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map Vie des régions — Juillet 2021

Hautes-Alpes : l’éclaircie après la complexité de la crise sanitaire

Devant l’appétence des plus jeunes à passer leur permis, les professionnels de l’enseignement de la conduite et de la sécurité routière des Hautes-Alpes se réorganisent et ouvrent plus grand leurs portes, bien soutenus par les IPSR locaux.


Les Hautes-Alpes sont avant tout un département de montagnes. Ce département est considéré comme l’un des plus agréables à vivre en France. Même si ce phénomène semble s’être accéléré avant la crise sanitaire, nombreux sont ceux qui sont venus s’y installer. Ces nouveaux habitants ne sont pas seulement des retraités contrairement à ce qui se passe dans d’autres départements de la région PACA. La Préfecture, Gap, une ville particulièrement sportive, a ainsi vu sa population (41 000 habitants) non seulement s’inscrire légèrement à la hausse, mais aussi rajeunir. Dans le département, l’agriculture et plus précisément l’élevage bovin et ovin avec un pastoralisme très actif, tire son épingle du jeu. Les micro-entreprises voient également leur nombre augmenter. Cependant, malgré des efforts des élus locaux, le taux de chômage reste d’autant plus élevé que le tourisme avec son important domaine skiable l’hiver, la montagne et les activités nautiques en rivière ou sur le lac de Serre-Ponçon en été, a été sérieusement impacté par la crise sanitaire. Aussi chacun se réjouissait le jour où nous sommes arrivés à Gap, de l’annonce par les pouvoirs publics de l’agenda du déconfinement.


Une association familiale
C’est dans ce contexte que travaille Antoine Cacérès. Il gère Sporting Auto-école, au centre-ville de Gap. C’est une affaire familiale qu’il partage avec son frère Jean-Paul installé, lui, à Luynes, dans les Bouches-du-Rhône, tout à côté d’Aix-en-Provence. « Une seule entreprise, deux agréments, nous avons trouvé un parfait équilibre, explique Antoine Cacérès. Nous pouvons, pour partie, mutualiser nos moyens tout en exerçant notre métier en toute indépendance ». La genèse de cette auto-école est très liée à l’histoire d’Antoine qui a suivi le chemin tout tracé par son frère, son aîné d’une quinzaine d’années. « Je voyais Jean-Paul s’épanouir et j’ai très vite su que je serai aussi moniteur d’auto-école, raconte-t-il. J’ai passé mon Bepecaser en 2002 à Saint-Marcel, un quartier de Marseille, avant de travailler trois ans aux côtés de mon frère. Quand mon épouse qui est professeur de français a obtenu un poste à Gap, nous avons déménagé et j’ai ouvert la seconde agence dans cette ville qui correspondait à ce que nous pouvions espérer, nous qui avons grandi dans l’Aveyron : à savoir ne plus travailler dans une grosse agglomération et retrouver un peu de ruralité ».


Environ deux ans pour retrouver une situation normale
Le pari était risqué car à Gap, les auto-écoles sont relativement nombreuses, soit une petite dizaine après la fermeture de deux structures dans les premiers mois de la crise sanitaire. Pourtant, Antoine Cacérès peut dire aujourd’hui qu’il a relevé le défi. « Pour s’en sortir, dit-il, il faut travailler dur. Nous sommes sur le fil en permanence parce que nos charges sont trop élevées. Le premier confinement a été source d’inquiétude, mais les subventions de l’État nous ont bien aidés. Nous sommes repartis sur de bonnes bases avec un grand nombre de nouvelles inscriptions en juin 2020. Une sacrée masse de travail ! Les 9 semaines de fermeture nous ont obligés à décaler l’ensemble des élèves, mais globalement, en ne comptant pas trop nos heures, nous avons pu surmonter les difficultés avec, il faut le souligner, le soutien des inspecteurs qui ont été très présents. Nous avons réalisé un bon chiffre d’affaires en 2020. Pourtant, j’estime qu’il faudra entre 18 mois et 2 ans pour que la situation soit complètement normalisée ». Sporting Auto-école reçoit surtout des lycéens. Le principal établissement de la ville, Dominique Villars, étant à 200 mètres à peine, ses enseignants ont fait le choix atypique de proposer à ses élèves d’apprendre à conduire sur différents modèles de véhicules pour leur permettre d’appréhender des environnements de conduite qui diffèrent d’une marque à l’autre. « Dans les mois qui viennent, ils auront aussi la possibilité de s’initier à la conduite sur une Peugeot e-208 que nous partagerons avec l’agence de Luynes, note Antoine Cacérès. Nous ferons ainsi d’une pierre deux coups en proposant un apprentissage sur un véhicule 100 % électrique et par conséquent à transmission automatique. Ce sera une très bonne chose pour les jeunes dont on s’aperçoit qu’ils ont de plus en plus de problèmes de coordination ». On comprend là que la passion de son métier, l’emporte sur tout le reste. Et même s’il avoue être angoissé, Antoine Cacérès a accueilli, il y a quelques mois, un nouvel enseignant, Camille Davin, pour renforcer son équipe « auto » qui s’appuie sur l’expérience d’Agnès Tabouret présente dans l’établissement depuis 8 ans. Tous les trois ont une devise qui en dit long sur leur façon de travailler : « Apprendre bien à nos élèves : avec sérieux et bonne humeur ! ».


