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map Vie des régions — Novembre 2019

Vosges : ces professionnels qui, malgré tout, regardent vers l’avenir !

Si la population de la région est plutôt vieillissante, les écoles de conduite se développent. Et pour contrer l’arrivée des plateformes, les professionnels misent sur des formations de qualité et diversifiées. Rencontre avec trois amoureux de leur métier de formateur à la conduite.


Cap à l’Est. Nous sommes à 80‑100 kilomètres de Nancy, dans le sud de la Lorraine. Le massif des Vosges qui se profile à l’horizon, est le poumon du département qui compte essentiellement des villes moyennes comme Épinal, Gérardmer ou Saint-Dié. Ici, la transition écologique est une priorité pour préserver ces nombreux espaces naturels sensibles. C’est même un enjeu majeur dans un environnement économique difficile : les mines ont fermé leurs portes et le textile n’emploie plus que 3 000 salariés contre 30 000 à la fin des années 1970. Il reste une importante industrie du bois et le tourisme. Mais la population, globalement, vieillit ce qui n’empêche pas les auto-écoles de se multiplier avec plus ou moins de réussite.


Cinquante ans d’expérience
Yvon Janot a largement dépassé les sept décennies et pourtant, il n’a pas raccroché. Installé à Raon-l’Étape, une commune de 6 000 habitants intégrée à la Communauté d’Agglomération de Saint-Dié-des-Vosges, il enseigne la conduite depuis un demi-siècle. 50 ans ! Fort de son expérience, il enregistre encore de beaux résultats aux épreuves pratiques, sans labellisation, ni simulateur. C’est avec un « vrai » volant qu’il apprend à ses élèves, jeunes et moins jeunes, la meilleure façon de placer leurs mains. Il a des croquis des années 1980 et des pièces récupérées sur ses anciennes voitures pour expliquer ce qu’est un frein à disque et comment ça fonctionne… et ça marche plutôt bien ! On pourrait en rire – d’ailleurs, ça l’amuse – et pourtant c’est super sérieux. Voilà un an qu’il est seul. La monitrice qui l’avait accompagné quelques années, l’a planté là, après une année en arrêt-maladie. « Ce n’est pas le plus important », tempère Yvon Janot que l’on sent quand même éprouvé par cette « petite guéguerre » qui a mis sa bonne humeur à rude épreuve. Pour faire tourner la maison, il est aidé par Dominique Klufts dont il a été le premier employeur et qui possède une auto-école à Gérardmer depuis 1992. Il assure la partie administrative.

Le temps où le moniteur était une personnalité dans la commune
Yvon a commencé en 1968 avec son diplôme d’honneur de la Prévention routière passé au Centre national de formation de moniteurs de conduite de Montlhéry. Puis, « le diplôme d’enseignant, je l’ai eu à Épinal, précise-t-il. J’ai ensuite été embauché à l’Auto-École Vincent à Saint-Dié-des-Vosges. Le patron avait un deuxième bureau à Raon-l’Étape qui comptait alors deux auto-écoles ». « Il y avait déjà de la concurrence, dit Yvon Janot, mais je me débrouillais plutôt bien et j’ai finalement racheté l’annexe de Saint-Dié. Le 1er janvier 1972, je me suis mis à mon compte avec, comme véhicules, une Renault 4L et une Simca 1000 ». Mais ce qui l’intéresse avant tout, c’est la moto ! Et pour pouvoir s’adonner à sa passion, il acquiert une BMW. « La comptabilité et la paperasse, cela n’a jamais été mon fort, avoue-t-il. C’est ma femme d’alors, Mireille, qui jusque dans les années 1980, s’occupait de tout. Nous avons ouvert des bureaux secondaires dans des petites communes avoisinantes, Senones en 1975 et Moyenmoutier en 1980 ». Sans doute était-ce le bon temps même si l’époque où l’on pouvait faire du rallye en Renault 8 Gordini aux couleurs de ­l’auto-école et gagner des gymkhanas à moto était révolue. « Mais oui, tout a changé, s’amuse encore Yvon Janot. Avant, le moniteur d’auto-école, c’était comme l’instituteur ou le médecin, une personnalité dans la commune. Il avait un métier important, on lui faisait confiance et il était remercié par des petits cadeaux, un poulet, des légumes, quelques œufs. On apprenait le Code aux gamins, ils passaient avec nous le permis 50 cm3 et ensuite, parce qu’ils conduisaient la voiture des parents dans la cour de la ferme ou le tracteur dans les champs, le permis auto était pour eux, comme pour moi, un jeu d’enfants ». Aucune nostalgie dans le propos. Mais l’envie irrépressible d’aller fouiller dans la grande armoire juste derrière le bureau pour retrouver quelques photos du rallye des vallées 1969. Car les sports mécaniques sont la première passion d’Yvon Janot, celle qu’il sait toujours transmettre aux collégiens quand ils se préparent aux BSR ou aux élèves du lycée professionnel Louis Geisler, même s’ils chahutent dans la salle de Code et ont souvent peu de respect à son égard.


