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map Vie des régions — Février 2021

Haute-Marne : les professionnels tournent la page des confinements 2020

Si l’épidémie de coronavirus n’a pas épargnée la profession qui a dû cesser totalement ou partiellement son activité par deux fois, les professionnels de la Haute-Marne gardent le moral.


Département de la région Grand Est, la Haute-Marne est avant tout un territoire rural qui peut s’honorer de produire à quelques kilomètres de Colombey-les-Deux-Eglises, la terre d’élection du Général De Gaulle, dans le vignoble des villages d’Argentolles et de Rizaucourt, un champagne essentiellement à base de pinots noirs. Le département a fait de l’action sociale l’une de ses priorités et son budget 2021 a été voté sous le signe de la solidarité. Il ne néglige pas pour autant les dépenses d’investissement avec comme objectif d’offrir à ses habitants des services de qualité. Il s’agit de faire au travers de son plan d’actions « Cap’2030 » un territoire de plus en plus attractif en mettant en œuvre, comme l’explique Nicolas Lacroix, le président du Conseil départemental, « des projets structurants pour la jeunesse, les technologies, les services aux personnes, la valorisation des savoir-faire et le tourisme avec Animal’Explora », un parc animalier innovant situé au cœur du Parc aux daims de Châteauvillain et qui devrait ouvrir en 2023. La préfecture du département, Chaumont (21 000 habitants), compte cinq établissements scolaires dédiés aux trois dernières années de l’enseignement secondaire dont un important lycée agricole. Pour dynamiser la ville, la rentrée 2020, Y Schools, en partenariat avec l’Agglomération, le GIP Haute-Marne et le Conseil départemental, a implanté une école de management, la South Champagne Business School (SCB) dont le diplôme le Global Bachelor in Management (GBM) est reconnu par le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Deuxième ville de Haute-Marne, Langres (7 700 habitants) est d’abord la ville natale du philosophe des Lumières, Denis Diderot dont la statue signée Frédéric Auguste Bartholdi — le sculpteur de la statue de la Liberté —, trône sur une belle place à deux pas de la cathédrale Saint-Mammès. Elle offre aussi des emplois dans quelques entreprises comme Omnium Plastic (plastique, pièces automobiles) ou Entremont Alliance (produits laitiers et avicoles) installées au pied de ses fortifications Vauban.

Guider les élèves dans le labyrinthe des aides financières
L’hiver est rude sur le plateau de Langres mais chacun s’en accommode à l’image de Hassan El Bouhi qui, après avoir fait ses premières armes dans une des auto-écoles langroises, a repris l’auto-école, ABC de la conduite, en 2013 et a depuis ouvert un autre bureau à Montigny- le-Roi dans le Val de Meuse. Il se raconte avec cette facilité qu’ont les gens du sud — il est né au Maroc et est arrivé dans l’Est de la France à l’âge de 8 ans — et si l’on ne fait pas attention à l’heure, on est vite en retard. « J’étais chauffeur grand tourisme à l’international avant de passer mon Bepecaser à Dijon et m’installer à Langres où nous offrons à nos élèves de bonnes conditions d’enseignement avec en particulier, pour la moto, une piste créée par la Communauté de Communes du Grand-Langres ». Labellisée, répondant aux 21 critères de qualité requis pour pouvoir être référencée sur la plateforme de financement Datadock, ABC Conduite qui a fait le choix d’une Renault Zoé 100 % électrique dès 2017, reçoit de plus en plus d’élèves qui doivent être guidés dans le labyrinthe des aides. Ils font de plus en plus souvent appel à leur compte formation, bénéficient du permis à 1 euro ou encore des aides du département.


Des inspecteurs solidaires des enseignants de la conduite
« 2020 aura été l’année la plus compliquée que nous avons vécue même si, finalement, pour l’entreprise, elle aura été plutôt bonne puisque nous avons présenté, tous permis confondus, 165 dossiers environ », explique Hassan El Bouhi qui a pu accéder au Fonds de solidarité — jamais au maximum —, mais n’a pas, en revanche, touché les aides pour les loyers. « Si le premier mois du premier confinement s’est bien passé, le deuxième aura été « galère » avec un redémarrage chaotique, dit encore Hassan El Bouhi. Une fois la mise en place du protocole sanitaire avec protection en plexiglass fabriquée par mes soins, marquage au sol, gel hydroalcoolique, visières et housses pour les véhicules, nous avons dû faire face à un afflux de candidats et mettre des inscriptions en attente. Fort heureusement, nous avons des inspecteurs qui ont été entièrement solidaires et qui nous ont toujours facilité l’accès aux places d’examens ».


