-Yvelines- Un département aux contrastes révélateurs
Toute la diversité sociale française se côtoie sur ce département. côté versailles, rendez-vous avec la branche aristo. côté mantes, plongée dans l’univers métissé. mais d’un extrême à l’autre, pour les auto-écoles, les mêmes difficultés reviennent, même si elles ne sont pas vécues de la même manière. reportage.
Dans le quartier du Val Fourré, Gérard Carboneil a fait preuve d’audace en rachetant l’auto-école Ronsard en 2003. A l’époque déjà, les tours de Mantes-la-Jolie avaient mauvaise réputation, mais cela ne l’a pas arrêté. « L’auto-école disposait d’un certain volume d’inscriptions et, surtout, c’est essentiel, l’équipe de formateurs paraissait soudée », se rappelle-t-il. Nouveau, mais pas débutant (30 ans d’expérience déclarés), Gérard Carboneil s’est adapté, en imposant de nouvelles règles, mais aussi en revoyant certains de ses a priori. Ainsi, l’auto-école n’a gardé qu’une issue d’entrée et de sortie contre deux auparavant, les convocations sont imprimées et signées en double, les élèves paient leurs leçons toutes les trois heures, mais les groupes de travail par niveau que l’exploitant avait imaginés sont passés à la trappe : « C’est impossible, dit-il. Chaque élève est un électron libre. »
UNE CLIENTÈLE MÉTISSÉE Passé ce temps d’acclimatation, Gérard Carboneil a appris à connaître ses candidats. « J’ai, comme ailleurs, une forte proportion de jeunes qui a entre 18 et 25 ans, puis la clientèle va en s’amenuisant au fil des âges, décrit-il. Beaucoup sont d’origine marocaine, mais aussi algérienne, turque et africaine. La population a souvent un niveau d’instruction limité. Les dames de 45-50 ans, qui viennent poussées par leurs enfants, ont parfois toujours vécu en vase clos. Au niveau de la pédagogie, il faut s’adapter. » Pour l’examen théorique par exemple, l’accent est mis sur les cours à thème. Deux fois par jour, un moniteur donne une leçon, en s’arrêtant sur les points importants du Code de la route, bien sûr, mais aussi les mots inhabituels et les formules alambiquées (pour l’anecdote, la « légère collation » du DVD se traduit ici en « mini kebab »). Et pour éviter la casse le jour J, des examens blancs sont programmés tous les soirs durant la première semaine de chaque mois. Malheureusement, les résultats n’empêchent pas les élèves de réclamer une date, en code comme en conduite, même s’ils constatent leurs lacunes par eux-mêmes. « Ils ont une approche différente de l’apprentissage, décrit Gérard Carboneil. Ils considèrent l’examen comme une formalité avant l’acquisition de la voiture. C’est d’autant plus le cas qu’environ 20 % de mes élèves conduisent déjà, sans permis. »
UN DIPLÔME SYMBOLIQUE Dans ce quartier où l’intégration est une question hyper sensible, l’examen final revêt une importance capitale. « Pour une partie des élèves, le permis de conduire est le premier et sera le dernier examen, explique Gérard Carboneil. Souvent, ils arrivent devant l’inspecteur avec un niveau un peu fragile et, avec le stress, perdent complètement les pédales. Par contre, en cas de réussite, il y a une réelle satisfaction, pour l’élève et pour l’équipe de formation. L’examen fait partie du cursus éducatif, mais c’est le résultat qui compte : le permis a aussi une valeur symbolique, il veut dire qu’ils sont capables d’apprendre et de réussir quelque chose. J’aimerais que la préfecture prenne en compte cette dimension et les spécificités du quartier dans lequel je travaille ! » Quelques places supplémentaires sont parfois récupérées, mais force est de constater que le nouveau système d’attribution des places ne tient pas compte des auto-écoles comme celle-ci. « J’ai une bulle de 2e et 3e présentation qui gonfle de manière inquiétante, affirme le gérant. Mes délais de re-présentation atteignent six mois et ils vont continuer à s’allonger. » Un problème pour les élèves et l’auto-école, certes, mais qui devient également un problème pour la société : sans places d’examen, Gérard Carboneil doit refuser (depuis début 2004) transferts de dossiers, annulations de permis ou transformations de permis étrangers. Même ses élèves renoncent parfois. « Si un candidat est recalé, il râle à cause de l’attente et disparaît jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle convocation. Là, il reprend quelques heures, mais elles lui permettent à peine de rattraper le retard pris dans l’intervalle. Il n’est donc pas rare que l’échec se renouvelle. Or, nous sommes le dernier rempart avant la conduite sans permis. Et quand je vois certains de mes élèves au volant, ça me fait très peur ! »