Développement des classes virtuelles
L’ECF gapençaise est une agence de Sud Prévention Sécurité que dirigent Gilbert Cassard (directeur général) et Frédéric Filipi (directeur général adjoint). Elle est omniprésente dans la Région Sud avec une dizaine de sites pour la formation professionnelle et une vingtaine d’auto-écoles « grand public ». Corine Reynier est la responsable de l’agence. C’est elle qui, lors du premier confinement, a assuré, avec Isabelle, une grande partie de la logistique. En télétravail, elle coordonne les équipes qui organisent des sessions d’études à distance pour le Titre Pro sur porteur. Les élèves peuvent ainsi s’initier aux codes et aux bases théoriques du transport qui sont au programme, de même que passer en revue les questions écrites et orales pour préparer leurs examens. L’ECF Gap a également créé des classes virtuelles pour l’apprentissage du Code du permis B. « Dans un premier temps, ce qui comptait avant tout, explique Corine Reynier, c’était de ne pas perdre le contact avec nos élèves. Nous y avons, je crois, réussi. Dans un deuxième temps, l’important était de reprendre notre activité dans les meilleures conditions sanitaires possibles. Pour nous, cela a impliqué une réorganisation de notre structure avec la mise en place du protocole sanitaire national. Les inspecteurs ont joué le jeu et nous ont donné suffisamment de places pour ne pas prendre trop de retard. Très soutenu par la DDT, nous avions peu de délais d’attente avant le confinement de l’automne. Mais ce dernier a été plus difficile à vivre. Nous avons pu cependant présenter quelques élèves, notamment ceux qui avaient choisi la conduite accompagnée ». Quand elle fait le bilan des 18 derniers mois, Corine Reynier note que l’ECF de Gap a perdu plus de 200 heures d’enseignement de la conduite par enseignant pour les 6 semaines du premier confinement. « Financièrement, c’est difficile, mais finalement l’année 2020, malgré la Covid, aura été meilleure que nous le pressentions, dit-elle. Cela s’explique peut-être par cette réflexion souvent entendue à l’accueil : “Nous ne sommes pas partis en vacances, nous pouvons payer le permis aux enfants pour qui la voiture sera très rapidement indispensable”. Ce n’est pas un hasard si nous avons fait autant de permis en conduite accompagnée ! ». « Je crois cependant que pour nous, l’essentiel est ailleurs, poursuit Corine Reynier. La fermeture de la salle de Code a été une catastrophe pour une partie de nos élèves, des migrants qui ont des difficultés en français et pour lesquels nous organisons normalement 6 heures de cours collectifs par semaine, encadrés par un enseignant. »

