Qu’ils proposent un enseignement classique ou développent de nouveaux concepts de formation à la conduite, les exploitants d’auto-écoles chambériens ont en commun leur amour du métier et de la transmission de leur savoir à leurs élèves.
Avec ses 60 615 habitants, Chambéry est la principale ville du Grand Chambéry, communauté d’agglomération française, située en région Auvergne-Rhône-Alpes. Carrefour routier d’importance, la préfecture de la Savoie est aussi à 3 heures de Paris par le TGV et à 2h30 de Turin, en Italie. C’est un territoire en pleine mutation avec des secteurs d’activité innovants comme l’ingénierie de la montagne, les énergies intelligentes ou le numérique. Le chômage y est assez bas (aux alentours de 7 %). Plus généralement, Chambéry est une ville moyenne où il fait bon vivre grâce notamment à son environnement fait de lacs et de montagnes. Aussi, cette ville est très appréciée par les étudiants étrangers dans le cadre des programmes Erasmus.
Un taux de réussite élevé
À deux pas de la fameuse fontaine des éléphants, du théâtre et du Carré Curial, au début de la zone piétonnière, l’auto-école C’Permis affiche sur sa vitrine son taux de réussite au permis B. Il est, sur les trois dernières années, l’un des meilleurs de la ville et Xavier Mougin n’en est pas peu fier. « C’est le résultat d’un travail en profondeur auprès d’un public extrêmement diversifié », dit-il. Pas de lycées aux alentours. C’est essentiellement parce qu’il a de bons résultats que l’entreprise tourne à plein régime. Seul à bord, privilégiant la voiture hybride et par conséquent la boîte automatique même si ses clients peuvent aussi choisir une formation sur boîte manuelle, Xavier Mougin joue la carte de l’efficacité. Il a une approche simple et directe de ses élèves. « Il faut savoir être « bon pédagogue », explique-t-il en se moquant (un peu) de lui-même. Cela veut dire qu’il faut offrir à nos élèves un apprentissage personnalisé et désormais donné priorité à l’écoconduite et à la sécurité routière. Au fond, c’est pour cet art de la transmission que j’ai choisi ce métier et que je l’exerce avec bonheur malgré toutes les difficultés que l’on rencontre au quotidien depuis plus de quinze ans ».
Chambéry, ville idéale pour apprendre à conduire
À l’écouter, on a cependant l’impression qu’il doit son succès à son savoir-faire dans un autre domaine : la promotion de l’image de sa microentreprise. Il en fait la promotion avec une certaine ingéniosité et ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard si des Parisiens choisissent de venir le voir, généralement pour une formation accélérée. « Chambéry est une ville idéale pour apprendre à conduire, analyse Xavier Mougin. Au départ du centre-ville, on est en quelques minutes sur une voie rapide et un peu plus loin, on attaque la montagne. On bénéficie également d’une circulation urbaine et péri-urbaine dense, ce qui permet à l’élève de connaître très vite toutes les situations et d’être à l’aise en toutes circonstances. Pour qu’il conduise bien et se conduise bien — ce qui est tout aussi important —, l’élève doit certes avoir la meilleure maîtrise possible du véhicule, mais également avoir plaisir à conduire. »
Passion et reconversion
Quittons la vieille ville. Sans aller bien loin, on arrive à l’auto-école des Alpes. C’est l’une des plus anciennes entreprises de Chambéry avec l’auto-école du Château dont le propriétaire historique a aussi passé la main récemment. Ici, rien de bien compliqué au premier abord. Une succession des plus classiques. « J’étais enseignant depuis 2013 quand mon patron a décidé d’arrêter. Il m’a demandé si je voulais reprendre et, sans l’ombre d’une hésitation, j’ai accepté ». Sébastien Cardosa raconte avec une certaine émotion, ses premiers pas de gérant de l’auto-école des Alpes. « J’en avais envie et j’étais soutenu par mon épouse, Nadège, qui m’assiste au quotidien. Je n’étais nullement rebuté par les démarches administratives et les questions financières ne me préoccupaient pas plus que cela ». Et pour cause, ce n’était pas sa première expérience de chef d’entreprise. Avant de passer son Bepecaser en 2011, Sébastien Cardosa avait eu une première affaire dans l’automobile : la mécanique y avait autant de place que l’achat et la vente de voitures d’occasion. « Ça a été un véritable apprentissage, raconte le gérant de l’auto-école des Alpes, et comme j’aime l’auto, quand j’ai été obligé de changer de métier, devenir enseignant de la conduite m’est apparu comme une évidence, moi qui ai formé des apprentis et toujours voulu transmettre. J’ai d’abord obtenu mon diplôme « auto » et un an plus tard, j’ai terminé avec succès ma formation « 2 roues ». J’avais été accueilli par une auto-école de Megève et j’y suis resté une année avant de déménager pour Chambéry ».
