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school Formation — Octobre 2019

Enseignement du code dans les lycées : Aubaine ou clap de fin pour les auto-écoles ?

Le Code de la route est-il en train d’échapper aux auto-écoles ? C’est ce que redoutent les représentants de la profession face à la préparation de cet examen au sein d’établissements scolaires. Mais les réseaux ECF et CER ne l’entendent pas ainsi. Pour eux, c’est une opportunité pour contrer les plateformes en ligne et aller au-devant des élèves.


En 2017, le réseau d’enseignement catholique a signé une convention nationale avec CER pour dispenser des cours de Code dans les établissements scolaires. Aujourd’hui, une cinquantaine de lycées privés proposent à leurs élèves de préparer cet examen théorique à l’école. Cette mesure pourrait être généralisée si la proposition de loi du député Jean-Louis Bricout, déposée en octobre 2019, est adoptée. Pour autant les représentants des écoles de conduite – CNPA-ER et UNIC – sont vent debout contre cette idée. En cause : une perte de chiffre d’affaires estimée à 25 %. Ce qui mettra en danger les petites structures. « L’enseignant qui travaille seul et dont l’entreprise est éloignée des lycées ne pourra pas aller donner des cours de Code dans les établissements scolaires », déclare Philippe Colombani, président de l’UNIC. « De plus, le jeune qui aura passé le Code avec une auto-école poursuivra la conduite sa formation avec la même ». L’UNIC soulève également des questions laissées sans réponse. Comment seront sélectionnées les ­auto‑écoles ? Qui enseignera la théorie ? Qui paiera les enseignants et à quel taux horaire ? Qui enseignera la conduite ? « Bien sûr, les élèves seront satisfaits. Néanmoins, enseigner le Code au lycée me paraît démagogique car cela va signer l’arrêt de mort des petites auto-écoles. C’est encore un coup de poignard donné à la profession », regrette le président de l’UNIC.


Permis plus onéreux
Patrice Bessone, président du CNPA-ER pointe un autre problème : l’absence de simultanéité entre l’enseignement de la théorie et de la pratique. Pour lui, les deux doivent aller de pair. Le cas échéant, cela augmentera la facture payée par les familles. « Si le Code est déconnecté de la conduite, il faut le ­ré‑enseigner en voiture car les élèves l’ont oublié », explique-t-il. Conséquence : des heures de pratique supplémentaires. « On nous reprochera ensuite d’être trop cher… ». Patrice Bessone dénonce également deux autres problématiques. Il craint que cette mesure n’altère la qualité de l’enseignement. « Les appels d’offres sont toujours attribués au moins disant, jamais au mieux disant. C’est ce qui s’est passé pour l’attribution des marchés dans le cadre du Service National Universel », affirme-t-il. Et à l’instar de Philippe Colombani, le président du CNPA‑ER alerte aussi sur l’impact financier que cette mesure aura sur les écoles de conduite, non impliquées dans ces dispositifs. « Si l’on retire plus de 25 % de chiffre d’affaires aux écoles de conduite, cela va les fragiliser encore plus ». C’est pourquoi dans une lettre commune, le ­CNPA-ER et l’UNIDEC ont demandé au gouvernement de mettre en place une compensation financière. « Puisque c’est l’État qui souhaite développer le Code à l’école, il faut qu’il compense la perte sèche des auto-écoles », insiste Patrice Bessone. « Sinon, j’ai peur que la moitié des écoles de conduite ne baissent le rideau ». 85 % de réussite dans les lycées Du côté du CER et d’ECF, le tableau est moins noir. Pour leurs représentants, enseigner le Code dans les lycées est un moyen de pallier la baisse d’activité liée aux plateformes en ligne. « Nous subissons de plein fouet cette concurrence déloyale. Il faut donc trouver des alternatives de fonctionnement et des parades. L’enseignement du Code dans les lycées en est une », affirme Patrick Crespo, président de CER. Ce réseau d’auto-écoles a franchi le pas en ce sens en 2014. Aujourd’hui, ses adhérents forment au Code exclusivement les élèves en conduite accompagnée dans une cinquantaine d’établissements scolaires. Soit environ 70­ élèves par établissement. « C’est très intéressant de travailler dans ce cadre-là car les élèves sont beaucoup plus assidus. Pour les parents, cette formule présente l’avantage de ne pas devoir accompagner leurs enfants aux cours de Code ». Dans les lycées partenaires du CER, le fonctionnement est simple. « Nos adhérents ne perçoivent aucune rémunération de la part du lycée ». Les élèves s’inscrivent à ­l’auto­‑école et paient directement les leçons à l’établissement. « Nous appliquons en général une tarification un peu plus modérée puisque les groupes sont plus importants ». Au sein du lycée Jeanne d’Arc de Pontivy (voir encadré), l’auto-école CER Le Sergent n’a pas souhaité fixer un tarif préférentiel. « Nos adhérents décident du prix qu’ils vont appliquer ». Les élèves n’ont pas non plus l’obligation de suivre les cours de conduite avec l’auto-école partenaire. « Ils ne sont ni tenus, ni contraints de poursuivre la conduite avec le CER », affirme Patrick Crespo. Pour développer cette activité, CER a mis en place des formations commerciales destinées à ses adhérents. L’objectif : leur apprendre à démarcher les lycées, présenter le contenu des formations et la pédagogie. Notamment la conduite en duo. L’idée consiste à proposer des leçons dispensées à deux élèves pendant 1 h 30. À tour de rôle, celui assis à l’arrière du véhicule est en écoute pédagogique. « Dans les lycées, l’assiduité des élèves est incomparable. C’est ce qui explique les bons taux de réussite puisque qu’entre 80 et 85 % des élèves réussissent l’examen du Code ».