GRÂCE ET COURTOISIE À PLAISIR Changement d’ambiance complet à une cinquantaine de kilomètres de là. A « Plaisir auto-école », Martine Plantard cultive une atmosphère un peu vieille France, style poigne de fer dans gant de velours. Dans son bureau, les élèves arrivent pour le test de code et attendent sagement l’appel de l’enseignante qui leur remet à chacun un boîtier à leur nom, accompagné d’un petit mot gentil. Le sérieux de ces jeunes étonnent : une mouche ferait ici l’effet d’un baryton. « Je suis exigeante et perfectionniste, j’aime le respect et la ponctualité, justifie la gérante, d’une voix toute douce, mais qui ne souffre aucune réplique. Les élèves connaissent mes principes, ils sont disciplinés. » Elle dirige cet établissement depuis 1993, a commencé par changer la décoration et réaménager la salle de cours… mais a conservé certaines règles existantes. « J’ai gardé les horaires et les cours de code expliqués, détaille-t-elle. Et j’ai continué à ne pas proposer de forfait et à ne faire payer que les prestations consommées. Je n’ai pas envie d’avoir des soucis avec de l’argent touché par avance. » Les conséquences de sa rigueur ne se sont pas fait attendre. « L’auto-école est en constante progression depuis que je l’ai reprise, affirme-t-elle avec une pointe de fierté. J’ai une clientèle diversifiée, beaucoup d’ouvriers du quartier, mais aussi des gens aisés, qui viennent de plus loin grâce au bouche à oreille. » Le succès de sa réussite ? « Il faut être sans cesse dynamique et motivé, dit-elle. Notre métier n’est pas plus difficile qu’un autre, mais il ne faut pas ménager sa peine. » Cette femme distinguée a-t-elle des soucis ? Bienveillante, elle s’inquiète pour ses élèves : « Les jeunes sont très pris par leurs études, mais ils n’ont plus le goût de l’effort, constate-t-elle. Ils manquent de motivation, je dois sans cesse les encourager. » Les places d’examen ? Une simple question d’organisation et de travail. Les prix ? « Si vous dépensez 1 500 euros pour apprendre à conduire, c’est un investissement, dit-elle sans malice. Si vous divisez cette somme par le nombre de jour où le permis va vous servir, ce n’est pas cher du tout ! » Au final, Martine Plantard se préoccupe plutôt de l’avenir. « Il est temps pour moi de dire stop, affirme-t-elle. Mon projet, c’est de bien passer la main. Je veux que cet établissement continue à exister avec la même réputation. Une de mes anciennes élèves s’est intéressée à ce que je fais. Je l’ai embauchée en contrat jeune et je la forme petit à petit. Je veux lui mettre le pied à l’étrier. » Une chance, assurément !
REGROUPEMENT DISCRET À VERSAILLES Dans les Yvelines, reste à découvrir le côté « huppé » du département. Pour cela, rendez-vous est pris avec les gérants de « Chesnay auto-école », Kader Hebili et Philippe Beyne. A Versailles et dans les alentours, ils sont propriétaires de quatre auto-écoles et d’un centre de formation aux appellations différentes, soit une petite trentaine de salariés. Mais ils ne veulent pas s’étendre sur le sujet et préfèrent parler uniquement de leur dernière acquisition. A la limite entre le Chesnay et Versailles, leurs élèves sont « respectueux, polis, rétros, décrit Kader Hebili. Quand la formation se passe bien, nous inscrivons ensuite les autres enfants de la famille et des familles amies. Le bouche à oreille fonctionne très bien. » Pour autant, ce n’est pas pour la clientèle que les gérants ont repris cette auto-école. « Elle dispose d’une piste moto à 10 minutes d’ici. C’est un atout inestimable pour développer cette formation « loisirs », explique Kader Hebili. Aujourd’hui, nous avons dix motos et deux moniteurs mobilisés à temps plein sur la piste. Enfin plus pour longtemps : le propriétaire ne souhaite pas renouveler le bail. Nous avons trouvé une nouvelle piste, mais il faut faire des travaux, cela coûte des fortunes ! » Comme ailleurs, l’argent est une question sensible. « Notre heure de conduite est au prix de 41 euros, indique le gérant. Nous devrions être à 45 euros, mais les gens ne comprendraient pas. Cependant, nous avons fait des progrès considérables depuis 10 ans. » Les prix se sont en effet envolés dans le département, conséquence probable d’un autre problème récurrent dans le département : le personnel.