Quand le permis « moins cher » devient « plus cher »…
L’auto-école des Alpes n’est pas très loin du lycée Vaugelas dont elle accueille les élèves. « Nous avons cependant une clientèle largement diversifiée, explique Sébastien Cardosa. Le bouche-à-oreille marche bien et nous recevons les familles de nos élèves, les copains des copains et puis ceux qui ont eu leur permis auto avec nous viennent nous voir pour le permis moto. Nous récupérons aussi des dossiers sensibles, ceux des clients des auto-écoles qui ferment leurs portes et comme beaucoup de collègues, ceux des clients d’Ornikar ce qui me met, ce qui nous met, très en colère parce que pour eux le « permis pas cher » devient le « permis très cher ». Il n’est en effet pas rare qu’au terme de la première évaluation, nous soyons obligés de dire à l’élève et à ses parents qu’il va falloir recommencer à zéro ». Et là, tout d’un coup, le ton change. On sent monter une certaine incompréhension et surtout des interrogations. « Arrêtera-t-on un jour de flouer les gens ? Interdira-t-on les plateformes ? Continuera-t-on encore longtemps à envoyer des candidats au permis au terme d’une formation souvent bâclée, avec peu ou pas de suivi ? Au bout du compte, constate Sébastien Cardosa, ils échouent une fois, deux fois avant de venir nous voir, comprenant, mais un peu tard, qu’ils ont obtenu leur Code par chance et qu’il leur faut maintenant apprendre « sur le terrain » et au volant les règles de circulation. Soyons honnêtes : ils ne sont pas les seuls. Nous sommes de plus en plus souvent dans l’obligation de faire du Code dans la voiture à l’arrêt ».
Des élèves trop souvent peu motivés
Cette constatation est largement partagée. Elle devrait interroger les pouvoirs publics. En effet, le système actuel qui veut que l’on puisse passer le Code sans avoir à passer par une auto-école va à l’encontre de ce qui était recherché : cette « facilité » d’accès à l’examen (moyennant une somme relativement modeste, 30 euros) a pour conséquence un « budget permis » plus important encore pour de nombreux élèves. « C’est un vrai problème, dit, tranquillement cette fois, Sébastien Cardosa. Il faut en finir avec cette idée toute faite que le permis dans nos écoles de conduite est cher et peut-être également redonner envie aux jeunes de passer le permis. La plupart d’entre eux est peu motivée. Ce sont les parents qui nous les amènent. C’est aussi, en grande partie, vrai pour les plus jeunes, ceux qui ont 15 ans. Si quelques-uns démarrent très vite, d’autres traînent les pieds pendant six mois et plus avant de commencer la conduite accompagnée ». Nadège Cardosa qui écoute attentivement, prend alors la parole et provocante lance : « Dans dix ans, nous sommes foutus ! Nos écoles fonctionnent parce que les parents ont besoin d’un contact physique. Ils sont rassurés d’avoir devant eux un interlocuteur, une interlocutrice. Ils souhaitent que leurs enfants aient des cours de Code « pour de vrai » comme ils disent, c’est-à-dire avec un enseignant qui donne des explications, répond aux questions quand se pose un problème. C’est notre force, notre raison d’être, notre valeur ajoutée ». Dans son for intérieur, Sébastien Cardosa pense plutôt que sa force à lui, c’est sa piste privée pour la moto, un enseignement ludique, une belle façon pour les élèves d’être libres et de se faire plaisir.