Concurrence des indépendants venus de Paris
C’est un constat que font tous les professionnels rencontrés en Haute-Marne et Bruno Roussel, président départemental du CNPA, s’en est félicité, ajoutant qu’à la fin de deuxième confinement, l’un des inspecteurs s’est proposé de travailler le samedi pour résorber la file des candidats en attente. « C’est une chance et nous ne sommes pas les seuls à l’avoir compris, ajoute visiblement agacé Hassan El Bouhi : des moniteurs indépendants viennent de Paris avec quelques élèves pour leur faire passer l’épreuve de conduite chez nous ».


À quand le retour des stages moto du week-end ?
Ce n’est pas un problème pour Thierry Michel dont la « petite entreprise », José Colas moto-école, est installée à Chalindrey, une commune de 2 500 habitants à 6 kilomètres de Langres. « Ici, plaisante-t-il, nous sommes ravitaillés par les corbeaux ». Après une vingtaine d’années en usines, il profite d’un licenciement économique pour se former à l’enseignement à la conduite et à la sécurité routière. « J’ai choisi cette profession parce que j’ai besoin de contacts sociaux, d’aller vers l’autre, dit-il. J’ai repris l’auto-école à la retraite de José Colas en 2007 et gardé le nom pour le remercier de m’avoir formé à la moto et aidé dans un mes premiers pas d’entrepreneur. J’ai fermé le bureau de Langres pour me consacrer à celui de Chalindrey qui est mon village d’origine et où je suis connu. En 2008, j’étais seul à enseigner la moto, mais depuis j’ai de nombreux concurrents et aujourd’hui, je présente autant d’élèves au permis auto qu’aux permis moto ». Syndiqué au CNPA, Thierry Michel a connu comme tout le monde, une année 2020 mouvementée avec pour principal obstacle, la difficulté d’intégrer des nouveaux élèves à la sortie du premier confinement et par conséquent la perte de quelques clients. Il se plaint aussi de ne plus pouvoir faire ses stages moto du week-end dans les mêmes conditions qu’avant la Covid-19. « L’un des temps forts de ces stages qui ont pour vocation de permettre aux élèves d’acquérir au plus vite les réflexes indispensables à la conduite d’un deux-roues en toute sécurité, était le déjeuner que nous partagions et qui renforçait l’adhésion du groupe. J’attends avec une certaine impatience que nous puissions recommencer. »


Une profession qui a beaucoup évolué
« En fait, constate Thierry Michel que l’on sent inquiet, depuis que j’exerce, la profession a très largement évolué. J’ai l’impression que les entrepreneurs individuels ne pourront pas survivre sur le long terme avec la privatisation des examens, d’abord le Code avec la « loi Macron » de 2015 et l’examen pratique peut-être bientôt… si j’en crois en tous les cas les échanges que je peux avoir avec mes collègues et avec les inspecteurs ». Rumeur certes, mais rumeur persistante que même Bruno Roussel qui a participé à toutes les manifestations organisées par la profession au niveau national ces dernières années, ne prend pas à la légère.


L’envie de transmettre ses connaissances
Cet enseignant dont tous ses collègues reconnaissent le savoir-faire et l’envie de transmettre, a passé son Bepecaser en 1982. Il semble désormais penser sérieusement à « passer la main » après quarante ans de bons et loyaux services. Enseignant à Langres pendant six ans, il reprend l’auto-école que son père, Raynal, a créée à Nogent puis, ouvre un deuxième bureau à Andelot en 1996. En 2004, il acquiert l’auto-école du lycée à Chaumont qui devient son bureau principal. « Nous ne sommes plus l’auto-école la plus proche du lycée qui a été déplacée, s’amuse-t-il, mais nous avons gardé une importante clientèle de lycéens et d’étudiants en BTS parce que nous avons toujours été capables de leur proposer un enseignement de qualité. Savez-vous ce que j’ai fait pendant le premier confinement ? J’ai pris ma caméra et mon ordinateur pour préparer des cours de « théorie de la pratique ». Ils expliquent à nos élèves auxquels ils sont réservés en exclusivité, comment se placer dans les ronds-points, comment suivre une direction, comment aborder une voie d’insertion ou sur l’utilisation des rétroviseurs et des clignotants, etc. Ils peuvent aussi suivre un parcours d’examen commenté ».


