Apprendre aux élèves à ne pas conduire la nuit, l’idée peut, de prime abord, paraître saugrenue… Surtout si elle est développée dans une fiche pédagogique destinée à des enseignants de la conduite. Pourtant, elle fait de plus en plus son chemin chez les experts pour réduire efficacement les accidents de la route, notamment chez les jeunes. Après un état des lieux de la sinistralité nocturne, de ses causes, des stratégies mises en place à l’étranger pour la faire reculer, cette fiche présentera les moyens à mettre en oeuvre pour éviter de conduire de nuit.Il n’est pas rare d’entendre des conducteurs convaincus que la conduite de nuit est plus sûre que de jour. Certains vont même jusqu’à dire qu’ils voient mieux la nuit ! Les statistiques d’accidents mortels nocturnes sont pourtant sans appel. Elles infirment cruellement ces croyances. À tel point que les auteurs de la matrice GDE préconisent désormais d’approcher la conduite de nuit non sous la forme de son apprentissage, mais plutôt de… son évitement (Niveau 3 de la matrice).
Sur l’année 2007, on a dénombré 22 992 blessés de la route et 981 tués dans la tranche d’âge des 18/24 ans. Phénomène international, il est plus marqué en France que chez la plupart de nos voisins, à tel point que l’accident de la route reste la première cause de mortalité chez les jeunes. Si ces derniers représentent moins de 10 % de la population française, les statistiques démontrent qu’un tué de la route sur cinq est un jeune. Par ailleurs, 57 % des accidents sont nocturnes.
Le scénario est toujours le même : un véhicule pas toujours de première jeunesse, circulant de nuit souvent en fin de semaine et plutôt à vive allure avec des passagers du même âge ou moins âgés, quitte la route et s’encastre dans une pile de pont, une paroi rocheuse ou tout autre obstacle fixe. Le conducteur est parfois sous l’emprise de l’alcool et/ou de produits stupéfiants. Ce scénario est tellement fréquent que certains officiers de police appréhendent particulièrement de travailler de nuit de peur, non de secourir les accidentés, mais de devoir téléphoner aux proches des victimes de la route pour leur apprendre la terrible nouvelle.
INSTAURER UN COUVRE-FEU POUR LES CONDUCTEURS NOVICES ?Fort de ce constat, on aurait pu penser que les pouvoirs publics auraient promu des mesures (certes radicales, mais efficaces) qui prévalent dans certains pays de culture anglo-saxonne. L’Ontario ou certains États américains, par exemple, appliquent le couvre-feu dans le cadre d’un permis graduel. Il n’en est rien. Dès 1994, pourtant, l’Ontario instaurait le permis graduel. Ce système de délivrance graduel des permis de conduire impose davantage de restrictions aux personnes qui viennent d’obtenir un permis de conduire et ces restrictions sont supprimées progressivement lors d’examens pratiques attestant que les conducteurs ont acquis les compétences et l’expérience nécessaires pour conduire de façon prudente. Depuis 2005, pour lutter contre l’influence néfaste de la prise de risque sous l’influence des pairs, être accompagné la nuit de jeunes passagers dont l’âge est égal ou inférieur à 19 ans est interdit. Ce règlement a été adopté en raison du fait alarmant qu’en Ontario les conducteurs ayant entre 16 et 19 ans sont trois fois plus susceptibles d’être impliqués dans une collision s’il y a d’autres adolescents à bord du véhicule que s’ils transportent des passagers plus âgés. À noter que ces mesures de restriction du nombre de jeunes passagers transportés ainsi que les couvre-feux, mesures jugées ici parfois « farfelues »(1) sont appliquées (sous des formes différentes) par trente et un territoires nord-américains.