CHERCHE PERSONNEL ET PLACES D’EXAMEN Si les gérants de l’auto-école du Chesnay n’ont pas ce souci, « grâce au centre de formation », les autres écoles de conduite ne sont pas logées à la même enseigne. A Plaisir, Martine Plantard dit avoir des difficultés à trouver du personnel. A Mantes, Gérard Carboneil affirme chercher un moniteur depuis six mois. Au Vésinet, Jean-Christophe Jouannet, gérant de deux auto-écoles et président départemental du CNPA, estime que « les salaires des moniteurs ont augmenté de 25 % en deux ans à cause de la pénurie de Bepecaser. » Pour Philippe Colombani, gérant d’un établissement à Marly-le-Roi et président de l’Unic, cette carence a d’autres effets pervers : « Pour former les élèves, les auto-écoles remplissent les plannings, multiplient les heures supplémentaires des moniteurs et il y a de plus en plus de travail au noir. Il faut sensibiliser les exploitants à propos du travail dissimulé et repenser la formation des enseignants, pour donner envie aux jeunes d’exercer cette profession. » En attendant la grande réforme du Bepecaser, les deux responsables syndicaux ont un autre dossier sur le feu. La révolte contre le nouveau système de répartition des places d’examens. En effet, les Yvelines ont été l’un des premiers départements pilotes où a été testée cette nouvelle méthode. « Il y a trois ans, nous étions très en colère, se souvient Philippe Colombani, nous sortions d’une grève d’inspecteurs qui avait duré deux mois, et on nous imposait en même temps le nouvel ETG et la nouvelle méthode de répartition des places. Nous avons fait de grandes manifestations, jusqu’à 100 voitures devant la préfecture, mais cela n’a rien changé. A mon avis, quatre auto-écoles, au moins, ont fermé à cause de cette méthode de répartition basée sur la réussite. Elles étaient toutes dans des quartiers défavorisés. A l’heure actuelle, une auto-école a 400 dossiers en attente, et 15 places d’ETG par mois. » Mais, d’après ce responsable syndical très attentif au problème, la colère d’il y a trois ans est tombée. Aujourd’hui, les auto-écoles se seraient résignées… ou adaptées. Ainsi, Jean-Christophe Jouannet explique : « A mon sens, ce n’est pas un bon système, il est élitiste, il favorise une certaine catégorie de personnes. Personnellement, je travaille dans un quartier favorisé. Comprenant le fonctionnement de la méthode de calculs, je n’ai présenté que des B1 pendant un an et mon droit aux places a donc augmenté. Aujourd’hui, je n’ai pas de délais d’attente et je peux même donner des places à des collègues qui en ont besoin. Mais tout le monde ne peut pas procéder de la sorte. »
EN MOTO, DES EXAMENS INCOHÉRENTS Si les places d’examen pour le permis B dépendent de la stratégie adoptée par l’exploitant, et surtout, des facilités culturelles de sa clientèle, il n’en est pas de même pour le permis moto. En deux-roues, il semblerait que la répartition ait carrément des soucis de cohérence. « Nous avons perdu un centre d’examen plateau à Vélizy, reprend Jean-Christophe Jouannet. Depuis, on se retrouve avec des examens plateau et route au même moment à des endroits différents, voire des places de route pour un élève qui n’a pas encore passé le plateau. Nous sommes obligés d’aller pleurer à la préfecture et de jongler entre collègues. Mais, avec ce système, l’auto-école qui récupère les places d’une autre n’augmente pas son droit aux places. Par conséquent, il est impossible de développer une activité deux-roues. » Freinées par ces tracas administratifs, les auto-écoles sont nombreuses à se plaindre de l’influence néfaste du service public sur leurs entreprises privées. Indépendants et énervés, les exploitants ne mâchent pas leurs noms d’oiseau destinés aux fonctionnaires dont ils dépendent. Plus grave, certains se plaignent de discriminations, voire de représailles lors des examens. Conséquence logique, les relations avec la préfecture sont tendues, pour ne pas dire rompues. Contactée, l’administration n’a pas donné suite à notre demande de réactions.