Passionnée et pasionaria, Carole Villemin a su diversifier son activité
La passion, c’est aussi le maître-mot qui dessine la ligne de vie de Carole Villemin. « J’étais dans la restauration et j’ai tout arrêté. Je me suis reconvertie après avoir travaillé en usine et pris un congé individuel de formation. Après avoir passé mon Bepecaser en 2002 à Nancy, j’ai fait mes premiers pas dans ­l’auto‑école à Saint-Dié qui est rapidement passée de 2 à 5 enseignants. Quand mon employeur a décidé de prendre sa retraite, j’ai racheté l’entreprise qui avait ouvert depuis quelques années un deuxième bureau à Senones ». Tandis qu’elle enseigne la conduite, Carole Villemin prépare aussi le BAFM. Elle ne l’obtient pas. « Cela reste une blessure d’amour-propre, dit-elle, mais cela a été aussi un déclic essentiel dans ma vie professionnelle. Mon formateur, Jean Meignan de Nancy Sécurité Routière, ne m’a pas seulement fait comprendre ce que transmettre veut dire, il m’a redonné confiance en moi. J’ai commencé à mettre un pied dans la formation, je me suis enthousiasmée pour la pédagogie et j’ai monté, en 2010, ma petite entreprise. J’ai alors décroché des contrats de formation à l’écoconduite et aux risques routiers professionnels ». Dès ce moment-là, Carole Villemin sait que les auto‑écoles n’auront un avenir que si elles intègrent un groupe puissant, se développent par croissance extérieure ou se diversifient. Elle choisit la troisième voie tout en innovant pour que son cœur de métier, l’enseignement de la conduite, reste la première de ses activités. Elle « relooke » ses deux établissements et décide de faire de la publicité sur les autobus qui traversent la ville. « J’ai, parallèlement, acquis une certaine notoriété dans le domaine de la formation. C’est ainsi que je travaille pour MobiGreen (Bemôbi), la filiale de La Poste dédiée à la mobilité durable, mais également pour Develter, le spécialiste du simulateur de conduite. Avec mes équipes, nous formons, dans le Grand Est, tous les gérants ­d’auto‑école et toutes les personnes susceptibles de pouvoir se servir de leur matériel ».


La fierté de Carole Villemin,deux emplois de plus en CDI
En entrepreneuse de choc, Carole Villemin va plus loin encore. Elle a eu l’idée de mutualiser ses locaux et de « pratiquer des synergies positives » avec d’autres formations proches des formations « traditionnelles » que peut dispenser une auto-école. C’est ainsi qu’elle accueille des candidats au certificat de capacité professionnelle de conducteur de taxi. « Nous voulons devenir un vrai centre de formations et je vais multiplier les initiatives », assure Carole Villemin qui a déjà, pour son métier de base, largement mis en place des « stratégies de contournement » pour regagner les jeunes qui veulent passer le Code en mettant toutes les chances de réussir du premier de leur côté. « C’est un enseignement qui nous échappe sauf, sauf, sauf… que les élèves sont très contents d’avoir des cours avec corrections. Les stages que j’organise pendant les vacances scolaires rencontrent ainsi un joli succès », se félicite-t-elle. Et il en de même des stages motos sur le circuit Géoparc de Saint-Dié avec la participation de Jimmy Haller ou des journées de la prévention routière qu’elle organise. « Même si j’ai toujours une grande tendresse pour l’enseignement de la conduite, je suis peu dans la voiture, laissant volontiers ma place à mes enseignants et à Orlane, ma fille, qui a obtenu son Titre professionnel en juin dernier et est venue me rejoindre. Je suis, en revanche, très présente au bureau pour accueillir les élèves et mettre au point les plannings, un vrai casse-tête ». Ce qui est certain, c’est qu’elle a un sacré « punch » ! Comme les résultats sont là – 71,9 % de réussite en B, près de 80 % en AAC pour 300 candidats –, que le bouche-à-oreille fonctionne, qu’il y a un « public » avec le lycée général et technologique, le lycée professionnel et l’Institut supérieur d’ingénierie, Carole Villemin pourrait voir la vie en rose. On la sent pourtant sur ses gardes car la concurrence est redoutable : deux nouvelles auto-écoles ont ouvert en deux ans dans cette ville de 18 000 habitants, ce qui porte leur nombre à 8 sans compter celles qui sont installées dans les autres communes de l’agglomération. « Je suis pourtant fière d‘avoir créé deux emplois en CDI depuis le début 2019 et d’avoir à mes côtés des femmes et des hommes motivés. Cependant, je constate que les jeunes, sauf exception, ne sont plus toujours aussi enclins à passer leur permis rapidement et qu’il faut de plus en plus les accompagner. Pour ceux qui ont des difficultés, l’enseignement sur des véhicules à boîte automatique est une aubaine. Ils sont moins en « surcharge mentale » et progressent plus vite. J’envisage d’ailleurs d’acquérir une Renault Zoé pour initier aux véhicules électriques dès que la Mairie aura installé des bornes de recharge ». Elle conclut sur une petite phrase qui en dit long sur elle et sur sa philosophie de vie : « Ici, on ne vient pas acheter un permis, on vient se former pour conduire en toute sécurité ». « Cela veut dire, ajoute-t-elle, que si nous savons faire du social quand c’est nécessaire, nous sommes surtout tous à l’écoute de nos élèves qui sont de plus en plus exigeants et à qui nous nous devons de prodiguer un enseignement de qualité dans un respect mutuel. Malgré tout, je regarde l’avenir de mon entreprise avec un certain optimisme ». Et Carole Villemin qui a installé dans son agence un Photomaton pour proposer un service de plus, éclate de rire.