Depuis l’entrée en vigueur de ce système en 1994, le nombre de conducteurs ayant entre 16 et 19 ans tués lors d’une collision a diminué de 24,4 % et le nombre de jeunes conducteurs blessés a baissé de 21,2 % entre 1995 et 2005. Pour autant, la France n’a pas à rougir de l’amélioration de ses résultats pour la même période, puisque le nombre de conducteurs tués dans un accident de la route (18/24 ans) entre 2000 et 2006 a chuté, lui, de 45,7 % (470 tués en 2006 pour 818 en 1995)(2). Pour avoir une vision synthétique des résultats du permis progressif et des restrictions de circulation de nuit avec de jeunes passagers, on se rapportera au rapport, consultable en ligne de l’Organisation de coopération et de développement (OCDE), intitulé « Jeunes conducteurs, la voie de la sécurité »(3).
DES PISTES POUR DISSUADER DE CONDUIRE DE NUITPour l’instant donc, la France joue plutôt la carte de la dissuasion. Dissuader de conduire de nuit. Oui, mais comment ? Quel levier utiliser sachant que les jeunes sortent plus la nuit que les aînés et qu’ils sont pour certains souvent en dette de sommeil ? Peut-être en touchant au porte-monnaie. En Avril dernier, un courtier d’assurance(4) présentait le premier contrat « Pay as you drive » dédié aux jeunes conducteurs, une cible « sinistrogène » pour reprendre les termes du dossier de presse. Inspiré de la téléphonie mobile, le jeune conducteur paye un forfait mensuel de base puis une facturation supplémentaire par kilomètre excédentaire au-delà des 1 000 kilomètres mensuels prévus et en cas de conduite de nuit. En effet, pour tout déplacement quel que soit le jour entre minuit et 6 heures du matin, le coût fixe est majoré de 20 euros par nuit d’utilisation.
Les moyens pour faire reculer l’hécatombe peuvent être également d’ordre pédagogique. D’après le professeur Louis Arbus(4), entre 70 et 80 % des étudiants seraient en dette de sommeil. Pour lui, « les jeunes devraient y être sensibilisés à l'école, ce qui est de plus en plus le cas, mais aussi dans les écoles de conduite ».
POSER DES QUESTIONS POUR ENGAGER LA DISCUSSION AVEC LES JEUNES En salle, il est possible de reproduire et de faire circuler le questionnaire ci-dessous après s’être documenté sur le site de l’Université de Lyon I particulièrement riche sur ce thème(5). Les questions sont pour la plupart ouvertes pour faciliter les échanges :
Question n°1 : Avez vous entendu parler des couvre-feux pour les conducteurs novices ? Qu’en pensez vous ?
Question n°2 : Certains assureurs pratiquent-ils des tarifs différents suivant l’usage du véhicule (nuit/jour) pour les débutants ? Qu’en pensez vous ?
Question n°3 : Vous diriez plutôt de la sieste que c’est………….(6)
Question n°4 : Vous diriez qu’à votre âge, votre besoin en sommeil est de………… ?
Question n°5 : Dans la vie de tous les jours, que peut provoquer le fait de ne pas dormir ?
Question n°6 : Qu’entraîne sur la route une privation de sommeil ?
Question n°7 : Citez au moins 10 signes physiques alertant de la fatigue au volant(7).
Question n°8 : On entend parfois dire que les jeunes peuvent conduire de nuit, car ils sont justement « jeunes » et que les « vieux » eux, doivent rester au lit. Qu’en pensez vous ?