Un syndicaliste ouvert sur le monde et tourné vers les autres
En mai, après avoir mis en œuvre l’intégralité du protocole sanitaire, Bruno Roussel, a rouvert d’abord le secrétariat. Les enseignants qui étaient au chômage partiel ont repris leurs cours une semaine plus tard. « Le démarrage a été progressif, commente Bruno Roussel, mais au bout d’une quinzaine de jours, nous avions une activité normale. Nous n’avons fait aucune inscription pendant deux mois en mars-avril, mais notre bilan des inscriptions — 300 dossiers environ — est le même en 2020 qu’en 2019 parce que nous avons pratiquement tout rattrapé mai-juin et durant l’été », mais le chiffre d’affaires (– 30 %) a baissé du fait du manque d’activité pendant les deux confinements. Bruno Roussel esquisse un nouveau sourire. « J’espérais que mes dernières années seraient en roue libre, confie-t-il, et cela a été le contraire ! La labellisation a été un travail phénoménal et la crise sanitaire un accident de parcours qu’il a fallu gérer au plus près. Et encore, ne nous plaignons pas trop : nous avons pu travailler contrairement à bien d’autres métiers. ».


Quel avenir pour le métier ?
Cette attention à l’autre est dans la nature de ce syndicaliste ouvert sur le monde et qui a fait du mot « solidarité » un leitmotiv. « Je m’interroge sur l’avenir de ce métier que j’aime et dont j’ai accepté toutes les contraintes, conclut Bruno Roussel. L’obligation du simulateur de conduite ? Je n’y suis pas favorable, car l’élève ne ressent pas les sensations physiques de freinage, d’accélération et de force centrifuge ; le simulateur en revanche, est utile pour les situations que nous ne rencontrons pas dans notre région (route de montagne, tunnels, etc.). Nous sommes, je crois, tous prêts à avoir une demande de plus en plus importante d’apprentissage de la conduite sur des véhicules à boîte automatique. Et cela va dans le bon sens. Une chose est sûre, la jeune génération d’enseignants devra avoir des qualités de manager car les auto-écoles pour survivre, devront se regrouper pour être plus fortes et devront disposer de moyens numériques toujours plus performants ».

Une année 2021 qui commence sur des questions
Ce n’est pas Jérémie Laghouati qui le contredira. Le gérant de l’auto-école Buffet où, Bepecaser en poche, il a commencé à travailler avant de la racheter à la retraite de son « patron » en 2005, se pose bien des questions. « 300 dossiers par an, même si c’est significatif dans notre département, ce n’est peut-être pas suffisant. L’auto-école compte déjà trois bureaux, celui du centre-ville de Chaumont et deux autres bureaux à Chateauvillain et à Froncles. Mais il me semble qu’une entreprise plus importante se ferait mieux entendre, qu’elle serait plus à même de lutter contre la concurrence des plateformes et des candidatures libres. De plus, cela devrait permettre de réaliser des économies d’échelle sans rien perdre de nos compétences, réfléchit-il à haute voix. Je ne voudrais pas abandonner mon activité d’enseignant et je n’ai pas envie de devenir chef d’entreprise. Je sens bien pourtant que c’est peut-être l’avenir. La seule solution serait de me développer par croissance externe ». Est-il prêt à sauter le pas ? En attendant, il est bien conscient que quelle que soit sa décision, il devra évoluer. Aussi envisage-t-il l’achat d’un simulateur et le développement de « visio » pour les cours de Code. Enfin, Jérémie Laghouati a déjà commencé sa transition énergétique en choisissant une Renault Zoé. Une première plongée dans le futur ? 


Marc Horwitz


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La crise sanitaire, accélérateur du changement


Même s’ils ne le disent pas toujours ouvertement, les professionnels de l’enseignement de la conduite haut-marnais s’interrogent sur l’après-Covid-19. Fin janvier, tous craignent un troisième confinement, synonyme, à leurs yeux, de catastrophe économique et sociale. S’ils se félicitent des mesures d’accompagnement prises par le gouvernement, tous savent aussi qu’elles ne sauveront pas toutes les auto-écoles. Les microentreprises, à l’image de celle de Thierry Michel, pourront sans doute continuer à travailler « à l’ancienne », mais les petites et les moyennes structures sont en danger. Sont-elles condamnées à terme ? Hassan El Bouhi, Bruno Roussel et Jérémie Laghouati s’accordent à dire qu’il n’en est rien. Ils ont tous les trois bien compris en revanche qu’ils devront bouger, s’adapter pour, notamment, contrer le développement des plateformes. Ces dernières ont, au moins en partie, créé chez les élèves, et surtout chez les plus jeunes, de nouvelles attentes. Les auto-écoles de proximité ont le devoir d’y répondre et dans le sud de la Haute-Marne où chacun est prêt à relever ce défi, la crise sanitaire les a mis sur la voie. 


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