Une rencontre décisive
Le parcours de Michaël Miclo a bien des points communs avec celui de Carole Villemin. Il n’est pas tombé dans le métier tout petit. Doté d’une solide formation en électromécanique, il fait un passage en entreprise avant de se dire qu’il a, d’autres envies et sans doute besoins d’évoluer et de sortir de l’industrie. D’autant plus que les perspectives d’avenir de la cartonnerie où il travaille, lui paraissent assez sombres. Sur ses journées de congés, il découvre au cours d’un stage, l’enseignement de la conduite et, à 30 ans, se dit : « Voilà ! ». Il met alors au point sa nouvelle stratégie professionnelle et concrétise son projet grâce à un financement obtenu par le Fongecif. En 2006, il passe son Bepecaser au terme d’une formation chez Nancy Sécurité Routière. « Je suis tombé sur un président de société particulièrement compréhensif. Quand je suis allé le voir pour lui dire que je voulais partir de la cartonnerie, il m’a simplement répondu : « Les jeunes qui en veulent, je ne vais pas leur mettre des bâtons dans les roues ». J’ai quitté l’entreprise et quelques jours plus tard, je commençais en CDI comme enseignant dans une auto-école de l’ECF à Bruyères, dans les Vosges. J’y ai passé deux ans avant de rejoindre ­l’auto‑école Teddy à Saint-Dié ». Dans cette entreprise, il ne fait pas que de l’enseignement de la conduite. Il intervient aussi pour sensibiliser différents publics à la sécurité routière et c’est au cours d’une de ces interventions qu’il rencontre Alain Coustellié qui envisage de vendre son auto-école pour prendre sa retraite. « Nous avons la même philosophie de l’enseignement, la même conception du métier, témoigne Michaël. Le 4 juillet 2014, je devenais gérant de Lac ­Auto‑École sur les bords du lac de Gérardmer. Alain reste à temps partiel, assure une transition douce, pour moi, pour lui et pour nos élèves, il me conseille pour la partie gestion ».


Ne pas tomber dans la routine
Cinq ans plus tard, l’auto-école a bien évolué. « Je ne voulais pas tomber dans la routine et faire une auto-école traditionnelle, explique Michaël Miclo. Il fallait que je donne plus de sens à mon métier d’enseignant. Du coup, je me suis à nouveau orienté vers la sensibilisation à la sécurité routière ». Depuis quelques années déjà, il fait ainsi des interventions dans les collèges et les classes de seconde des lycées de Gérardmer, notamment le lycée hôtelier, le lycée technique de la Creuse et le Lycée La Haie Griselle qui a une section sport-étude, aviron et ski alpin. Il intervient également bénévolement auprès des élèves de CM1 et CM2 sur le thème « être piéton, être cycliste ». « L’un des événements les plus marquants dans notre ville est le Rallye vosgien, une manche du championnat de France des rallyes. En marge de cette manifestation, nous organisons avec le Conseil départemental, des ateliers de sensibilisation à la sécurité routière autour de la drogue, l’alcool, les angles morts des poids lourds. Les 300  jeunes qui participent à ces ateliers, peuvent aussi s’initier au simulateur de conduite et faire l’expérience de la voiture-tonneau. » Ce que redoute Michaël Miclo, c’est la monotonie. Aussi se donne-t-il en permanence de nouveaux challenges. L’un des derniers en date, ce sont des interventions auprès des Seniors dans le cadre de la Semaine bleue, à la demande de la Mairie avec qui il collabore régulièrement et qui, comme les pompiers, lui apporte son aide sur le plan logistique. « Ce qui compte pour moi, c’est la qualité des prestations que je peux faire et qui est en fait ma ligne de conduite dans mon enseignement. Je sais que dans les années qui viennent les plateformes vont se développer. Ornikar est déjà présent à Gérardmer. Notre meilleure arme pour les combattre, c’est bien notre savoir-faire : faire travailler nos élèves pour qu’ils apprennent à conduite et à se conduire et non pas seulement à passer leur permis. Le bachotage est la pire des choses et si la qualité des enseignements baisse, c’est la sécurité routière qui sera mise à mal ! ». Le tout est dit sans élever le ton, avec fermeté et souvent en live sur les ondes de « Cocktail FM », où Michaël aborde, dans une chronique hebdomadaire, tous les sujets de sécurité routière en rapport avec l’actualité. On y retrouve, à n’en pas douter, la passion du métier, cette incroyable envie de prendre ses responsabilités vis-à-vis de la collectivité en général qui est le fondement de l’éthique des enseignants de la conduite et de la sécurité routière.


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