La diversification comme solution d’avenir
Plus sérieusement, cette recherche de l’excellence est ce qui le pousse à faire sa demande de labellisation. « Tant pis si elle ne remplit pas son rôle puisqu’elle devrait signer un haut niveau de qualité de service ce qui n’est pas toujours le cas, car les inspecteurs n’ont pas le temps de contrôler si les entreprises labellisées remplissent réellement leur « contrat ». Pour moi, cela va dans le bon sens et en plus cela va me permettre d’ajouter aux prestations que nous proposons le B96 et la « passerelle » boîte automatique/boîte manuelle. Je pense que cela m’aidera également à m’ouvrir à de nouveaux publics et en particulier aux entreprises pour des formations à l’écoconduite et à la sécurité routière ». La diversification, une solution d’avenir ? Sébastien Cardosa en est persuadé. Pourtant, ce qu’il ne dit pas — mais pense très fort — c’est que pour continuer à vivre de ce métier qu’il aime, sa « petite entreprise » devra atteindre une taille critique et mutualiser ses moyens humains et matériels.
Drive Innov, le pari des nouvelles technologies et de la sécurité routière
L’avenir ? Yohann Berthe le prépare depuis cinq ans. Titulaire d’un master en contrôle de gestion, d’un diplôme en expertise comptable et d’un master en ingénierie financière, il a cependant toujours voulu travailler dans le monde des enseignants de la conduite. Quoi de plus normal puisqu’il est né dans ce milieu, Danielle et Jacques, ses parents ayant une auto-école à Portes-les-Valence. « Pour reprendre l’affaire, j’avais ma petite idée, explique-t-il. Je voulais mettre en place un nouveau concept avec une double philosophie : offrir un enseignement de grande qualité pour un forfait abordable. Je me suis intéressé aux auto-écoles en ligne. Mais en pratique, mathématiquement, il est impossible qu’elles réussissent. La stratégie de volume dans le service ne fonctionne pas : on ne peut pas tout miser sur un nombre de clients payant peu cher car plus on augmente ce nombre et plus on doit pour leur proposer un service conforme à leurs attentes augmenter le nombre de collaborateurs dans l’entreprise pour les accueillir, pour gérer les dossiers, etc. Je fais le pari des nouvelles technologies et de la sécurité routière d’une part, de la transparence en publiant sur Internet l’intégralité de nos tarifs d’autre part. Et puis, j’ai découvert ce que pouvait apporter le simulateur de conduite ». Une étude de marché dans les règles et le choix de Yohann Berthe se porte sur Develter. « Même s’il est un entrepreneur dans l’âme et qu’il a accueilli le projet avec un certain enthousiasme, mon père m’a dit : « Tu n’y penses pas, pour le même prix, on peut acheter trois voitures. Il va falloir que tu m’expliques ». Après notre rendez-vous avec Stéphane Develter, c’est lui qui a plaidé pour que nous achetions le simulateur le plus avancé, un outil exceptionnel ».
Des leçons filmées et commentées
Père et fils ne vont pas en rester là. Yohann va développer le concept qu’il a imaginé et c’est ainsi que naît Drive Innov qui se distingue par ses leçons filmées avec les commentaires de l’enseignant. « Le système fonctionnait dans un premier temps avec des Go Pro, mais aujourd’hui nos voitures sont équipées de caméras à double focale qui filment vers l’avant et dans l’habitacle. Cela nous permet de démonter les actions, d’enlever les « œillères » qu’ont les élèves parce qu’au volant, ils sont en permanence en situation de stress. Ils se rendent mieux compte de la réalité et peuvent mieux comprendre les erreurs qu’ils commettent ».
