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map Vie des régions — Octobre 2020

Bordeaux : embouteillage à l’examen pratique et peu de solutions à l’horizon

À Bordeaux et en Gironde, des entreprises d’enseignement de la conduite sont en danger. Ce n’est pas tant la crise sanitaire qui les a mises à mal que le manque d’inspecteurs et par conséquent de places à l’examen pratique. Une situation d’autant plus intolérable pour l’ensemble des professionnels que les inscriptions depuis la sortie du confinement, ont connu une augmentation exponentielle.


Bordeaux qui a aujourd’hui un premier magistrat écologiste et qui ne cache pas ses convictions en la matière, n’est pas une ville comme les autres. La sixième métropole française et sa région sont des territoires particulièrement attractifs. Cette attractivité s’est encore renforcée dans l’après-Covid-19. Preuve en est le prix du mètre-carré qui flambe même si de nouveaux quartiers émergent. Si l’effet TGV — Paris-Montparnasse est à 2 h 10 — se fait sentir, c’est bien la transformation de la ville, la rénovation de son cœur historique, l’aménagement des deux rives de la Garonne et sa structuration autour des lignes du tramway qui font la différence. Bordeaux-Métropole, ce sont ainsi plus de 40 000 entreprises dont 400 de plus de 50 salariés, dans des secteurs-clé comme l’aéronautique ou l’économie numérique — elle détient le label « French Tech » qui récompense les écosystèmes dynamiques dans ce domaine —. Bordeaux est d’ailleurs un pôle universitaire d’importance avec une université, deux IUT et une quarantaine d’écoles supérieures qui accueillent 90 000 étudiants et plus de 1 000 chercheurs.



Une équipe soudée et qui fait face
« Bordeaux est une ville particulièrement dynamique, confirme d’emblée Thierry Barascut. Pour notre part, nous le voyons bien car le public de notre « Espace Conduite » situé en plein centre-ville, est essentiellement composé de lycéens et d’étudiants ». Licencié en droit, salarié de La Poste pendant une dizaine d’années, conseiller principal d’éducation (CPE) dans un collège de l’Hérault, il a beaucoup bougé et même déménagé dix-huit fois. « Comme CPE, je faisais passer les ASSR et l’un de mes amis, remarquant ma patience, m’a dit que je devrais devenir moniteur d’auto-école, raconte-t-il. J’ai fait le grand saut il y a sept ans et ai réussi grâce à la formidable équipe d’enseignants de Feu Vert Formation à Pessac. Stagiaire, puis enseignant à ­l’Espace Conduite, j’ai repris l’auto-école il y a trois ans. Une partie de l’équipe dont le très fidèle et très efficace, Brice Hugger, mon adjoint, est restée ». Toujours en mouvement, Thierry Barascut décide de monter, en 2019, une autre structure à Artigues, dans la proche banlieue bordelaise, avec Jérôme Fournier qu’il a connu pendant sa formation avec un objectif : « développer le deux-roues ». Les deux associés ont, depuis, dû affronter la crise sanitaire. En écoutant Thierry Barascut, on comprend vite que si fermer le 16 mars n’a pas été un problème, ré-ouvrir a été très compliqué, mais que l’équipe s’est montrée soudée pour que tout se passe au mieux. « Mes salariés me font confiance et j’essaie de leur offrir les meilleures conditions de travail possible », précise Thierry Barascut qui ajoute avec un grand sourire : « Je me suis pris de passion pour ce métier et je souhaite pouvoir poursuivre sans que cela devienne un casse-tête au quotidien. Il faut pour cela que tous les professionnels soient à la même enseigne et que les autoentrepreneurs aient les mêmes obligations que nous. Il en est de même des plateformes qui nous concurrencent… sans nous concurrencer puisque nous récupérons une partie de leurs élèves : ils sont nombreux à venir reprendre leur formation et passer leur examen chez nous. »



Savoir mutualiser les moyens
« Aujourd’hui, ma « petite » entreprise qui est labellisée, est parfaitement saine, explique encore Thierry Barascut. Il me faut continuer à progresser a minima, mais de façon constante. L’avantage d’avoir deux sites, c’est de pouvoir amortir les investissements et par exemple les nouvelles Renault Zoe que je viens d’acquérir, et de mutualiser les moyens, le simulateur, les cours de Code. C’est le meilleur moyen de stabiliser notre situation qui a été mise à mal par la crise sanitaire, mais qui s’est très vite redressée. Nous avons en effet enregistré un nombre record d’inscriptions et nous n’avons pas hésité à renforcer nos effectifs avec l’embauche, non sans difficulté, de trois enseignants. C’est prendre un risque, mais je l’assume. Je suis persuadé que les problèmes que nous rencontrons aujourd’hui avec les places d’examen, vont être résolus. Pour l’instant, nous avons l’impression d’avoir beaucoup formé, voire reformé des élèves, et quand vous vous retrouvez avec moitié moins de place, ça coince. J’espère que la situation sera normalisée à l’automne ».