Les formations Pro, protection efficace contre la crise
L’ECF de Gap dispose, à Chorges, ville située à une dizaine de kilomètres du centre-ville de Gap, d’une piste. Cette dernière sert pour la moto et les formations sur véhicules lourds (poids lourds, porteurs, cars, bus, engins de chantier et de travaux publics, etc.) ou encore pour la formation CACES. Elle accueille une population très hétéroclite. Il y a bien sûr des lycéens, mais également des personnes de tous âges qui passent leur permis grâce à leur CFP ou une aide du CFA. « Nous sommes le premier prestataire de Pôle Emploi, confie Corine Reynier, c’est le socle dur de notre structure. Nous avons initié 15 actions sur le premier semestre 2021 et reçu 240 candidats pour les Hautes-Alpes et les Alpes-de-Haute-Provence. Nous souhaitons par ailleurs pouvoir former au Titre Pro enseignant de la conduite et de sécurité routière ». De l’avis général, ce serait une bonne chose car le manque d’enseignants est criant. « Le discours ambiant prône la mobilité, explique encore Corine Reynier, et nous recevons beaucoup de gens en reconversion. Parmi eux, il y a notamment des restaurateurs, des cuisiniers qui veulent changer d’orientation ».


Le confinement mis à profit pour se labelliser
S’il est une personne qui ne songe pas à se reconvertir, c’est bien Émilie Marcantoni. Cette ancienne championne de snowboard recrutée par Paul Dijoud, le maire des Orres, pour être l’une des « mandarines », des hôtesses chargées de l’accueil dans cette station de montagne, est aujourd’hui à la tête d’Émilie Conduite, une auto-école installée à Embrun, dans les Hautes-Alpes. « J’ai toujours voulu faire cela, raconte-t-elle avec enthousiasme. Toujours ! J’ai passé mon permis à 18 ans tout pile et ma monitrice m’a donné envie d’embrasser cette profession. Grâce à la Société d'Économie Mixte Locale des Orres qui était mon employeur, dans le cadre des Fongecif, j’ai pu financer mon projet et passé mon Bepecaser. Après mon stage à l’auto-école JLR à Auriol, dans les Bouches-du-Rhône, je n’avais qu’une idée en tête, monter ma propre entreprise. J’ai racheté l’une des trois auto-écoles d’Embrun, gardé le bureau de Guillestre et quelques mois plus tard, j’ai été obligée de fermer au cause de l’épidémie de Covid-19. Pendant le premier confinement : je suis restée à la maison, j’ai fait l’école à Maëlys, 5 ans, ma fille qui est en moyenne section de maternelle et j’ai monté, en une quinzaine de jours mon dossier de labellisation ». Émilie reste aussi en contact avec les élèves qui ont commencé une formation et explique aux autres qu’il leur faut patienter. « Tout le monde a parfaitement compris la situation. » Confirmant les dires de ses collègues, elle assure que les inspecteurs ont « fait le job » et bien géré la crise pour qu’il n’y ait pas (trop) de retard à la reprise. La jeune gérante a ainsi pu présenter une centaine de candidats au permis B en 2020 et obtenir d’excellents résultats confirmés d’ailleurs sur le premier trimestre 2021.


« Grandir » pour être sûr de (sur)vivre en toute indépendance
Proactive, elle souhaite développer son entreprise. Elle vient de « grandir » en proposant aussi les permis moto et a pour cela investi dans la location d’une piste privée sur les bords de la digue de la Durance. « J’ai surtout une clientèle de jeunes, voire de très jeunes 15-16 ans, dit-elle. Cela explique qu’ils choisissent majoritairement l’AAC pour le permis B, mais qu’ils ont aussi envie de rouler en deux-roues. Ici, il faut être autonome car il n’y a que peu ou pas de transports en commun ». Ses plannings sont pleins pour tout l’été et elle en est fière. « Le bouche-à-oreille est un moyen de communication sans équivalent, s’amuse-t-elle. Et je peux également m’appuyer sur les super avis que j’ai sur Google ». Assurément, Émilie a une bonne image. Pourtant, elle sait que rien n’est gagné. « Tout peut changer du jour au lendemain, assure-t-elle. Alors, il ne faut pas hésiter à aller de l’avant et à ajouter de nouvelles cordes à son arc. C’est pourquoi elle est bien décidée à passer son Titre Pro et la mention 2 roues pour aller plus vite, plus loin.


Marc Horwitz


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