Enseignement du Code à distance par un enseignant
Les cours de Code se font par des enseignants à distance, via un système de webinaires. Ce système « Webinnov » permet d’éviter de se déplacer à l’agence et augmente ainsi le taux de participation. Pour être parfaitement à l’aise avec le dispositif, les enseignants reçoivent une formation spécifique imaginée en collaboration avec les responsables pédagogiques, Yannick Rochegude pour l’auto et Jacques Berthe pour la moto, tous les deux basés à Valence. « Convaincre les enseignants n’a pas été toujours simple, avoue Yohann Berthe. Ils avaient quelques réticences face aux procédures mises en place et en particulier l’obligation de leur donner la date d’examen dès la première leçon de conduite. Or, il n’y a là aucun tour de passe-passe. Les élèves, dès l’inscription, sont évalués sur le simulateur à travers des tests psychotechniques, fiables à plus de 90 %. Nous pouvons assez facilement déterminer leur capacité grâce à un bilan parfaitement transparent qui permet de faire comprendre aux élèves combien d’heures il leur faudra pour réussir leur permis sans aucune surprise ». Dans tous les cas, les premières leçons ont lieu sur simulateur. « Cinq heures de simulateur équivalent à 8 à 10 heures de progression en voiture manuelle, trois heures s’il s’agit d’une voiture automatique », estime Yohann Berthe qui présente 350 dossiers dans l’année à Chambéry avec un taux de réussite de 50 % pour le forfait de base et 65 à 70 % pour les forfaits Driver et Premium (1 799 euros avec simulateur en illimité et entre 30 et 35 heures de conduite réelle).
Une entreprise en plein développement
L’enseigne Drive Innov qui a décidé de passer petit à petit en tout-électrique et vient de recevoir ses premières Renault Zoe 3 à Portes-lès-Valence, Valence et Saint-Étienne, se développe. Trois de ses cinq sites avec Chambéry et Lyon, emploie une vingtaine de personnes dont une quinzaine d’enseignants. « Nous avons pu nous développer grâce à des investisseurs privés, une trentaine de Business Angels, dont 5 sont au Comité stratégique de la SAS, explique encore Yohann Berthe. Notre volonté est maintenant d’être labellisé au plus vite – le dossier est déposé –, un argument de plus pour le développement en franchise. Plusieurs villes vont d’ailleurs voir l’enseigne Drive Innov s’implanter sur leur territoire.
Un nouveau concept : le « permis d’auto-nomie »
Nous allons aussi vers un concept beaucoup plus évolué, celui du « permis d’auto-nomie ». En fait, nous souhaitons apprendre aux élèves ce que peut être leur mobilité automobile et combien cela va leur coûter. Aussi pouvons-nous les conseiller en matière de véhicules et d’assurance en partenariat avec Axa, nous voulons valoriser l’autopartage Citiz en Rhône‑Alpes ou BlueLy à Lyon, mais aussi Getaround, une plateforme mettant en relation le propriétaire d’un véhicule et des locataires. Le discours que nous tenons est assez simple : tu investis en passant ton permis, il ne doit plus rien te coûter à 5 ans ». On reconnaît là l’ingénieur financier. « Pour moi conclut Yohann Berthe, tout va maintenant se jouer en trois temps. À court terme, nous allons hélas assister, pour diverses raisons à de nombreuses fermetures d’auto-écoles traditionnelles. À moyen terme, les auto-écoles en ligne, les plateformes nous réservent bien des surprises. Elles ne pourront survivre sans de très gros réinvestissements, leur déficit se creusant au fil du temps. À plus long terme, la voiture autonome va bouleverser le paysage et pourtant les auto-écoles continueront à exister si elles savent se mettre en phase avec ce nouveau paysage ». Une analyse qui mérite réflexion.
Marc Horwitz