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map Vie des régions — Octobre 2019

Montpellier : réformes gouvernementales et plateformes dans le collimateur

Si les enseignants de la conduite montpelliérains ne s’opposent pas à une évolution de la profession, ils estiment que la plupart des réformes ne vont pas dans le sens d’une amélioration de la pédagogie.


Les Gilets jaunes qui y manifestent depuis décembre 2018, ne s’y trompent pas : Montpellier est une métropole très en vue et particulièrement vivante. La moitié des 470 000 habitants des 31 communes qui composent Montpellier Méditerranée Métropole, a moins de 34 ans. Avec ses 60 000 étudiants, ses nombreux laboratoires et centres de recherche, ses entreprises présentes dans les secteurs stratégiques des hautes technologies, la Métropole s’appuie sur cette économie à très forte valeur ajoutée pour se développer. C’est le deuxième bassin créateur d’emplois des grandes métropoles. Au premier trimestre 2019, Montpellier Méditerranée Métropole a vu son taux de chômage passé à 11,6 %, deux points de moins par rapport à 2014, ce qui n’était pas arrivé depuis dix ans.


Un établissement historique
Dans le secteur de la formation à la conduite, c’est un incontournable : l’auto-école ECF Bouscaren est l’une des plus anciennes écoles de conduite de Montpellier. Elle a été créée par André Bouscaren en 1960. Quand, en 1973, André Bouscaren a un grave problème de santé, son fils aîné, Jean-Louis, prend les choses en main, fait évoluer le statut juridique de l’entreprise et en devient directeur-co-gérant. Il a été « moniteur » pendant une vingtaine d’année, mais s’est découvert très vite une âme d’entrepreneur. Aujourd’hui l’ECF Bouscaren, ce sont 5 sites, 2 adresses à Nîmes, 2 à Montpellier, 1 centre de formation pro à Lunel-Viel et un nouveau gérant, Rémy Bouscaren, qui a pris les rênes du groupe en 2015 à la retraite de son père. « La retraite ? Administrativement peut-être, mais je ne conçois pas la vie sans engagement : le combat pour la défense de la profession continue », s’amuse Jean-Louis Bouscaren qui a été le premier président de l’Unidec de 1982 à 2016 et en reste vice-président-trésorier. Il préside aussi l’Apam (Alliance des professionnels de l’automobile et de la mobilité, l’ex-Asav, Alliance des services aux véhicules). « Ce qui me tient le plus à cœur en ce moment, dit encore Jean-Louis Bouscaren, c’est de représenter la CPME (Confédération des petites et moyennes entreprise) au Conseil national de la concurrence. À la suite du rapport Dumas, notre mission est de mettre au point, pour la fin de l’année, le contrat-type « auto-école-consommateur ». En jouant la carte du « plus de transparence, plus de protection pour les consommateurs », on défend aussi notre métier ! Les consommateurs vont enfin savoir très exactement ce qu’ils achètent ce qui n’est jamais le cas quand ils s’adressent à des plateformes ».


La portée de l’agrément : une question qui fâche
Et voilà bien le sujet qui fâche. « Ces gens ne font pas le même métier que nous, s’insurge Jean-Louis Bouscaren. Ils sont là pour faire de l’argent sur le dos des jeunes, ce sont des chefs d’entreprise qui n’ont aucune formation à la conduite et à la sécurité routière. Nous sommes d’abord des enseignants, et, c’est ce qui fait la différence ». Jean-Louis Bouscaren ne mâche pas ses mots. Il est très remonté contre la disposition de la loi d’Orientation des mobilités (LOM) qui concerne la portée géographique de l’agrément. Pour lui, si l’on veut protéger les consommateurs, cet agrément ne peut qu’être départemental même si l’autorisation d’enseigner est nationale. Il est également critique sur les premières dix heures sur simulateur ou les dix heures d’apprentissage sur piste, hors circulation. « Non, même si cela permet d’aborder des situations de conduite intéressantes, dix heures de simulateur ne sont pas égales à dix heures de conduite », dit-il.

Le Code est devenu une loterie
Sur la privatisation du Code, Jean-Louis Bouscaren est tout aussi incisif. « Le Code est devenu une loterie et que constate-t-on ? Que les jeunes qui l’obtiennent ne connaissent pas les panneaux. C’est la sécurité routière, pourtant priorité du gouvernement, qui est mise à mal », explique-t-il plus combatif que jamais. « J’ai eu de nombreuses responsabilités, comme celle de vice-président du Conseil économique, social et environnemental régional (CESER), mais ce qui compte avant tout, conclut Jean-Louis Bouscaren, c’est que j’ai exercé le plus beau métier du monde, celui de chef d’entreprise dans un domaine d’activité qui m’a toujours plu ».


La volonté de bien faire sans se labelliser
Thomas Herman a, avec Jean-Louis Bouscaren, au moins un point commun : il aime son métier et quand il en parle, cela se sent. À 37 ans, il se fait un sang d’encre pour son entreprise qu’il a reprise en 2013. « Avec un bac+5 et des études de sociologue, j’aurais pu faire autre chose, dit-il en souriant, mais le hasard a voulu que je décide de passer mon Bepecaser. Rimbaud est la première auto-école pour laquelle j’ai travaillé, c’était en 2008, et j’y suis resté enseignant jusqu’à ce que ses propriétaires me proposent de la racheter. J’ai foncé et aujourd’hui, je continue même si ce n’est pas facile tous les jours. Rimbaud a depuis longtemps une bonne réputation que j’essaie de maintenir. Nous avons la volonté de bien faire et bien que je me refuse à me labelliser, il me semble que la qualité de notre enseignement soit de haut niveau ». Le taux de réussite à l’épreuve pratique pour le permis B, le seul auquel prépare l’auto-école Rimbaud où, à cette porte de Montpellier Est, la mixité sociale est la règle, en témoigne : c’est l’un des deux meilleurs de l’agglomération montpelliéraine.