Une réponse de la préfecture très insatisfaisante
Sur ce point, Olivier Thimothée, gérant de l’ECF-CESR33, est moins optimiste et l’échange de courrier que l’intersyndicale UNIC-UNIDEC a eu avec les services de la préfecture le conforte dans cette position. « Nous avons, dit-il en colère, écrit à Fabienne Buccio, la préfète de la région Nouvelle Aquitaine, préfète de Gironde, le 7 juillet dernier. Nous avons reçu de l’adjoint du directeur de la DDTM, Alain Guesdon, le 5 août, une réponse qui ne laisse présager aucune amélioration. Nous sommes dans une situation critique et l’administration nous dit que « tant que plusieurs IPCSR seront toujours en risque COVID et sans renforts supplémentaires au niveau national, la DDTM n’est pas en mesure de proposer une activité similaire à l’année 2019 et il faudra plusieurs mois pour retrouver la volumétrie d’activité pré COVID ». Nous ne pouvons évidemment pas nous satisfaire d’une telle réponse et cela d’autant plus que l’administration estime que nous, auto-écoles, nous avons aussi une responsabilité dans « le goulot d’étranglement ». Pour elle, notre taux de réussite est « de 55 % en moyenne [ce] qui montre que pour un candidat, il faut organiser environ deux examens ». Traduction : préparez les élèves et tout ira mieux ! Nous en appelons maintenant au président de la République, au ministre de l’Intérieur et à nos élus pour que des solutions soient trouvées car il en va de la survie de nos entreprises ». Certes la situation en Gironde n’est pas nouvelle, mais elle s’est nettement détériorée avec la crise sanitaire. Cela a des conséquences économiques et sociales sur l’ensemble des auto-écoles du département et même une entité aussi importante que l’ECF-CESR33 solidement implantée depuis les années 1990, est fortement impactée. « Mon père, Joël, a commencé par reprendre une auto-école traditionnelle à Bruges et au Bouscat. Il a ensuite acheté les terrains d’Eysines pour y installer une piste. C’était un visionnaire », raconte, non sans émotion, Olivier Thimothée qui n’aurait jamais dû être dirigeant de l’auto-école.


De l’alternance à la gérance !
« Visiblement, dit-il en s’en amusant, c’était dans mes gènes parce que j’avais l’intention de prendre une autre voie. Après des études de gestion, logistique et transport, j’ai voulu aller plus loin et avais choisi de faire une maîtrise en gestion, management et marketing. Or, cette formation ne pouvait s’effectuer qu’en alternance et la seule entreprise qui a accepté de me prendre, c’était… le CESR33. Pendant ce stage, je me suis fortement impliqué dans la marche de l’entreprise qui connaissait quelques vicissitudes avec comme seule priorité, de la remettre sur pied et d’en assurer un avenir. Pour cela, nous avons décidé avec mon frère Nicolas, de racheter les parts des deux associés de mon père ». Nous étions en l’an 2000, la boucle était bouclée et l’ECF-CESR33 redevenait une entreprise familiale.


Signature d’un accord d’entreprise
« Depuis la mi-mai et la reprise de notre activité, nous jonglons en permanence, tonne Olivier Thimothée. Faire les plannings est un casse-tête et dans le modèle qui est le nôtre, très clairement, le manque de places d’examens est un handicap, pour les permis B et les permis moto comme pour toutes les formations professionnelles ». L’ECF-CESR33 reçoit, sur le site d’Eysines, essentiellement des étudiants et des salariés qui utilisent leur compte personnel formation (CPF) pour des stages de 3 jours pour la moto ou de 5 jours pour la voiture. Ils bénéficient d’une méthode qui a fait ses preuves et qui est basée sur 42 heures de cours collectifs et l’alternance piste-route. « Un accord d’entreprise nous permet d’annualiser le temps de travail de nos salariés, précise Olivier Thimothée. Cela nous permet de recevoir jusqu’à 24 stagiaires par semaine en période estivale, 32 pendant les vacances scolaires. Le but est bien que chacun puisse, au terme de sa formation, passer son permis. Or, en ce moment, ce n’est pas possible. Pour leur permettre de ne pas perdre leurs acquis, nous avons donc dû mettre en place des solutions alternatives et notamment leur faciliter l’accès à la piste et, quand cela était possible, à la conduite supervisée. Fin septembre, près de 300 élèves en comptant ceux qui doivent repasser leur épreuve, étaient bloqués, 6 000 pour toute la Gironde ! Quand on sait que beaucoup de nos clients ont besoin de leur permis pour trouver un emploi, c’est encore plus désespérant ».


