À Dreux, des écoles de la conduite « classiques » en ville et des centres spécialisés dans l’organisation de stages de formation accélérée au permis de conduire se côtoient avec un même état d’esprit : former au mieux les futurs conducteurs.
Nous sommes en région Centre-Val de Loire. Paris est situé à un peu plus d’une heure, en voiture ou en train, et si une partie des habitants de Dreux travaille dans la capitale, une autre partie est salariée dans les nombreuses entreprises de l’industrie pharmaceutique qui se sont installées dans l’Agglo du Pays de Dreux qui compte 81 communes et 117 000 habitants. Particularité de Dreux, il existe deux grands centres de formation qui organisent des formations accélérées au permis de conduire, des stages d’une à trois semaines. D’un côté le Centre de formation Couturier, de l’autre le Centre de formation Blanchard, le CFB, l’un à Sainte-Gemme-Moronval, en périphérie de la ville, l’autre dans la zone d’activité de zone de La Rabette. Concurrents, ils se respectent et leurs dirigeants tiennent tous les deux le même discours, un discours tout à la fois critique sur les décisions prises depuis 2015 et plus encore contre celles prises depuis 2017. Pour eux, ces décisions sont dangereuses pour leurs entreprises et s’ils affichent un certain optimisme, c’est qu’ils ont su les uns et les autres « tenir bon la barre ». Si ces centres travaillent essentiellement avec une clientèle francilienne, la plupart des Drouais font, eux, confiance aux enseignants de la conduite qui exercent dans la quinzaine d’auto-écoles de proximité installée en ville.
Les couturier, pionniers des stages de conduite
Cécile Couturier qui est aujourd’hui à la tête du Centre de formation éponyme, a pris la suite de ses parents. « Mes grands-parents avaient créé une auto-école du côté de Janville et c’est un de mes oncles qui l’a reprise, explique-t-elle. Mes parents ont alors décidé d’ouvrir une entreprise à Dreux et ont, au fil des années, installé des bureaux dans tout le département d’Eure-et-Loir. En 1976, ils se sont dit qu’il fallait enseigner la conduite autrement et ont été, les premiers, à mettre en place un système de stages pour une formation accélérée au permis voiture et au permis moto. En 1977, leur école comptait déjà une quarantaine de « moniteurs » qui les ont suivi quand, en 1980, ils ont ouvert le Centre de formation où le principe du stage est renforcé et la formation professionnelle développée à marche forcée ». Une trentaine de chambres, collectives et individuelles, une piste et 3 000 m² de bâtiments construits sur 2,5 ha de terrain, ce « campus » pour l’apprentissage de la conduite et la formation aux métiers du transport est unique en France. C’est clairement une réussite : pendant une vingtaine d’années, jusqu’en 2014, le Centre de formation Couturier voit passer entre 1 600 et 1 700 élèves par an. En 2015, le vent change et tout devient plus compliqué.
Une école de la dernière chance
« 2016 a été une mauvaise année. Les ennuis ont commencé, confie Cécile Couturier, avec une baisse d’activité conséquente qui s’est accentuée en 2017 et en 2018. Nous recevons pourtant 800 élèves pour des stages de une à trois semaines selon l’évaluation de départ. Nous touchons un public très large, beaucoup de jeunes autour de 18 ans, mais également des personnes de 55-60 ans qui repassent leur permis ou qui ont commencé leur formation sans qu’elle ait abouti, des gens maltraités dans les auto-écoles et qui ont un parcours chaotique. Nous sommes pour eux l’école de la dernière chance ». Cécile Couturier parle encore du grand amphithéâtre où l’on jouait des coudes pour assister aux cours de Code et qui est désormais presque vide. « Fort heureusement, nos résultats jouent en notre faveur, explique-t-elle. Certes le stage a un prix, mais nos élèves obtiennent leur permis parce que nous leur proposons une pédagogie adaptée et qui prend en compte l’humain. Nous les accompagnons, nous leur apprenons à maîtriser leur stress. Chez nous, ils sont pro-actifs, uniquement concentrés sur ce qu’ils sont venus faire et sont dans un état d’esprit positif qui les rend plus sereins ». On sent cependant la directrice du centre de formation Couturier soucieuse. « 2020 doit nous permettre d’y voir plus clair, dit-elle. Notre équilibre financier n’est plus un problème parce que nous connaissons une augmentation de la formation professionnelle et que nous avons su faire des économies sur les charges. Je souhaite avoir suffisamment de visibilité d’une part pour pouvoir lancer de nouveaux projets, de stabilité d’autre part pour n’avoir plus à jongler en permanence avec des dossiers administratifs qui mobilisent notre énergie comme ceux qui nous ont été demandés pour la labellisation ou pour le référencement Datadock… sans compter les journées d’audit ». Et sur le pas de la porte au moment de nous quitter, elle se retourne et fait entendre dans un grand éclat de rire, un sonore « Qu’on nous f… la paix ! ».
Innover pour rester une entreprise de premier plan !