Diriger une auto-école est chronophage
Expliquer ce succès de Rimbaud est assez simple : l’équipe qui fait passer 200 à 250 permis par an, est solide et expérimentée. Maud Chagnolleau travaille dans l’établissement depuis 2005, Sébastien Boudou depuis 2009 et Sylvain Mazurek depuis 2015. « Nous nous connaissons bien et c’est notre force. En effet, on sait très exactement à qui s’adresser quand nous rencontrons un problème. C’est la somme de nos compétences qui peut faire la différence dans un monde professionnel de plus en plus complexe ». Papa depuis 4 mois, on sent que Thomas Herman est prêt à prendre un virage dans sa vie personnelle et professionnelle. « Diriger une auto-école est terriblement chronophage et moi, désormais, je veux prendre du temps pour ma famille, dit-il. Pas question cependant de quitter le métier. En quinze ans, je l’ai vu évoluer et quand je regarde autour de moi, je vois ce qui se passe et je comprends que je dois m’intéresser à l’électrique par exemple. J’observe aussi que les jeunes ne passent plus, sauf exception, leur permis parce que, comme moi à 20 ans, ils aiment la voiture, mais par nécessité, de plus en plus tard et pas toujours pour une question financière. Il faut les y aider et nous nous y efforçons en prenant en compte cet état de fait : l’automobile n’est plus synonyme de liberté, mais de boulot ». « Je ne regrette rien. J’avais envie d’être chef d’entreprise, question de culture familiale et je le suis. Il ne me reste plus qu’à faire tourner mon entreprise », dit Thomas Herman avec un grand sourire au moment où entre une élève pour ses deux premières heures de conduite. « Des créneaux de deux heures pour les trois premiers rendez-vous, c’est mon credo », précise le jeune enseignant-entrepreneur. Un clin d’œil à la réforme en cours…


Un passionné de moto
Changement de décor et d’atmosphère quand on arrive chez Fred’34 et que l’on écoute son fondateur Frédérick Matelet. Ici même si l’on prépare aux permis auto, nous sommes dans un incontestable univers « moto ». « C’est ma passion », avoue sans fausse pudeur Frédérick Matelet qui a suivi un parcours des plus classiques avant de créer sa propre entreprise. Il passe son Bepecaser en 1999 à Metz, puis est salarié chez monsieur et madame Zeimet, chez Stop à Borny toujours à Metz, une entreprise qui se caractérise par la mixité sociale et multiculturelle de sa clientèle. « J’y ai appris la rigueur avec la mise en place des process que j’ai conservés », poursuit Frédérick Matelet qui, en 2003, passe sa qualification « moto » avec « un formateur hors pair », Christian Gaudioso de l’ECF Marion à Metz.

Le service fait la différence
Après quelques années à Metz, en 2007, il arrive à Montpellier accueilli par Marc Rouillon et Anne Delaage. Il est « enseignant moto » chez Easy Rider jusqu’en 2015, année où l’auto-école est rachetée. « C’était le moment de monter ma propre entreprise et comme je pensais avoir un vrai projet, je me suis lancé dans l’aventure », explique Fred. Il crée l’auto-école Fred’34 et assez rapidement, c’est une entreprise qui tourne correctement. « J’ai trouvé de la part du délégué au permis et à la sécurité routière, une écoute qui nous a permis de nous développer, confie Frédérick Matelet. Nous présenterons 200 élèves au permis moto cette année. Je m’inquiète en revanche du peu de réalisme de l’épreuve du Code. La banque de questions n’est pas adéquate. Le résultat du QCM est très clair : nous devons tout reprendre parce que les élèves qui réussissent l’épreuve, ne connaissent rien. Mais ils ont le Code ! ». La force de Fred’34, c’est la moto et on vient de loin pour se former à la conduite de 2-3 roues. « Ce qui nous différencie pour l’enseignement de la moto ? Le service », affirme Frédérick Matelet qui ajoute : « C’est aussi grâce au service que nous gagnerons contre les plates-formes à condition de toutefois d’adapter nos prix. Mais 775 euros pour 20 heures ce n’est pas vraiment cher. Quant à nos méthodes, nous sommes tous passés au e-learning ce qui démontre notre modernité ». En effet, pour Frédérick Matelet, la profession doit évoluer et la labellisation lui donner un cadre. « Les auto-écoles vont pouvoir diversifier leurs activités, mettre en place des nouvelles formations pour les jeunes, dit-il. À mes yeux, cela ouvre des portes pour la formation en entreprises et j’ai déjà quelques expériences dans ce domaine à Metz pour une importante société d’ascensoriste, ici grâce à mon partenariat avec Codes Rousseau. Faire des formations à la sécurité routière avec des publics différents m’intéresse et j’espère aussi obtenir mon BAFM et former des enseignants de la conduite ». Fred’, on le sent, aime transmettre et il s’attache à dispenser un enseignement de haut niveau. N’est-ce pas que l’on attend finalement d’une auto-école « traditionnelle » ?


Marc Horwitz


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