La pasionaria des auto-écoles girondines
Cette situation est inédite et Sandra Carasco ne peut pas l’admettre. Elle que quelques collèges considèrent, non sans une certaine admiration, comme la pasionaria des auto-écoles girondines tant elle s’est impliquée dans toutes les luttes ces dix dernières années, est à la tête de trois structures, deux à Pessac dans la proche banlieue girondine, “P1”, l’agence historique, en face du lycée Pape Clément, “P2”, l’agence installée face à la faculté de droit, et une troisième, un peu plus loin, dans les Landes, à Sanguinet du côté de Biscarosse. « L’auto-école, c’est ma vie, dit-elle avec enthousiasme. Je suis tombée dedans en passant mon permis. Quand j’étais étudiante en lettres, j’étais secrétaire à l’agence devenue P1. En 1998, mon diplôme universitaire en poche pour faire plaisir à mes parents, j’ai passé mon Bepecaser. Je l’ai eu et trois mois plus tard, j’ai repris l’auto-école. Il n’y avait qu’une voiture, mais un large potentiel de développement. J’ai embauché très rapidement des salariés, commencé la formation « moto » et en 2004, nous avons ouvert le bureau face à la faculté ». Dix ans plus tard, ce sera l’agence des Landes. « Je touche une clientèle de 14 à 70 ans, mais chacun des trois bureaux a un public différent. À “P1”, nous recevons beaucoup de lycéens et à “P2” plus d’étudiants et notamment des étudiants étrangers, tandis qu’à Sanguinet, il existe une « ambiance village » — ce qui n’a pas empêché la gendarmerie de venir me voir pour contrôler que je respectais à la lettre le protocole sanitaire —, la clientèle est plus diversifiée, plus rurale aussi. Dans les trois lieux, nous avons des salles de cours de Code et nous donnons des cours avec moniteurs ce qui, à mes yeux, est une garantie de réussite ».


Mise à profit du confinement pour se réorganiser
Pour Sandra Carasco, le confinement a été une épreuve et pourtant, elle semble en être ressortie renforcée. « Oui j’ai eu de grosses inquiétudes, avoue-t-elle, mais cela n’a pas duré longtemps. Le personnel préservé grâce au chômage partiel, le prêt garanti par l’État accordé, je me suis dit que nous avions déjà connu d’autres coups durs et que nous nous remettrions de celui-là. J’ai eu le temps de réfléchir, de penser l’avenir et de m’organiser pour reprendre mon activité dans de meilleures conditions. J’ai changé de logiciel de gestion pour pouvoir proposer de la formation en ligne, dématérialisé les fiches de suivi en achetant des tablettes, installé la fonctionnalité du paiement à distance. J’ai eu beaucoup d’échanges avec les élèves et des demandes de renseignements jusqu’au jour où nous avons pu rouvrir. Ma reprise a été progressive, je n’ai fonctionné avec mon effectif complet qu’en juin quand j’ai vu les inscriptions exploser : je n’avais jamais connu cela ». La cheffe d’entreprise change alors de ton et fait place à la syndicaliste, représentante départementale de l’UNIC pour la Gironde et les Landes et organisatrice de nombreuses manifestations pour défendre les intérêts de la profession. « Je ne comprends pas la frilosité de certains de mes collègues, dit-elle (un peu) agacée. Défendre des idées, défendre des intérêts différents de ceux des inspecteurs et de l’administration, n’a jamais, à ma connaissance, entraîné de représailles ce qui pourrait se traduire par des places d’examens en moins ou un taux de réussite au permis à la baisse. Aujourd’hui, les choses doivent bouger parce que le manque de places aux examens n’est pas sans effet sur nos entreprises. Un exemple : j’ai renoncé à organiser des stages accélérés ce qui représente une perte de chiffre d’affaires et de marge bénéficiaire importante. Je n’ai maintenu à flots mes structures qu’avec les AM et les passerelles ce qui est tout à fait anormal. Nous pouvons certes faire des efforts, mais il faut aussi que l’administration se mobilise plus qu’elle ne le fait ». Tout cela est dit avec autant de sérénité que de force et on retrouve là Sandra Carasco qui s’est battue contre les auto-écoles en ligne. « Nous n’avons pas su, pas pu, nous rassembler et elles sont venues nous concurrencer. C’est dommage, mais il faut regarder la vérité en face : elles sont nées d’erreurs de la profession et si aujourd’hui, nous n’avons plus à en avoir peur, c’est aussi parce qu’elles nous ont obligés à remettre en question nos pratiques et à nous interroger sur les nouveaux d’exercice dans l’enseignement de la conduite et de la sécurité routière ». Il est temps pour Sandra Carasco de prendre la route. Des élèves l’attendent à Sanguinet. Elle se décontracte. Ce n’est pas le temps des vacances mais celui d’une récréation. Elle reprendra le combat demain ou un peu plus tard et d’abord en répondant point par point à la dernière lettre de la préfecture. Elle n’est pas sans argument. Les auto-écoles seront-elles rapidement entendues ? À défaut, sauront-elle se (re)mobiliser ?


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