Voilà qui est sans ambiguïté et que pourraient reprendre en chœur, Romain et Edwige Blanchard. Le frère et la sœur pilotent le Centre de formation Blanchard (CFB) : lui en est le président, elle en est la directrice générale. Ils ont racheté l’entreprise de leurs parents en 2015. « Notre mère, Colette, s’amuse à raconter Romain, a créé une toute petite auto-école en 1976 à Ezy-sur-Eure. À l’époque, elle avait en tout et pour tout une Volkswagen Golf… avec des pneus lisses. Un peu poussée par notre père, James, elle a commencé à racheter d’autres auto-écoles en difficulté et notre père a rejoint le petit groupe ainsi formé en 1986 ». « Et pendant ce temps-là, ajoute non sans malice, Edwige, la grande sœur, je gardais mon petit frère Romain ».
La « petite entreprise » des Blanchard prend un tournant décisif en 2003 quand elle achète un grand terrain et qu’elle devient une « vraie » PME se spécialisant dans les stages de conduite et développant ses activités « formation ». « Très clairement, explique calmement Romain Blanchard, il faut innover et s’accrocher pour rester vivants ! Nous avons, pourquoi le cacher, connu quelques turbulences. La perte du Code nous a mis en danger et les différents effets d’annonces qui ont été faits depuis 2017, ont eu des répercussions considérables sur les inscriptions. Dire et redire que passer le permis de conduire coûte trop cher et que le gouvernement va prendre des mesures pour que les coûts baissent… sans jamais passer à l’acte, a incontestablement incité les clients potentiels à attendre avant de venir nous voir ».
Un nivellement par le bas inquiétant
Les tableaux Excel qu’il a devant lui, montrent des courbes descendantes : moins 5,03 % de chiffre d’affaires en formation « voiture » entre 2016 et 2017, moins 5,27 % encore entre 2017 et 2018 avec, fort heureusement, un rétablissement en 2019 avec un retentissant + 25,73 %. « Un mot encore sur le Code, insiste Romain Blanchard. Entre 2016 et 2019, nous avons enregistré une perte sèche de 30 % de chiffre d’affaires, mais peut-être n’est-ce pas là le plus important. Ce qui nous inquiète, c’est que nos élèves ne reçoivent plus la nécessaire formation théorique avec des face-à-face pédagogiques qui leur permet de connaître la signalisation et d’avoir un comportement exemplaire sur la route. Or, que constate-t-on ? Qu’une fois au volant, ils ne connaissent pas les panneaux, ils ne connaissent pas le b.a.-ba des règles de conduite. Cela a des conséquences financières directes puisque les enseignants sont dans l’obligation de faire de la théorie pendant les heures de conduite. Nous avons l’impression que, comme pour le baccalauréat, il faut que tout le monde ait au moins le permis B, un nivellement par le bas qui, à terme, aura un retentissement sur les chiffres de la sécurité routière ».
2020, une année de consolidation de la reprise
Avec un sens du paradoxe qui n’échappe à personne, Romain Blanchard pourrait remercier les pouvoirs publics d’avoir permis aux plateformes d’exister. « Pour un centre de formation comme le nôtre, c’est presque une aubaine : nous récupérons régulièrement des stagiaires venant de plateformes numériques. Tous sont unanimes pour dire que le suivi pédagogique et la qualité de l’enseignement ne sont pas à la hauteur de notre offre de formation ». La crise est-elle derrière le CFB ? « J’espère, conclut Romain Blanchard, que nous pourrons continuer à innover et que les trois piliers – un bel accueil, une pédagogie de haut niveau, un « investissement client » important – de notre politique seront toujours aussi solides. 2020 qui s’ouvre sous de bons auspices, serait alors l’année de la consolidation de la reprise ».
Assumer une prise en charge globale
Toutes ces considérations économico-financières et politiques, Christine et Pascal Renaux les entendent. Dans leur auto-école Renaux-Vigeon situé dans l’hyper centre-ville, leur salle de Code reste bien pleine malgré la possibilité de s’inscrire sur plateformes et de passer le Code seul. « Ici, dit Christine qui s’occupe du côté administratif de l’entreprise et des relations publiques avec la ville de Dreux et les institutions, nous essayons d’assurer un suivi personnalisé et même d’assumer une prise en charge « globale » des élèves. Nous essayons de leur inculquer les valeurs d’engagement, de motivation et de persévérance, par rapport à l’implication financière de leurs parents, et nécessaires pour l’obtention du Code et de la conduite. Finalement nous devenons souvent leur deuxième famille. Ils nous font confiance et nous pouvons les conseiller. Aussi nous arrive-t-il de corriger une lettre de motivation ou un CV ! Plus souvent, nous faisons pour eux les demandes de financement – nous réalisons plus de 100 permis à 1 euro/jour par an – ou nous les envoyons vers les organismes qui vont pouvoir les aider dans ce domaine ».
Un taux de réussite remarquable
La « méthode » doit être plutôt efficace puisque l’auto-école Renaux-Vigeon présente 970 candidats par an au permis B avec un taux de réussite de 65 %. « Nous sommes à quelques minutes des lycées et avons par conséquent de jeunes clients et de plus en plus de très jeunes clients car nous avons beaucoup de conduite accompagnée, dit Pascal Renaux. Nous effectuons aussi de la conduite supervisée avec des clients et des clients un peu plus âgées et qui profitent des nouvelles possibilités du DIF (Droit individuel à la formation) et du CPF (Compte personnel de formation) ». « Nous envisageons sereinement l’avenir, déclarent Christine et Pascal d’une même voix. Ce n’est pas toujours facile, mais nous avons un beau métier puisqu’il nous empêche de vieillir ». Et si c’était là, la clé de la réussite professionnelle et personnelle ?
Marc Horwitz