Éducation et sécurité routière » de 4 heures dispensé à l’ensemble des jeunes volontaires par des enseignants de la conduite. « Toutes les DDTM ont lancé des appels d’offres pour organiser ces sessions de formation. Il y a donc des perspectives de développement et de diversification », affirme Bruno Garancher, président de ECF, qui milite également pour « qu’il y ait une reconnaissance d’utilité sociale pour les enseignants qui ne sont pas seulement des dispenseurs de leçons de conduite. Ce sont des professionnels ». 


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