Le sens de l’histoire ?
ECF a aussi saisi cette opportunité. Aujourd’hui ce réseau d’auto-écoles intervient dans une vingtaine de lycées. « Tout ce qui est favorable à une réelle diffusion des connaissances théoriques est à prendre avec un regard bienveillant », explique Bruno Garancher, président d’ECF. « Les jeunes ont aujourd’hui tendance à se tourner vers un enseignement dématérialisé. Ils n’ont plus forcément envie de se déplacer dans une ­auto‑école entre 18 h et 20 h. Ils veulent d’autres conditions d’accès à la connaissance ». Pas question pour autant d’agir sans cadre. « Il faut une contractualisation avec l’établissement scolaire ». Tout comme l’enseignement du Code doit être confié à des professionnels. Pour Bruno Garancher, la profession est à un tournant. Il dit comprendre les inquiétudes de la profession, notamment du collectif qui a manifesté en Bretagne en septembre 2019. « C’est normal d’avoir peur car les évolutions remettent en cause des pratiques, des façons de travailler », souligne-t-il. « Le renouvellement et donc la survie de nos écoles de conduite passe par des solutions innovantes. Il faut écouter le marché et répondre aux attentes des jeunes. Nous devons réinventer notre façon d’intervenir auprès eux. S’ils ne veulent plus venir à nous, il faut trouver le moyen pour aller vers eux ». 
Christine Cabiron
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Le lycée Jeanne d’Arc propose une formation au Code de 40 heures
À Pontivy, dans le Morbihan, le Lycée Jeanne d’Arc/Saint-Ivy propose depuis octobre 2019 des cours de Code à une vingtaine d’élèves. L’établissement scolaire a noué un partenariat avec l’auto-école CER Le Sergent.
Sur 1 700 élèves que compte le lycée privé Jeanne d’Arc/Saint-Ivy de Pontivy, une vingtaine suit depuis octobre 2019 des cours de Code au sein de cet établissement. Le proviseur a volontairement cantonné les inscriptions aux élèves scolarisés en 1er année de CAP, de seconde professionnelle et générale. « Notre objectif est de proposer des cours de Codes à des jeunes, notamment des internes, pour qui c’est un peu compliqué de se rendre dans les auto-écoles », explique Gilles Huello. Celui-ci a pour cela noué un partenariat avec l’auto-école CER Le Sergent de Pontivy. « Nous allons développer un concept un peu différent. Dans les auto-écoles traditionnelles, les cours de Code sont dispensés de façon plus ou moins individuelle avec des groupes qui se forment et se déforment ». L’idée du proviseur est de créer des groupes homogènes. Les jeunes vont démarrer et suivre ensemble la préparation au Code de la route. Et ce à raison de deux heures de cours par semaine jusqu’en avril 2020. Ce qui représente une quarantaine d’heures de formation. « Notre objectif n’est pas de faire du tort aux autres auto-écoles », affirme Gilles Huello en réponse à la dizaine d’auto-écoles qui a contesté cette décision en septembre 2019. « D’une part, car nous allons former beaucoup moins d’élèves que ce qu’elles imaginaient. D’autre part, je ne maîtrise pas la situation économique de ces petites structures. Néanmoins, je me borne à constater que sur notre territoire, il y un nombre particulièrement important d’écoles de conduite. Peut-être plus qu’ailleurs », indique-t-il. Le proviseur souhaite à plus ou moins long terme que son établissement devienne centre d’examen et envisage de l’équiper d’un simulateur de conduite. « Il se peut que nous allons peut-être créer un déséquilibre, mais ce n’est pas notre volonté ».