Sur ce dernier point, les navigateurs solitaires rapportent la survenue d’hallucinations auditives lors de longues périodes de privation de sommeil. Les effets immédiats d’un manque de sommeil sur la conduite viennent spontanément à l’esprit : perte de contrôle du véhicule et accident alors que les signaux d’alerte étaient pourtant présent : bâillements, paupières lourdes, désir de changer fréquemment de position, raideurs de la nuque, apparition de douleurs dans le dos, crispations du cou et des épaules, impression que les autres conduisent mal, picotement des yeux, besoin de se gratter la tête, impression d’être serré dans ses vêtements, tête lourde, impression que le véhicule ne fait plus le même bruit…
AUGMENTATION DE LA FATIGUE = RÉTRÉCISSEMENT DU CHAMP DE VISIONMoins connu, est le rétrécissement du champ visuel exploitable sur la route lorsque l’on est fatigué. Une étude scientifique menée en 2003 auprès de jeunes conducteurs et de conducteurs plus âgés privés de sommeil pendant une nuit complète a démontré que la privation de sommeil entraînait chez ces deux catégories de conducteurs une diminution sensible du champ visuel périphérique utile. Cette restriction du champ visuel n’est pas plus marquée chez les jeunes que chez leurs aînés, ce qui signifie que la privation de sommeil altère la vision périphérique indépendamment de l’âge. Partir de l’idée que la conduite de nuit même sous privation de sommeil est plus facile parce que l’on est jeune constitue donc une complète illusion(8).
Bien sûr, les éléments techniques traditionnels que l’on utilise en formation initiale à la conduite seront abordés : mauvaise perception des couleurs la nuit, perception approximative des distances et du relief. On peut, par exemple, passer deux photos d’une même scène de conduite de jour et de nuit et demander aux participants de décliner de manière la plus exhaustive possible, toutes les difficultés liées à la prise d’information visuelle nocturne de cette situation. Le regard porté sur l’accotement lors du croisement de véhicules la nuit, l’adaptation de l’allure aux plages d’éclairage des feux pour faire toujours tenir les distances d’arrêt dans les distances de visibilité constituent alors les fondamentaux à enseigner. L’idéal serait de faire arriver à la conclusion que nous ne sommes pas physiologiquement conçus pour « fonctionner » de nuit ? Bref, nous ne sommes pas nyctalopes comme les chouettes(9). Quant au café, même si les effets de la caféine sont effectivement stimulants, ils ne gomment pas, bien évidemment la dette de sommeil ou la fatigue qui auront à nouveau vite raison du conducteur désireux d’aller au-delà de ses limites.
Ces informations suffiront-elles aux jeunes conducteurs et conductrices pour éviter de s’exposer bien inutilement aux dangers de la circulation nocturne ? Ce n’est pas si sûr. Alors, même si l’on quitte ici le domaine de la sécurité routière, il n’est peut être pas inutile, à un âge où l’image de soi est particulièrement travaillée, de rappeler que la consommation effrénée du soda pétillant américain fétiche et la sédentarité ne constituent pas les deux seules causes de l’obésité grandissante d’une partie de la population. Le manque de sommeil aussi. Ainsi, perdre quatre heures de sommeil pendant deux nuits chez de jeunes hommes déséquilibre la régulation de l’appétit, provoque l’augmentation de la faim avec alors une appétence pour une nourriture riche en calories et comme résultats une prise de poids et le développement potentiel d’un diabète. Cet argument aura peut-être plus de poids que toute autre démonstration scientifique !
Jean-Claude Huant
(1) Intervention de Dominique Bussereau : www.france-info.com/spip.php ?article189031&theme=9&sous_theme=12
(2) Fiches « jeunes adultes » à télécharger sur www2.securiteroutiere.gouv.fr/infos-ref/observatoire/accidentologie/GT_sexe-age.html
(3) « Jeunes conducteurs, la voie de la sécurité », rapport de l’OCDE (2006) : www.numilog.com/fiche_livre.asp ?PID=38859
(4) http ://eric.mullens.free.fr/volant2.htm
(5) http ://ura1195-6.univ-lyon1.fr/articles/challamel/sommenf/etude.html
(6) http ://eric.mullens.free.fr/somnol5.htm
(7) www.maison-facile.com/022article_rubrique.asp ?num=1427
(8) « Le champ visuel utile varie-t-il en fonction de la dette de sommeil et de l'âge du conducteur ? » par Joceline Roge, Thierry Pebayle, Alain Muzet. Centre d'études de physiologie appliquée, UPS 858, 21 rue Becquerel, 67087 Strasbourg.
http ://fr.wikipedia.org/wiki/Nyctalopie