Cécile Rudloff
SAINT-QUENTIN -EN-YVELINES : UNE FERMETURE QUI N’ARRANGE RIEN…
C’est un peu la cerise sur le gâteau maigre des places d’examen. A Saint-Quentin-en-Yvelines, l’auto-école des lycées a baissé le rideau en novembre dernier. Dans ses cartons restaient 450 dossiers… Soit autant d’élèves qui cherchent depuis un établissement pour terminer leur formation. Un cadeau empoisonné pour les écoles de conduite du secteur.
« Si je me fie au système de répartition des places d’examen, je ne peux pas accepter ces élèves, affirme Alain Passé, gérant de l’auto-école Voisins, à environ cinq km de Saint-Quentin. Car, en dehors des B1, les candidats feront baisser mon droit aux places. Ce serait un suicide pour mon entreprise. » A 200 mètres de l’établissement fermé, l’EFR Saint-Quentin hésite de la même manière à récupérer les élèves. « Pour l’instant, les coefficients de l’auto-école courent toujours, il est donc encore possible, en envoyant la copie du dossier à la préfecture, de récupérer les places auxquelles avaient droit les élèves », explique Emmanuel Garnier, le responsable pédagogique.
Au final, les élèves en perdition ont bien du mal à trouver une auto-école qui accepte un transfert de dossier. « Personnellement, j’attends un engagement écrit de la préfecture sur la mise à disposition de places d’examens supplémentaires, avant de dire à ces gamins ce que l’on fait d’eux », déclare Alain Passé. « Nous acceptons en priorité les élèves en début de formation, mais nous ne pouvons pas prendre tout le monde », indique Emmanuel Garnier.
QUID DE LA NOUVELLE MÉTHODE DE RÉPARTITION ?
Comment sont calculés les droits aux places avec la nouvelle méthode de répartition ? - Une période de 12 mois (M-14 à M-3) sert de référence - Pour l’examen théorique, les services de la répartition prennent en compte le nombre de reçus total, quel que soit le nombre de présentations. - Pour l’examen pratique, c’est le nombre de personnes examinées en première présentation qui est retenu. Ensuite, ces chiffres sont comme ailleurs multipliés par le coefficient de disponibilité des inspecteurs.
CHIFFRES
• En 1999, le département des Yvelines comptait 1 354 300 habitants • En 1999, 27,7 % des habitants des Yvelines avaient moins de 20 ans (moyenne nationale : 24,6 %) • En juin 2003, le taux de chômage y était de 7,2 % (moyenne nationale : 9,5 %) • Le département compte environ 190 auto-écoles
CARTES D’IDENTITÉ :
• Le Chesnay auto-école Gérants : Kader Hebili et Philippe Beyne Effectifs : quatre moniteurs Formations proposées : A, B, AAC, BSR Inscriptions : 110 A, 160 B et 50 BSR en 2004 Véhicules : quatre Clio Tarifs : 41 € l’heure de conduite, 930 € le forfait 20 heures
• Plaisir Auto-école Gérant : Martine Plantard Effectifs : un moniteur à temps plein, une secrétaire en contrat jeune Formations proposées : B, AAC, A, BSR Inscriptions annuelles : environ 150 en voiture, une cinquantaine en moto Véhicules : une Clio et une C3, deux Honda 500 et une 125. Tarifs : environ 1100 € l’équivalent du forfait 20 heures, 38 € l’heure de conduite
• Ronsard Auto-école Gérant : Gérard Carboneil Effectifs : quatre moniteurs, une secrétaire Formations proposées : B, AAC Inscriptions : 220 inscriptions annuelles environ Véhicules : quatre Peugeot 206 Tarifs : environ 1200 € l’équivalent d’un forfait 20 heures, 36 € l’heure de conduite< !--[if gte mso 9]> Normal 0 21 false false false FR X-NONE X-NONE