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3 questions à Jean-Louis Bricout, député de l’Aisne
Jean-Louis Bricout, député de la 3ème circonscription de l’Aisne, souhaite déposer une proposition de loi pour généraliser l’enseignement du Code de la route dans les établissements scolaires. Dans son département, huit expérimentent ce dispositif.


La Tribune des Auto-Écoles : Pourquoi souhaitez-vous que le Code soit enseigné à l’école ?
Jean-Louis Bricout : Dans les territoires ruraux comme le nôtre, l’obtention du permis de conduire est une nécessité impérieuse car c’est un passeport pour l’emploi et la formation. Généralement, les auto-écoles sont installées dans les petites villes. Or, les jeunes qui habitent en dehors de celles-ci rencontrent des problèmes pour s’y rendre régulièrement. À cela s’ajoute le développement du numérique. Il y a une appétence des jeunes pour les plateformes en ligne. Ce qui génère des problèmes d’apprentissage. Le dispositif prévoit d’associer les ­auto‑écoles pour délivrer un apprentissage technique, pédagogique avec un moniteur présent physiquement. Par ailleurs, ces plateformes entraînent une perte de chiffre d’affaires pour les auto-écoles traditionnelles. Aussi l’apprentissage du Code dans les lycées est une solution qui répond à ces enjeux.

La Tribune : Dans votre circonscription, vous venez de lancer une expérimentation dans huit établissements. Quel partenariat avez-vous noué avec les ­auto‑écoles et comment ce dispositif est-il financé ?
J-L. B : Des cours de Code vont être dispensés dans huit établissements privés et publics. Parmi eux, il y a un lycée technique agricole, des maisons familiales et rurales et un centre d’apprentissage. Ces établissements ont passé un appel d‘offre et six auto-écoles ont été retenues. Elles seront rémunérées 50 euros de l’heure. La formation comprend 20 heures dispensées à des groupes d’une vingtaine d’élèves. Plus de 750 élèves se sont inscrits. Ils paieront 30 euros de frais d’inscription. Le coût de cette expérimentation a été chiffré à 60 000 euros. Le financement est assuré en parité par la région des Hauts-de-France et l’État. Cette expérimentation sera évaluée en fin d’année scolaire. En attendant, j’ai déposé le 18 octobre 2019 une proposition de loi visant à généraliser ce dispositif au niveau national qui devrait être étudiée en décembre prochain.


La Tribune : En Bretagne, une dizaine ­d’auto-écoles a manifesté contre ce dispositif qui a été déployé dans un lycée de Pontivy. Que leur répondez-vous ?
J-L. B : Ont-elles été associées à ce dispositif ? Confier l’enseignement du Code dans les lycées à des écoles de conduite leur permet de conserver une activité qui est en train de leur échapper de toute façon. L’intérêt de notre dispositif est de leur garantir une activité tout en étant rémunéré correctement.


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